La Grande Guerre vue par le Général Pellé et les artistes tchèques

La Villa Pellé accueille jusqu’au 11 novembre prochain les dessins du général français qui porte son nom, Maurice Pellé, qui fut à la tête de la mission militaire française en Tchécoslovaquie après la Première Guerre mondiale. Il y est exposé aux côtés d’œuvres d’artistes tchèques de renom, eux aussi, marqués par ce tout premier conflit mondial meurtrier. Pour découvrir cette exposition, Radio Prague a accueilli la petite-fille du Général Pellé, Isabelle Sandiford-Pellé et la co-commissaire de l’exposition Klára Voskovcová.

Bonjour, dans notre émission culturelle du jour, Isabelle Sandiford-Pellé, la petite fille du Général Pellé, chargé dans l’entre-deux-guerres de former l’armée tchécoslovaque de la toute jeune République tchécoslovaque qui est née il y a exactement cent ans. Radio Prague vous a déjà accueillie ici plusieurs fois. A vos côté, Klára Voskovcová, co-commissaire d’une exposition intitulée « Le Général Pellé et les artistes tchèques » à avoir actuellement, à la Villa Pellé, à Prague. Comment est née cette exposition ?

KV : « Il y a quatre ans, nous avons remporté un appel d’offres pour la gestion de la Villa Pellé. Dès le début, nous avons eu envie d’exposer des dessins du Général Pellé parce que nous avons découvert qu’il dessinait également. J’ai été séduite par la cohérence entre le fait que notre galerie expose des dessins et illustrations et le fait que ce soit dans la villa portant le nom d’un général aussi important pour la Tchécoslovaquie et également très bon dessinateur. C’est donc une occasion vraiment spéciale de faire une telle exposition. »

On connaît bien l’histoire du général Pellé, chargé de créer et former l’armée de la toute jeune République tchécoslovaque. On sait peut-être moins qu’il était aussi artiste à ses heures, dessinateur. Une facette qui avait été montrée il y a quelques années à Verdun par vous, Isabelle Monzini, sa petite-fille… Quel genre de dessinateur était-il ?

Isabelle Sandiford-Pellé, photo: VHUIsabelle Sandiford-Pellé, photo: VHU ISP : « C’était un excellent dessinateur, il avait un coup de crayon exceptionnel. Quand il était petit, son père lui enseignait à lui et à ses frères. Il y avait, au fond du jardin, un petit atelier où il les faisait dessiner. Dès ses premiers journaux intimes, on voit l’enfant réservé qui a besoin de s’exprimer à travers le dessin. Il est extrêmement observateur, il a une grande vie intérieure. Quand il est en vacances, il s’amuse des succès féminins de son frère, ou d’une matrone un peu trop bruyante sur la plage. Il est sensible au monde qui l’entoure et il rapporte ce qu’il voit. Plus tard, dans ses études militaires, il amuse ses camarades en dessinant ses professeurs, toujours avec une teinte d’humour, parfois dans des situations plus burlesques. C’est un homme plein d’esprit. Et qui est plein de tendresse. De plus, tous ses croquis sont extrêmement précis, ce qui lui a servi plus tard pour ses plans d’opération, ses croquis techniques. Quand il est attaché militaire à Berlin et qu’il doit rapporter ce qu’il voit, par exemple. Il dessinait des chevaux, des personnages, des paysages, à la manière d’un géographe extrêmement précis et avec un sens de la perspective inouï. »

Cet aspect artistique de sa personnalité se reflète dans sa vie puisqu’il s’est marié avec la nièce de l’artiste tchèque Zdenka Braunerová, Jarmila… Il a donc fréquenté les cercles artistiques tchécoslovaques…

ISP : « Pas seulement tchécoslovaques, mais français aussi. Pendant la Grande Guerre, il a croisé aussi Jean-Louis Forain, Weber, George Desvallières etc. Avant la Grande Guerre il était souvent invité au salon de la princesse Mathilde où il a rencontré des artistes, des musiciens etc. Quand il est arrivé à Prague en 1919, il a tout naturellement fréquenté les milieux artistiques tchécoslovaques et est tombé amoureux de l’âme slave. »

Que recouvre le titre de l’exposition « Le général Pellé et les artistes tchèques dans la Grande guerre », que peut-on voir à cette exposition ?

KV : « Nous avons établi une connexion très importante. Nous marquons donc le centenaire de la fondation de la Première République tchécoslovaque avec cette présentation de noms très importants comme František Kupka, Josef Váchal, Vojtech Preissig, Špála, Šturza et tous les autres. Ce qu’il faut dire, c’est que les œuvres présentées à l’exposition ne le sont pas très souvent. »

Josef Váchal, 'Sotcha', photo: Site officiel de Villa PelléJosef Váchal, 'Sotcha', photo: Site officiel de Villa Pellé

La Grande Guerre est un épisode paradoxal pour les Tchèques (et les Slovaques) : du fait de leur appartenance à l’empire austro-hongrois ils sont censés combattre contre les forces de l’Entente, mais du fait de leurs revendications nationalistes, c’est dans leur intérêt de voir échouer la Triple Alliance. D’ailleurs de nombreux Tchèques s’engageront par exemple dans la légion française. Comment cet aspect-là se reflète-t-il dans l’exposition ?

KV : « Ça s’est fait naturellement. Nous avons laissé parler l’histoire des artistes qui ont participé, échappé, lutté, souffert de la guerre. C’est l’histoire de grands combattants de la liberté, comme Kupka qui a aidé à créer les légions tchécoslovaques en France. Preissig a conçu des affiches de recrutement. Váchal a beaucoup souffert en participant aux plus grandes batailles. Gutfreund a été prisonniers pendant deux ans dans un camp. Ce sont donc des histoires complexes que l’on peut découvrir grâce à ces images, ces tableaux… »

A la villa, vous mettez en parallèle les dessins du Général Pellé et les œuvres des artistes tchèques…

Le général Maurice Pellé par Viktor Strerri, photo: Site officiel de Villa PelléLe général Maurice Pellé par Viktor Strerri, photo: Site officiel de Villa Pellé KV : « Pas en parallèle. Il y a deux pièces, et on montre Pellé comme une personnalité magnifique. Ensuite, on a essayé de donner une image de la guerre. Mais on n’essaye pas de faire une comparaison. »

ISP : « Pendant la guerre, Pellé n’avait plus le temps de dessiner. Il est né et a baigné dans ce milieu militaire avant la guerre, alors qu’on était à l’époque après 1970 et que tous ses congénères étaient élevés dans l’esprit de la revanche. Pellé était vraiment l’esprit du soldat. L’exposition fait un peu comme si les artistes tchèques prenaient le relais de Pellé qui dessine le militaire dans tout ce qu’il a de grandiose, de glorieux. C’est l’idée qu’on se faisait du sacrifice. Quand les Tchèques arrivent, ils se font plus de cela une idée de la destruction et on voit bien comme leurs œuvres sont sombres… »

Vous mettez en parallèle deux visions du conflit et du rapport à la défense de son pays…

ISP : « Absolument. »

KV : « En plus, c’est une première : c’est la première fois que Maurice Pellé est exposé à la Villa Pellé. Nous ne voulons pas uniquement le montrer comme soldat ou comme dessinateur, mais comme une personnalité complète. »

ISP : « Je dois dire que c’est très émouvant pour moi, c’est une reconnaissance de toutes les recherches que j’ai faites sur lui. C’est un signe : comme si exactement cent ans après il revenait chez lui, car c’est là qu’il a été. La Villa Pellé était le lieu de la mission militaire française à Prague alors qu’ils habitaient non loin de là, à Bubeneč. »

Peut-on encore donner quelques détails pratiques sur l’exposition ?

 « Nous sommes ouverts du mardi au dimanche, de 13h à 18h. L’exposition est ouverte jusqu’au 11 novembre et il faut venir car M. Rous, le commissaire de l’exposition a écrit des textes magnifiques sur l’exposition, sur le Général Pellé et les artistes tchèques. »