La Suisse, une porte ouverte sur le monde pour des milliers d’exilés tchèques

Des dizaines de milliers de personnes ont quitté la Tchécoslovaquie suite à l’invasion des troupes du pacte de Varsovie dans le pays, en août 1968. Parmi eux, 13 000 Tchèques et Slovaques ont trouvé asile en Suisse. Dans les années 1970-80, leur nombre a augmenté à 15 000. Une exposition de photographies intitulée « Une seconde vie » (Druhý život) présente les parcours de vie de vingt-cinq hommes et femmes qui ont fui devant les chars soviétiques pour se construire une nouvelle existence dans la confédération helvétique.

L'exposition 'Une seconde vie', photo: Klára StejskalováL'exposition 'Une seconde vie', photo: Klára Stejskalová Installée depuis bientôt cinquante ans à Zurich, Dana Cimburek, 70 ans, a fait le déplacement à Prague pour assister au vernissage de l’exposition « Une seconde vie ». Celle-ci présente, à travers des photographies, des textes, un film documentaire et un livre, les destins d’une vingtaine de Tchèques qui ont émigré en Suisse après les événements d’août 1968. Beaucoup d’entre eux étaient jeunes, sans famille et au début de leur carrière professionnelle. Aussi, beaucoup d’entre eux, y compris Dana Cimburek, ne projetaient pas de rester en Suisse une fois pour toutes : leur séjour était pour eux une aventure avec une fin ouverte. Employée d’une imprimerie qui distribuait clandestinement des tracts les premiers jours de l’occupation soviétique, Dana Cimburek est partie en Suisse sans argent, sur l’invitation d’amis tchèques installés à Bâle, avec un billet d’avion de retour en poche. Elle pensait rester cinq jours…

Les émigrés tchèques sont unanimes : malgré des problèmes liés à leur intégration, la Suisse les a accueillis à bras ouverts. Née d’une mère tchèque et d’un père suisse, la photographe Iren Steli se souvient de l’aide que sa famille a apportée aux compatriotes tchèques :

Iren Stehli :

Iren Stehli, photo: Ondřej TomšůIren Stehli, photo: Ondřej Tomšů « Depuis 1960, lorsque j’avais sept ans, j’allais régulièrement à Prague. J’ai connu mes grands-parents et les autres membres de ma famille. Huit ans après, au moment de l’invasion soviétique en Tchécoslovaquie, nous avons été bouleversés. Je me souviens de ma mère qui pleurait… Nous avons accueilli beaucoup d’émigrés tchèques chez nous, on discutait, maman les aidait, leur traduisait… Cela m’a beaucoup marquée. »

Je n’ai jamais vu un ciel aussi bleu qu’en Suisse

Iren Stehli est auteure des portraits photographiques des Tchèques installés en Suisse qui sont au cœur de l’exposition « Une seconde vie ». Des entretiens qu’elle a menés avec les personnes photographiées ont été publiés, en versions tchèque et anglaise, dans le catalogue de l’exposition. Ces précieux témoignages donnent une idée plus précise de ce qu’est cette « seconde vie » menée dans un pays étranger, dans une autre culture, dans une autre langue, sans famille d’origine, sans amis d’enfance et de jeunesse, sans possibilité de retour… Presque toutes les personnes interrogées se rappellent des sentiments de joie, d’euphorie et de liberté mêlés à la nostalgie, au déracinement, voire au désespoir.

Journaliste à la radio suisse, Sabine Bitter replace l’arrivée des émigrés tchécoslovaques en Suisse dans le contexte historique :

Sabine Bitter et Helena Kanyar-Becker, photo: Klára StejskalováSabine Bitter et Helena Kanyar-Becker, photo: Klára Stejskalová « Les Suisses accueillaient ces immigrés très chaleureusement, de la même manière que les exilés hongrois quelques années auparavant. Ils sympathisaient avec ceux qui étaient obligés de fuir le régime totalitaire. Puis, il y avait autre chose encore : à cette époque, les Suisses étaient beaucoup critiqués pour ne pas avoir aidé les réfugiés juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette fois-ci, ils ont voulu faire un geste de générosité dans le contexte international. En plus, les Tchèques qui venaient étaient des gens cultivés et diplômés. La Suisse avait besoin d’une telle main-d’œuvre. »

Les blagues suisses ne m’ont fait rire qu’au bout de dix ans

Helena Kanyar-Becker, dont le portrait apparaît dans l’exposition, correspond à ce profil. Diplômée d’études slaves, d’histoire et de lettres modernes à l’Université Charles, elle a poursuivi son parcours de chercheuse et d’universitaire à Zurich et à Bâle. Mais les débuts de son émigration ont été pour le moins difficiles :

Helena Kanyar-Becker, photo: Klára StejskalováHelena Kanyar-Becker, photo: Klára Stejskalová « Je suis arrivée trop tard en Suisse, à l’automne 1969. Or en avril, le gouvernement suisse a supprimé les avantages dont pouvaient bénéficier les immigrés tchécoslovaques. Les autorités me considéraient alors comme une étrangère de n’importe quel autre pays. La police m’a annoncé que j’avais trois semaines pour quitter le pays. Mais la Suisse est un pays humaniste et solidaire. Depuis le XIIIe siècle, les gens sont habitués à aider les réfugiés. Des inconnus m’ont payé un avocat, grâce auquel j’ai obtenu l’asile un an plus tard. J’ai d’abord été embauchée comme ouvrière chez Swissair. Je dormais chez des amis par terre et je ne mangeais que du pain et des yaourts. Mais j’ai quand même pu me payer des cours d’allemand et passer ensuite le concours d’entrée à l’université. »

« Au début, j’étais très malheureuse. Je ne savais pas comment fonctionnait ce pays, je ne comprenais pas la langue, mais surtout, je ne comprenais pas la mentalité suisse. J’ai mis à peu près trois ans et demi à m’intégrer et les blagues suisses ne m’ont fait rire qu’au bout de dix ans. »

Pour certains émigrés tchèques, la Suisse n’était pas une destination finale, mais plutôt une porte ouverte sur le monde : tel était le cas du joueur de hockey sur glace Jaroslav Krupička ou du musicien Jiří George Kozel, co-fondateur, en 1968, du légendaire groupe tchèque Blue Effect. Dans le catalogue de l’exposition, il raconte : « En Suisse, il n’y avait pas beaucoup de possibilités de faire du rock, mais ce dont j’ai extrêmement profité, c’est de sa position géographique au milieu de l’Europe occidentale. Avec mes groupes, nous avons pu facilement partir en concert en Italie, en France, en Allemagne et plus tard même aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne… »

Le pasteur et musicien Svatopluk Karásek, le plasticien Václav Požárek ou encore l’écrivaine Irena Brežná ont fait part de leur expérience d’émigration à l’occasion de l’exposition « Une seconde vie ».

La Suisse était un pays très patriarcal

Irena Brežná, photo: Goesseln, CC BY-SA 4.0Irena Brežná, photo: Goesseln, CC BY-SA 4.0 « Lorsque je suis arrivée en Suisse, j’ai été confrontée à une société très patriarcale, » raconte l’écrivaine d’origine slovaque Irena Brežná dans le documentaire qui accompagne l’exposition. Elle se souvient avoir été choquée par le fait qu’au début des années 1970, le suffrage féminin n’ait pas encore été introduit dans tous les cantons suisses.

« La discrimination des femmes était bouleversante : il n’y avait pas de garderies pour les enfants, les hommes pouvaient interdire à leur épouse de travailler, les femmes ne participaient pas à la vie politique et publique. A l’université, on était très peu de filles à faire des études de lettres. En Tchécoslovaquie, les femmes étaient émancipées et engagées, elles étudiaient et travaillaient. Du coup, je me suis retrouvée dans un pays riche, mais où les femmes étaient pratiquement inexistantes. Lorsque je me suis opposée à cette situation, j’ai été doublement critiquée : en tant que femme et en tant qu’étrangère. On m’a fait comprendre que je devais être heureuse, car la Suisse m’avait sauvée. »

Les émigrés faisaient tous les mêmes cauchemars

Irena Brežná, cette écrivaine dont l’esprit critique a fini par être accepté par les Suisses, s’est vu attribuer, en 2012, un prestigieux prix littéraire pour son roman « L’ingrate venue d’ailleurs » (Die undankbare Fremde). Elle intervient dans le documentaire réalisé par la jeune cinéaste suisse Fiona Ziegler, diplômée de la FAMU, l’école de cinéma de Prague. On l’écoute :

Fiona Ziegler, photo: Ondřej TomšůFiona Ziegler, photo: Ondřej Tomšů « Ce que les personnes que j’ai interrogées ont en commun, c’est une sorte de cauchemar qu’ils avaient après avoir émigré. Souvent, ils me racontaient que la nuit, ils revivaient le départ de leur pays natal. Ces rêves se ressemblaient énormément. (…) L’émigration tchèque en Suisse m’intéresse depuis mes études à Prague. Ce qui m’intéresse peut-être le plus, c’est le phénomène de l’impossibilité du retour dans son pays natal. J’ai voulu savoir comment les gens l’ont vécu psychiquement et pareil, comment ils ont vécu le choc émotionnel et historique lié à la chute du régime communiste en 1989. »

Si la majorité des exilés tchèques de 1968 ont décidé de ne plus retourner en Tchécoslovaquie, considérant que ce retour serait comme une nouvelle émigration, quelques-uns ont toutefois entrepris cette aventure, comme par exemple le chimiste Otakar Široký. Dans la cuisine de sa maison pragoise, il prépare, devant la caméra de Fiona Ziegler, des quenelles aux fruits pour sa femme suisse Suzanne, avec laquelle il partage une paisible vie de retraité entre les deux pays.

« Grâce à mon expérience personnelle, je comprends mieux la situation des migrants actuels qui est tant discutée en Europe », explique le scientifique Otakar Široký, tandis que l’écrivaine Irena Brežná constate : « Selon les critères appliqués aux migrants aujourd’hui, nous aussi, nous aurions été des migrants économiques auxquels l’asile politique n’aurait jamais pu être accordé. »

Pour sa part, Fiona Ziegler, souhaite que l’exposition et le documentaire contribuent à une meilleure compréhension du problème de la migration dans une République tchèque très méfiante à l’égard des réfugiés :

L'exposition 'Une seconde vie', photo: Klára StejskalováL'exposition 'Une seconde vie', photo: Klára Stejskalová « J’ai compris que les retours des émigrés de 1968 en République tchèque ont parfois été assez douloureux, qu’ils n’étaient pas toujours bien perçus. Grâce à ce projet, les Tchèques pourraient peut-être comprendre que leurs compatriotes qui sont partis n’ont pas eu une vie facile en Occident. La solidarité avec les autres est un thème sensible aujourd’hui et si cette exposition pouvait interpeller les gens, apporter quelque chose au débat mené à ce sujet, ce serait formidable. »

 

Après avoir été présentée en ce mois d’avril à Prague, l’exposition « Une seconde vie » se déplace, dans les prochains mois, successivement à Zlín, où elle sera visible du 25 mai au 10 juin prochains et à Brno qui l’accueillera en juin-juillet, pour être enfin montrée, à la rentrée, au public de Plzeň.