La bande-dessinée tchèque : 90 ans d’histoire au centre d’art contemporain DOX

06-04-2013

Etalée sur trois étages dans le labyrinthe du centre d’art contemporain praguois DOX, l’exposition Signály z neznáma. Český komiks 1922-2012, « signaux de l’inconnu. La bande-dessinée tchèque 1922-2012 », retrace 90 ans d’histoire de la BD tchèque. Depuis Josef Lada, illustrateur des Aventures du brave soldat Švejk, au succès mondial d’Alois Nebel dont la version animée à reçu le prix du film européen d’animation en 2012, le DOX expose près d’un siècle de création.

Photo: Dům umění města BrnaPhoto: Dům umění města Brna C’est fort de plus de trois cents illustrations originales, impressions format géant et autres maquettes que le DOX, le centre d’art contemporain de Prague, propose depuis le début du mois de mars une rétrospective des succès et des échecs de la bande-dessinée tchèque. A travers des sections thématiques bien découpées, tous les grands épisodes du « komiks » tchèque sont présentés : la bande-dessinée animalière, le Club des jeunes gentlemen, la propagande communiste, quelques héroïnes plantureuses et bien d’autres thèmes réservent quelques pépites aux visiteurs. Les Tchèques y retrouveront de beaux souvenirs, les étrangers découvriront des créations souvent peu connues en dehors de la République tchèque et de la Slovaquie. Tomáš Prokůpek, l’un des deux curateurs de l’exposition, rappelle les débuts du genre :

Tomáš Prokůpek, photo: CT24Tomáš Prokůpek, photo: CT24 « Cette forme de bande-dessinée est apparue à la moitié du XXe siècle dans des magazines satiriques et humoristiques, elle s’est développée jusque dans les années trente. Dès la première décade du XXe siècle sont apparus des bandes-dessinées sans « bulles », sans dialogues, car ces vieilles versions avaient un rôle d’illustration autant que la photographie. Les années trente sont une sorte d’âge d’or, c’est le moment où la bande-dessinée est devenue populaire et où sont apparus les premiers personnages à grand succès, qui se vendaient bien et dont le succès a été prouvé par leur adaptation sous d’autres formes. C’est le cas par exemple de Pepina Rejholcová qui était très appréciée au début des années trente et qui a été adaptée en film. »

František Voborský, Pepina RejholcováFrantišek Voborský, Pepina Rejholcová Une Pepina Rejholcová créée en 1920 par le dessinateur František Voborský et que l’on retrouve dans l’exposition sur des planches originales de ses aventures, en marionette et sur grand écran puisque son personnage a été adapté en 1932 pour une comédie musicale. Femme maladroite et malchanceuse, ses histoires drôles dans leur malheur sont contées avec un humour souvent licencieux. A ne pas mettre entre toutes les mains donc, alors que la bande-dessinée de l’époque a généralement vocation à être tout public. Les enfants trouvent leurs propres héros dans d’autres séries, par exemple dans les aventures de Ferda Mravenec, ou « Ferda la fourmi », dont se souvient Pavel Kořínek, le deuxième curateur de l’exposition :

« Les bandes-dessinées tchèques ont mis du temps à atteindre un rang égal à celui des autres livres. Probablement peu de personnes se souviennent que Ferda Mravenec a commencé en tant que personnage de bande-dessinée, et elle était l’un des protagoniste de littérature les plus aimés. »

Ondřej Sekora, Ferda MravenecOndřej Sekora, Ferda Mravenec Inventée par Ondřej Sekora, un auteur aussi important que Josef Lada dans l’histoire de la bande dessinée tchèque, Ferda devient vite la coqueluche de la jeunesse. Une popularité jamais démentie, au point que des livres de ses aventures sortent encore aujourd’hui, plus de quarante ans après la mort de son créateur. De quoi faire de l’ombre à la petite taupe Krtek. Le succès de la bande-dessinée à ses débuts lui promettent ainsi un bel avenir, mais son développement est freiné brutalement par l’invasion allemande, la Deuxième guerre mondiale et l’arrivée du communisme, comme le raconte Tomáš Prokůpek :

« Après sont venus l’occupation et l’attentat contre Heydrich. A ce moment-là toute la culture tchèque est affectée, même la bande-dessinée est sous pression. La continuité est interrompue de manière frappante pour la première fois. Il y a un court redémarrage après la Deuxième guerre mondiale pendant lequel il y a beaucoup de traductions de comics américains, mais à partir de 1948 on commence à attaquer la bande-dessinée comme étant de la « camelote ». Déjà dans la littérature en 1945 il y avait une pression, une lutte contre la « camelote » et en 1948 la continuité a encore été interrompue. C’était impossible de sortir des bande-dessinée avec des dialogues, car les ‘bulles’ étaient considérées comme quelque chose de vulgaire, d’animal, d’américain. »

PérákPérák Une littérature dessinée « underground » et « illégale » a bien existé, mais difficile pour les créateurs de magazines et les dessinateurs de vivre de cet art, surtout lorsqu’il rapporte plus de problèmes que d’argent. Certains personnages ont ainsi connus leurs heures de gloire, éphémères. C’est le cas du personnage de Pérák, « l’homme a ressort » qui bondit de toits en toits dans les années 1940 grâce à des ressorts de canapé fixés sous ses pieds et qui combat les nazis. Adaptée de l’histoire d’un personnage similaire de l’Angleterre victorienne, son histoire est très populaire vu le contexte de l’époque. A la Libération, c’était devenu une véritable légende urbaine. Mais la défaite des Nazis et la chape de plomb imposée par les communistes ont eu raison de ce héros tout de noir vêtu, comme de nombreuses autres publications.

Photo: DOXPhoto: DOX Nazisme et communisme s’emparent de la bande-dessinée comme de tous les arts, après avoir tenté de la faire disparaître, pour la mettre au service d’une propagande idéologique. Le père de Pepina, František Voborský, se lance sous l’Occupation dans une nouvelle série qui signera son discrédit total après la guerre : la série du Juif Móricek, antisémite et qui colle parfaitement aux standards nazis avec son personnage principal au nez aussi grand que sa cupidité. Plus tard dans les journaux communistes, on illustre la nécessité du travail et de l’épargne avec de petits animaux dont les histoires, dont on peut voir quelques planches au DOX, ne sont pas sans rappeler les fables de La Fontaine.

ČtyřlístekČtyřlístek Finalement la bande-dessinée profite d’un assouplissement dans la République socialiste tchécoslovaque pour reprendre de la vigueur. Celle destinée aux enfants s’en sort particulièrement bien avec la parution continue de la série Čtyřlístek à partir de 1969, preuve que des revues de bande-dessinée peuvent survivre dans le temps. Les quatre personnages de la séries, le chat scientifique Myšpulín, Bobík le costaud petit cochon, Pind’a le lapin et enfin Fifinka la ravissante chienne, ont acquis une popularité jamais démentie. Depuis longtemps adaptée pour la télévision, un dessin animé est même sorti cette année pour le grand écran, Čtyřlístek au service du roi.

Les enfants ne sont pas les seuls à profiter de l’assouplissement du régime. Aux côtés de l’équipe du « trêfle à quatre feuilles » apparaissent de nouvelles héroïnes plantureuses qui font fureur en Tchécoslovaquie comme à l’étranger. Une place particulière est réservée à ces guerrières plus ou moins modernes au DOX, et plus particulièrement à l’auteur de l’une d’elle. Tomáš Prokůpek :

« Les années 1960 et 1970 sont un tournant avec une nouvelle époque où la bande-dessinée s’en sort très bien. C’est la période où l’on découvre Kája Saudek et où toute la bande-dessinée tchèque grandit. Il faut dire que l’oeuvre de Kája Saudek aurait pu concourir avec ce qui se fait de mieux dans la bande-dessinée américaine et européenne et je crains qu’une telle situation ne se reproduise plus. »

Familier de Walt Disney et des comics américains depuis son plus jeune âge, le dessinateur Kája Saudek travaille aux studios Barrandov lorsqu’il est révélé au grand public en 1966 avec le film Qui veut tuer Jessie ? Jessie est une héroïne de BD importée par accident dans le monde réel par les héros du film, et qui est poursuivie par une foule de créatures dessinées tout au long du film. C’est Kája Saudek qui est l’auteur des dessins utilisés dans le film, et qui le font connaître dans le monde de la bande-dessinée.

Kája Saudek, Lips TulianKája Saudek, Lips Tulian Kája Saudek est aussi le père d’une autre héroïne aux formes généreuses, Muriel, dont les aventures sont censurées dans les années 1960 par le régime communiste, tout comme sa série Lips Tullian, le plus redoutable des bandits ou encore son adaptation dessinée de la série télévisée populaire Les trois cas du Major Zeman. Le dessinateur est autorisé, par contre, à continuer sa collaboration avec le cinéma de la nouvelle vague. Ses dessins réapparaissent notamment dans le film Čtyři vraždy stačí, drahoušku, « quatre meurtres suffisent, chérie ». Ce n’est qu’après la chute du régime que la plupart de ses albums sont enfin édités et peuvent s’exporter à l’étranger.

Petr Sadecký, OctobrianaPetr Sadecký, Octobriana Une autre héroïne, elle, n’a pas attendu la chute du régime pour se faire connaître à l’étranger. Octobriana est une fière guerrière amazone à l’immense crinière blonde et aux formes attrayantes, dont le front est orné d’une étoile rouge communiste. Elle se bat pour un retour aux racines du peuple russe en se basant sur leurs origines scandinaves, un combat qui serait celui de ses prétendus créateurs : un groupe de dissidents russe né après le XXe congrès de 1956 et appelé « Politique progressive ». C’est en tout cas ce que raconte le livre Octobriana et l’Union soviétique du tchèque Petr Sadecký, paru en 1971. On découvrira plus tard qu’Octobriana a en fait été créée par Petr Sadecký lui-même, aidé de deux amis dessinateurs à qui il a volé le travail avant de s’enfuir à l’Ouest. Celle qui était au début une simple amazone est devenue avec l’ajout d’une étoile sur son front une « guerrière rouge », « Octobriana, l’esprit de la Révolution d’octobre ». C’est grâce à cette imposture et à cette transformation politique que l’héroïne a connu le succès en Occident, et particulièrement aux Etats-Unis.

Pavel Kořínek, photo: Martin Melichar, ČRoPavel Kořínek, photo: Martin Melichar, ČRo L’exposition s’achève sur une trop courte présentation des succès de la bande-dessinée tchèque actuelle. Pavel Kořínek était interrogé sur cette nouvelle page de l’histoire de la BD à la Radio Tchèque :

« Bien sûr la bande-dessinée tchèque actuelle a trouvé une assurance et une ambition qu’elle n’avait pas dans la période précédente. Alors que dans les années 1980 la bande-dessinée s’est majoritairement orientée vers un registre destiné à la jeunesse, les BD actuelles, paradoxalement peut-être, s’appuient sur un lectorat adulte. »

Photo: DOXPhoto: DOX Et avec plusieurs succès notoires : par exemple la série en trois albums Histoires, qui retrace le destin de trois Roms en République tchèque, a déjà séduit le public anglophone et a été éditée fin 2010 en français. Plus connu, la bande-dessinée Alois Nebel a remporté un franc succès en République tchèque et s’est fait connaître à l’étranger, notamment grâce au succès mondial de son adaptation en film d’animation qui a obtenu le prix du meilleur film européen d’animation en 2012 lors de la cérémonie des European Academy Awards.

06-04-2013