Jiří Smetana : « Je vivais ce que les gens rêvaient »

07-01-2017

Auteur, compositeur, DJ, producteur et programmateur musical, depuis la fin des années 1970, du célèbre club parisien le Gibus, Jiří Smetana est décédé le 24 décembre dernier à Prague, à l’âge de 71 ans. Sans être forcément connu du grand public, Jiří Smetana a marqué l’histoire de la musique rock, à la fois dans les pays tchèques, mais aussi dans toute l’Europe, notamment en découvrant Sting, Annie Lenox, Manu Chao ou encore Oasis. Pour rendre hommage à cette personnalité importante du monde de la culture, Radio Prague vous propose de réécouter (ou relire) un entretien que Jiří Smetana lui a accordé en 2011 ; un entretien dans lequel il revient sur ses débuts dans la capitale tchèque dans les années 1960 :

Jiří Smetana, photo: ČTJiří Smetana, photo: ČT « Avant tout, les années 1960, c’était la décennie de l’explosion du rock anglais, c’était la fin du rock américain et j’avais de la chance d’avoir 20 ans et de vivre cette période. C’était quelque chose de tellement frais et original, c’était incroyable parce qu’à l’époque, avant le rock’n’roll, il y avait du jazz mais il n’y avait pas comme aujourd’hui déjà des groupes de rock qui imitent les groupes de rock du passé. A l’époque, il n’y avait pas de possibilité d’imiter des groupes de rock d’avant parce que ça n’existait pas, sauf quelques exceptions blues. Alors, je vivais à Prague. A la radio on n’entendait pas cette musique mais si on avait de bonnes radios, on pouvait capter Radio Caroline et Radio Luxembourg la nuit parce que le jour, c’était brouillé – surtout parce qu’il y avait des actualités politiques etc.

George Harrison, photo: David Hume Kennerly / Gerald R. Ford Presidential Library and MuseumGeorge Harrison, photo: David Hume Kennerly / Gerald R. Ford Presidential Library and Museum Ici, j’avais des amis qui fabriquaient des amplis à la maison. Il y avait une usine tchèque qui fabriquait des guitares électriques pour l’exportation. C’est assez anecdotique de savoir que la première guitare de George Harrison était une guitare tchèque ! C’est quand même drôle de se dire que les premières chansons des Beatles, il les répétait à Hambourg sur sa guitare tchèque futurama. On commençait à composer des chansons avec les groupes tchèques et avec des paroles en anglais. A l’époque, j’étudiais l’anglais au lycée mais je connaissais peut-être seulement deux cents ou trois cents mots en anglais. Avec ce vocabulaire j’écrivais des textes. C’était naïf mais ça sonnait bien, il y avait une sonorité qui nous plaisait à l’époque. Même aujourd’hui ça me plaît, je les réécoute. »

Vous avez écrit beaucoup de chansons dans votre vie, avec qui avez-vous commencé ?

Photo: Supraphon Photo: Supraphon  « C’était un groupe de Prague qui s’appelait The Matadors. A un moment donné, c’était le groupe le plus important de Prague. A l’époque, entre 1966 et 1968, c’était le meilleur groupe de Prague et tchécoslovaque. »

Les années 1960 sont toujours présentées comme une décennie dorée, de liberté, d’effervescence culturelle. Comment avez-vous vécu cette période ?

Matadors, photo: Archives de SupraphonMatadors, photo: Archives de Supraphon « Quand on est jeune, on se préoccupe surtout des plaisirs de la vie et je dois dire que j’ai de très bons souvenirs de cette époque. On se moquait plus ou moins du pouvoir, il n’y avait pas énormément de répression mais ça n’empêche pas que ce n’était pas si simple que ça. Si on voulait sortir de la Tchécoslovaquie, c’était possible mais il fallait avoir une invitation de l’extérieur qui était confirmée officiellement. Si on partait, on nous donnait pour notre voyage quelque chose comme 40 francs français, ce qui est quelque chose comme 10 euros, ce qui est ridicule pour un séjour de plusieurs semaines à l’étranger. On pouvait quitter le pays maximum trois mois. Après il fallait soit revenir, soit rester à l’extérieur. Mais c’était possible alors que tout cela n’a plus été possible à partir de 1970. »

Entre 1968 et 1971, pour le monde de la musique, c'est tout de même un tournant, et pour la société tchécoslovaque, c'est un moment où le régime se durcit à nouveau. Comment avez-vous vécu ce moment, avec les Matadors, ou les autres groupes ?

Photo: SupraphonPhoto: Supraphon « Les Matadors se sont arrêtés parce qu'une partie des Matadors est partie en Allemagne. Ils ont joué dans la comédie musicale Hair. Et ils sont restés là-bas, ont fondé leur propre groupe et se sont fondus dans le rock allemand. L'autre partie qui est restée ici a formé un groupe qui s'appelait Blue Effect. Après ils ont été obligés de changer leur nom parce que les noms en anglais étaient interdits et ils se sont donc appelés Modrý Efekt.

Je pense que pour la musique à Prague, la meilleure année a été l'année 1969 parce que même si les armées étaient déjà ici, ils se préoccupaient surtout des politiciens, des journalistes. Ils ne s'occupaient pas encore de la musique. Ils avaient d'autres soucis. D'abord ils ont nettoyé dans l’administration, dans les radios, dans les médias, mais la musique, c'est venu seulement en 1970-1971. Puis c'est devenu très dur pour les musiciens parce qu'ils devaient passer des examens devant un jury qui était composé de vieux communistes qui posaient des questions sur l'idéologie. Il fallait savoir quand il y avait eu des réunions du Parti Communiste, quel avait été leur sujet. Il y avait des questions absolument insensées auxquelles les jeunes devaient répondre, c'était vraiment humiliant pour obtenir un tampon pour pouvoir jouer. En plus la maison de disque commençait à sortir des disques uniquement en tchèque. Par exemple, j'écrivais des chansons en tchèque mais j'étais obligé de donner mes textes à la censure qui donnait ensuite le tampon disant s’il était possible ou non de les enregistrer. Si je parlais de la grisaille, on me disait ‘non, non, c'est trop triste, c'est sordide’ et ils la donnaient à un autre parolier. C'était horrible. »

Marié à une Française en 1970, Jiří Smetana quitte le pays en 1972, exaspéré par les tracasseries administratives que lui impose le régime à chacun de ses voyages. En France, il se lance aussi dans la chanson mais c’est au Gibus, célèbre salle de concert parisienne, qu’il entame sa deuxième carrière.

 « Pendant sept ans j’ai été DJ. J'adorais cette époque parce que finalement, à cette époque, il y avait uniquement quatre radios en France qui étaient très écoutées. C'était France-Inter, Europe, RTL, et Radio Monte-Carlo. La musique y était très commerciale et même les groupes comme The Who, Led Zepelin ne passaient pas à l'antenne. Et moi j'avais la chance, dans le club où je travaillais, de pouvoir y passer ce que je voulais. Et s'il y avait une chanson que j'aimais bien, je pouvais la passer même cinq fois dans la soirée, et comme la clientèle qui venait aimait bien la musique rock, ça fonctionnait parfaitement. En plus j'avais de très bonnes relations avec les maisons de disque qui étaient contentes qu'à Paris il y avait au moins un endroit où ils pouvaient diffuser cette musique tous les jours. J'avais donc beaucoup de disque. C'était au Gibus. »

Avant 1981, il n'y avait pas encore de radios libres, mais il y avait quand même un monde de ce qu'on appelle l'underground musical français qui se développait. Comment vous êtes-vous trouvé en contact avec ce monde ?

 « C'était assez facile parce que finalement, ce sont eux qui sont venus me voir parce qu'à Paris, il y avait seulement deux endroits où écouter du rock. Un club qui fonctionnait seulement le week-end, et c'était un club très franchouillard dans le mauvais sens du terme – c'était du style Johnny etc. Et le Gibus, qui était ouvert aux groupes anglais, qui venaient parfois, après leurs grands concerts parisiens, y faire des jam sessions après leur concert. Il y avait aussi des Français mais c'était plus ouvert. En semaine, il n'y avait pas grand monde, et c'était surtout des musiciens qui remplissaient le club. Le week-end, c'était les gens qui travaillaient la semaine. Le club ouvrait à 10h du soir, le concert était à 1h du matin, jusqu'à 2h puis le club était ouvert jusqu'à 5-6h du matin. »

Est-ce que vous continuiez à suivre ce qui se passait en Tchécoslovaquie en même temps ?

Photo illustrative: Štěpánka BudkováPhoto illustrative: Štěpánka Budková « Oui, mais ça me déprimait. C'était déprimant parce que je vivais ce qu'ils rêvaient. Comme j'étais parti officiellement, je pouvais revenir de temps en temps, même si je ne suis pas revenu pendant 7 ans au début. Mais quand je suis revenu, finalement, je n'ai pas beaucoup raconté ce que je vivais, parce qu'ils ne pouvaient pas vivre ça, j'écoutais ce que le gens me racontaient, et c'était assez déprimant. Mais j'apportais des disques – il y avait certains DJ à qui j'envoyais les disques qui sortaient en Occident pour qu'ils les passent dans les discothèques privées. Des gens comme Jiří Černý etc. Mais c'était triste. »

Jiří Smetana est l’auteur du texte d’une des chansons tchèques les plus connues. La chanson date de 1970, elle est interprétée par le groupe Blue Effect et s’intitule « Slunečný hrob », ce qui veut dire « le cercueil ensoleillé » : elle est devenue un symbole du désarroi provoqué par l’invasion des chars soviétiques et l’écrasement du printemps de Prague en 1968.

 

Rediffusion du 15/11/2011

Deuxième partie de l’entretien avec Jiří Smetana dans la prochaine rubrique culturelle.

07-01-2017