Emmanuel Guibert, sur les traces d’Alan Cope en Tchécoslovaquie, 65 ans après la guerre (II)

Suite et fin aujourd’hui de l’entretien accordé par le dessinateur et auteur de bande-dessinée français Emmanuel Guibert qui était à Prague, il y a une semaine, dans le cadre du Komiksfest. Emmanuel Guibert est l’auteur de nombreux ouvrages dont la très belle et très émouvante trilogie Le Photographe, consacrée au reportage photo de son ami Didier Lefèvre qui, dans les 1980 a suivi une mission de Médecins sans frontières dans les montagnes Afghanistan. On lui doit aussi une autre trilogie, une biographie dessinée intitulée La Guerre d’Alan dont le troisième tome vient de sortir en tchèque. C’est le récit de son ami Alan Cope, ancien G.I. américain qui dans les troupes du Général Patton a traversé l’Allemagne à la fin de la guerre pour se retrouver notamment en Tchécoslovaquie, au moment de la libération. Dans la première partie de cet entretien, Emmanuel Guibert nous avait confié l’importance symbolique que revêtait ce premier séjour en République tchèque, sur les traces de son ami Alan. A la fin de la première partie de l’entretien, nous avions quitté Alan Cope aux abords de Prague, où avec le reste de son unité il avait assisté à la reddition d’un général allemand. Le Général Patton veut aller le plus loin à l’Est, mais l’histoire en décide autrement, et ce sont finalement les Soviétiques qui délivrent officiellement Prague et le pays.

Emmanuel Guibert, photo: Stanislav SoukupEmmanuel Guibert, photo: Stanislav Soukup « Tous ces événements, plus le temps passé dans le pays avant que les Accords de Yalta n’entrent vraiment en vigueur et que, pendant un temps, avec quelques troupes, il occupe un temps la Bohême, tout ceci, pour lui, sont des souvenirs de nature, de rencontres avec des Tziganes, de complicité avec des enfants déplacés, de prise sous son aile d’un petit Allemand de neuf ans. Et puis il y a aussi eu cette jeune Gitane qui s’offrait à lui et qu’il n’a pas prise - un souvenir qui est resté cuisant. Au fond, cinquante après, cette Tchécoslovaquie, cette parenthèse dans sa vie était quelque chose de très présent, de très vivant. Il avait incorporé ce pays, ses paysages. C’était important pour lui et par voie de conséquence, c’est important pour moi. Etre ici, c’est être porteur de toutes ces anecdotes, du temps que j’ai consacré à les écouter, à les décrypter, à les transcrire, à les dessiner, qui fait que j’ai l’impression d’aller dans un endroit qui m’attend. »

...et un endroit que vous connaissez déjà un peu d’une certaine façon...

 « Que je connaissais déjà, parce que pour dessiner ce Prague dans le black-out avec ces feux posés à intervalles réguliers sur les trottoirs, j’ai regardé les photos de Koudelka de 1968. Je lui ai piqué quelques coins de rue... Et j’ai choisi aussi ces photos de Koudelka parce que c’était le dieu incarné de mon ami Didier Lefèvre, photographe. J’aime croiser les amitiés, les destins... »

C’est le principe des cercles concentriques, des galets qu’on jette dans l’eau et qui font des cercles...

 « C’est drôle que vous disiez cela, parce que le cercle était la figure d’Alan. C’était sa façon de métaphoriser ce qu’il aimait par-dessus tout dans l’existence, c’est-à-dire des faits qui ont leur origine dans l’enfance par exemple ou au moment de la guerre, qui suivent une trajectoire invisible pour celui qui les a vécus et qui tout d’un coup se résolvent quarante ou cinquante ans après, en bouclant cette trajectoire par une rencontre ou une pensée. Les cercles, c’était sa façon à lui de voir sa propre biographie. Quand ces cercles ne lui étaient pas offerts par les circonstances, il essayait lui-même, de son propre chef, de contacter des gens, de les retrouver, parfois après quarante ans de silence... Il essayait de fermer les cercles, de boucler les boucles. »

J’aimerais parler de la technique que vous utilisez, que vous la décriviez. C’est assez étrange car sur certaines images, on a parfois presque l’impression qu’il s’agit de photographies en noir et blanc. Je pense notamment aux images de paysages. S’il n’y avait pas un personnage au milieu, dont les traits sont forcément plus marqués, cernés, on aurait l’impression qu’il s’agit d’une photo noir et blanc échappée d’archives. Il y a par exemple une belle image avec des séquoias dans le troisième tome, mais ce n’est évidemment pas la seule...

 « Je suis allé dans ces endroits, j’ai fait des croquis sur place. La technique, c’est très important quand on se lance dans un livre. D’abord un livre que vous mettrez quelques heures à lire, j’aurais mis quelques années à le dessiner. Il y a une espèce d’accordéon temporel qui fait que je passe nécessairement plus de temps que vous sur les pages. En même temps, je ne veux pas que ça se sente. Je veux que ces pages soient lisibles avec le maximum de clarté, de fluidité : je suis quelqu’un qui joue très peu avec la mise en page. Je suis plutôt requis par la mise en scène que par la mise en page. Les cadres sont pratiquement toujours les mêmes, c’est presque des écrans à l’intérieur desquels on voit les personnages bouger. Par contre, je me disais intuitivement en commençant qu’il serait bien que la technique que j’emploierai me permette de ressusciter un type d’images, un grain, qui replace le lecteur dans le bain. Le lecteur, et l’auteur aussi – pour que j’aie l’impression de passer une porte et d’être de plain-pied avec des choses que j’ai aimées au cinéma qui sont souvent l’ordinaire des documents quand on se penche sur cette époque. »

Tout en retranscrivant des souvenirs de quelqu’un, de choses que vous n’avez pas vécues. Il faut une sorte de fidélité aux souvenirs tout en ayant recours à votre propre imagination...

 « Oui, l’idée est d’être suffisamment documenté pour la crédibilité de ce que je fais. Et en même temps de ne pas l’être trop pour éviter l’aspect un peu désagréable que peuvent avoir certains films d’époque, où tout est tellement léché que le spectateur est en général plus enclin à s’arrêter sur l’argent qu’a dû coûter la reconstitution que sur le film lui-même. »

Il s’agit de ne pas être esclave du contexte...

 « Voilà... et puis se permettre beaucoup de blancs. Dans la mesure où on est dans une histoire dont le matériau premier est la mémoire, il s’agit d’avoir parfois des dessins extrêmement précis comme le sont les souvenirs, et parfois avoir des dessins beaucoup plus schématiques. D’une part parce qu’ils n’ont pas besoin de répéter ce que le texte a déjà dit, d’autre part parce qu’ils évoquent de cette manière certains blancs, certains trous de la mémoire. C’est stimulant d’avoir la mémoire comme sujet car ça induit plastiquement des choses. A partir du moment où on réfléchit sur ce qui reste à un être quand il est au soir de son existence, il y a une façon de le traduire en dessin. Vous disiez que la biographie convient à la bande dessinée. Je le crois. Je l’ai constaté enfant en lisant des biographies en bande dessinée. Au fond, quand quelqu’un disparaît, même si c’est quelqu’un de très proche, même si c’est votre père, votre mère, vos grands parents, quand on fait le compte de ce qui nous reste de leur expérience vécue, c’est généralement très peu de choses. Pourtant ce n’est pas faute qu’ils nous aient raconté parfois. Certaines personnes restent énigmatiques, mais d’autres ont plus de faconde. Mais quand ils ont disparu et qu’on fait le compte de ce qu’ils ont laissé, s’ils n’ont pas pris la peine de consigner les choses, on se rend compte qu’on est assez démuni. On s’en rend compte quand on doit parler d’eux à d’autres gens, on voit qu’on a vite fait le tour des quelques souvenirs qu’ils nous ont laissé. Je trouve qu’il y a un côté très dérisoire dans la bande dessinée, qui fait qu’on peut faire de la BD avec des moyens très austères : une feuille qui peut être votre liste de commissions, un crayon, et on peut évoquer une vie. Ces petites silhouettes sur un fond plus ou moins défini, avec quelques mots au-dessus et en-dessous, ça dit assez bien ce qu’est une vie humaine dans le fond. C’est le temps d’une lecture, lecture sur laquelle on peut éventuellement revenir, parce qu’il est relativement rare qu’on relise de la littérature, mais il est relativement courant qu’on relise une BD. »

Il y a un effet de continuité, d’éternel retour...

 « Oui. On peut se souvenir d’une BD et vérifier ses souvenirs en allant la voir. Comme on vérifie les siens propres en se reprojetant des images de son passé dans sa tête. Tout cela crée une sorte de familiarité entre le fond et la forme, entre ce que c’est, morphologiquement, une bande dessinée et ce qu’est le récit d’une vie. Au fond, ça ne pèse pas très lourd... »

C’est fait avec trois fois rien, mais ça raconte quand même plus que cela, mine de rien...

 « Si tout va bien, ça doit faire sonner des cloches en vous. Il y a des lecteurs chez qui ça suscite des choses plus ou moins profondes. En règle général, les livres qui sont faits sur le ton de la confidence sont des livres qui suscitent un certain peuple de lecteurs qui sont des gens qui ont un cousinage. J’ai la chance que ce soit traduit dans plusieurs langues, donc je rencontre des gens dans le monde entier. Ils ont un air de famille si j’ose dire ! C’est des gens qui aiment bien le passé, préserver les choses. S’ils ne le font pas eux-mêmes, ils sont reconnaissants à un auteur de le faire. J’ai vu des gens venir à moi et me dire : ‘vous m’avez un peu lavé de l’espèce de culpabilité que j’avais de ne pas avoir retenu telle parole de gens que j’ai côtoyés. Mais quelqu’un l’a fait.’ Il y a un effet de reconnaissance qui est très agréable parce qu’on est tout de suite en complicité avec la personne qui vous dit cela. Ensuite il y a des cas plus troublants avec des lecteurs qui viennent et qui vous disent : ‘je suis un petit-fils de GI, j’ai enfin l’impression de faire connaissance avec mon grand-père que je n’ai pas connu. Jusqu’ici, pour moi les GI, c’était la cigarette au bec et dans le feu de l’action. Mais vous décrivez le quotidien des GI, et ça me les rapproche.’ C’est la merveille des livres, c’est qu’on ne sait jamais où ils vont aboutir et ils trouvent parfois des lecteurs qui nous révèlent des choses totalement inattendues, mais qu’on aime s’entendre dire parce que souvent, si on fait des livres, c’est parce qu’on est lecteur soi-même et qu’on aime les livres. Se rendre compte qu’on est devenu soi-même une courroie de transmission, qu’on permet à certaines histoires de circuler et de toucher les gens, ça justifie beaucoup le boulot, ça rassérène, ça douche d’un coup toutes les difficultés qu’on a eues. C’est une récompense importante parce que c’est une sorte de connivence qui va au-delà de l’objet, qui vous prouve qu’en votre absence, ce qui a été consigné circule et que la conversation se poursuit. Comme j’ai vu partir cet homme trop tôt, pas content de mourir, il était furieux de disparaître, je trouve que la conversation qu’il continue à entretenir quand même avec des gens, ces lecteurs, c’est quelque chose qui me fait du bien, sachant que j’ai passé des heures difficiles avec lui, celles de sa décrépitude et de sa mort. Cela ne me le rend pas, ça fabrique quelque chose à partir d’un matériau qui aurait pu tomber en cendres. Ça fait de la vie, de la discussion, des rencontres. J’ai constaté que c’est une façon de vivre le deuil qui est constructive et réparatrice. »