La Quinzaine tchèque à Nantes : la République tchèque autrement

28-02-2010

Aujourd’hui dans cette émission, entretien avec Jean-Paul Barbe, germaniste, professeur à Nantes. Il est l’un des organisateurs de la Quinzaine tchèque à Nantes, à partir de la semaine prochaine, dans le cadre du Centre culturel européen de cette ville de Loire-Atlantique. Pendant quinze jours, Nantes prend des couleurs tchèques : conférences, expositions, rencontres littéraires et gastronomiques, c’est un programme très complet qui a été préparé et qui essaye de sortir des sentiers battus, des clichés rebattus sur les pays tchèques. Jean-Paul Barbe nous rappelle d’abord ce qu’est le Centre culturel européen :

 « Le centre culturel européen, c’est une association qui fédère quatre centres culturels permanents, un qui concerne le domaine germanique, un pour la Grande Bretagne, un pour l’Espagne et un pour l’Italie. Il y a donc quatre cultures représentées de manière permanente. Chaque année en plus, on invite pour une Quizaine une des cultures d’Europe qui ne sont pas représentées de manière permanente. C’est la sixième édition cette année. Il y a cinq ans, on a commencé par la Lettonie, ensuite la Belgique, la Roumanie, les pays scandinaves, la Suisse et maintenant c’est le tour de la République tchèque. Il s’agit à chaque fois de sensibiliser les Nantais à la diversité de l’Europe parce que notre hypothèse de départ c’est qu’on ne peut pas s’intéresser au tout, à l’Europe, si on n’a pas quelques connaissances de ses parties et de leur diversité. »

Jean-Paul BarbeJean-Paul Barbe Nantes est loin de Prague et de la République tchèque, ce ne sont pas les mêmes contrées. Mais y a-t-il des liens historiques entre Nantes et les pays tchèques ? Je sais que pas très loin de chez vous, Rennes est jumelée avec Brno...

 « Oui... Hélas non : dans la région il n’y a pratiquement pas de jumelage. Il y en a un petit près du Mans. Sauf qu’il y en a au niveau scolaire : un des témoignages qu’on aborde dans la Quinzaine, c’est un échange depuis plusieurs années entre un lycée de Nantes et le lycée de Děčín. »

Peut-on dire quels types d’événements vont se dérouler pendant cette Quinzaine ? Conférences, expositions, cinéma...

 « Le cinéma est présent mais pas véritablement au centre parce que le cinéma classique tchèque est assez souvent représenté. Nous avons donc des concerts, nous avons une exposition d’art contemporain, une exposition photo de Bohdan Holomíček, des conférences, des ateliers de cuisine mais aussi un atelier linguistique. On accorde toujours beaucoup de prix à ce qu’il y ait une petite initiation. Vous aurez peut-être remarqué que notre plaquette comporte des titres bilingues. »

Il faut préciser que cet atelier linguistique est gratuit...

 « Oui, il n’y a pas d’enseignement du tchèque à Nantes. C’est à l’université de Rennes qu’il faut aller. »

Votre programmation est assez originale également côté ‘loisirs’... Certes vous proposez de la bière tchèque, mais vous avez également une ‘cajovna’ ce qui est peut-être moins connu, même si il y a en effet beaucoup de cajovna, salons de thé en République tchèque...

 « Oui, ça semble être un établissement et de lieu social assez à la mode, qu’on connaît un peu moins que les brasseries. Mais à Nantes, ce sera le même lieu qui se transforme à partir de 18h en brasserie. A la brasserie, il y aura des poèmes lus par des étudiants tchèques, en tchèque et en français lors de ces soirées. »

Vous parliez de conférences. Vous-même allez en animer une. Rappelons que vous êtes germaniste. Cette conférence est intitulée : D’Arcimboldo à Zlín, des Celtes à Havel. Vous avez choisi des bornes intéressantes pour votre conférence. Vous prenez le contre-pied de ce qu’on associe à la République tchèque souvent réduite à Prague, à Kafka. A la place de celui-ci, vous choisissez un autre personnage important et au lieu de Prague, vous optez pour Zlín. Et puis vous rappelez que les Celtes étaient aussi en Bohême, ce qui n’est pas toujours très connu...

 « Dans ce que j’appelle l’alphabet culturel tchèque j’ai des points de repère, des icônes qui ne sont pas les mêmes que les gens ont habituellement, ou bien, l’angle d’approche n’est pas le même. Par exemple : je parlerai un peu de Kafka, mais c’est vrai qu’il y a une sur-consommation de t-shirts du type ‘Kafka forever’. Mais je parlerai de Kafka à travers le château de Liblice. C’est là qu’en 1963 s’est déroulée la fameuse conférence sur Kafka, un des prémices du printemps de Prague. Je réintroduis des gens mais d’une autre manière. Arcimboldo, c’est un des moments de cosmopolitisme de Prague, mais de cosmopolitisme d’en-haut, lié au palais, et qui a été idéalisé, magnifié de façon très belle par un très beau livre d’Angelo Ripellino, Praga Magica. »

Il vient d’ailleurs juste d’être réédité récemment en tchèque, dans une très belle édition...

 « Et puis Zlín, parce que pour moi c’est le symbole de l’essor industriel novateur dans la période de l’entre-deux guerres. Un essor qui a été un peu arrêté par la mort accidentelle de Baťa, mais, c’est en même un exemple presque unique d’une ville entière bâtie selon les termes du Corbusier. Ce n’est pas lui qui l’a fait, mais quelqu’un de cette école-là. »

Et puis vous évoquez les Celtes aussi... On oublie souvent que les Celtes sont allés partout, de l’Irlande à la Turquie en passant par la Bohême.

La salle de philosophie au monastère de Strahov, photo: CzechTourismLa salle de philosophie au monastère de Strahov, photo: CzechTourism « Oui, je vais en parler, mais très brièvement. Il y a eu des peuplements divers, dès le néolithique. Je commence d’ailleurs mes diapositives par une Vénus d’il y a des dizaines de milliers d’années. C’est une vieille terre de peuplements, les peuples s’y sont succédés. Pour continue sur les icônes : les gens sont allés au monastère de Strahov. Il y a deux salles, une de philosophie, l’autre de théologie. Elles illustrent très bien le passage de la Contre-réforme au début des Lumières. La salle baroque de théologie a un plafond immense avec des décorations incroyables. La salle de philosophie, faite un siècle plus tard, a un plafond plus bas, à hauteur d’homme, avec des livres qui peuvent être pris à la main. ŠpilberkŠpilberk Il y a des lieux qu’on peut regarder avec un autre regard. Et puis on peut parler aussi de la prison austro-hongroise de Špilberk, à Brno. De manière générale, on réduit en effet les choses à Prague. Notre souci a été de rappeler aux Nantais que la République tchèque ce n’est pas que Prague, pas que la Bohême, et qu’il y a la Moravie. »

Ce que les Tchèques de Bohême ont tendance à oublier aussi parfois...

 « Et pourtant il y a aussi une grande richesse dans le passé et le présent. Dans le domaine des symboles, je fais un sort au monument de Staline qui était sur la colline de Letna. Dans l’histoire de la statuaire, c’est quelque chose d’inégalé, qui manifeste bien les problèmes du communisme, avec sa destruction clandestine en 1962. Et puis il y a eu ce roman, écrit par Elsa Triolet, qui s’appelle Le monument. Où sans jamais qu’on dise qu’il s’agit de la Tchécoslovaquie, le sculpteur donne l’énorme somme qu’il reçoit, puisqu’il est promu malgré lui Prix Staline, à un institut pour aveugles. C’est une énorme plaisanterie à la Kundera... »

On peut parler aussi de l’aspect plus ludique de cette Quinzaine puisque vous allez faire découvrir aux Nantais un personnage un peu particulier, Jára Cimrman...

 « On a découvert ce personnage avec délice. C’est quand même un cas assez unique dans le monde que les citoyens d’un pays décrètent dans une enquête de télévision que c’est Jára Cimrman, un personnage imaginaire, le plus grand Tchèque de tous les temps. »

A côté de Charles IV et d’autres personnages éminents de l’histoire tchèque !

 « On a essayé de poursuivre la fiction. On a imaginé qu’il était venu à Nantes en 1910. On a donné quelques pistes aux Nantais en leur demandant de chercher dans leurs archives familiales pour voir s’il n’aurait pas été question de Jara Cimrman en 1910. On leur a indiqué par exemple une vraie fausse piste, qu’il aurait peut-être rencontré Vladimir Illitch Oulianov Lénine, à Pornic, qui qe trouvait en vacances en juillet 1910 là-bas, ce qui est vrai. On a fait un concours. Il y aura des prix : un buste de Jára Cimrman, un séjour de hui jours dans le petit village où il a été pour la première fois instituteur et qui est un village imaginaire. »

Vous avez déjà eu des réponses ?

 « Oui, et on peut encore en envoyer jusqu’à mercredi de la semaine prochaine. L’ambassadeur Pavel Fischer va d’ailleurs dévoiler une plaque de rue Jara Cimrman, dans Cosmopolis, le lieu où nous organisons la Quinzaine. Et la brasserie U Járy Cimrmana. On est content de faire ressortir ce personnage. Il est allé à Paris, on le sait, il y a rencontré Pierre et Marie Curie. Et puis on sait que Gustave Eiffel lui a volé l’idée de la Tour Eiffel ! »

La Quinzaine tchèque à Nantes, c’est du 2 au 15 mars 2010.

28-02-2010