De la rouille et de la flore

Un univers sculpté de quatre saisons : c’est ce que se propose de créer l’exposition qui se tient actuellement au Jardin botanique de Prague, dans le quartier de Troja. Depuis juillet dernier, les sculpteurs Čestmír Suška et Lukáš Rais y présentent chacun neuf de leurs œuvres. Alors que l’exposition devait prendre fin en novembre, elle a été, plébiscitée par le grand public, prolongée jusqu’en avril prochain. Au micro de Radio Prague, les deux artistes nous en ont dit davantage sur leurs sculptures métalliques introduites au sein de la flore vivante, tels des intrus provenant d’un autre univers.

L’organisation de toute exposition de sculptures que ce soit étant toujours très difficile, l’organisation d’une exposition commune ne peut être que doublement plus ardue. C’est peut-être pour cette raison qu’il ne s’agit que de la première exposition d’une telle envergure de Čestmír Suška et Lukáš Rais. Ce dernier, qui coopère avec le Jardin botanique depuis 2007, nous révèle la genèse de cette exposition collective :

Lukáš Rais : « C’était en quelque sorte une coïncidence, parce nous ne nous connaissions pas vraiment bien avec Čestmír avant cette exposition, même si nous nous étions déjà rencontrés à plusieurs reprises. Mais je m’étais mis d’accord avec le Jardin botanique à propos de ma propre exposition en 2014 et, par hasard, Čestmír devait y installer une nouvelle tour panoramique. Nous nous sommes donc dit qu’il n’était pas nécessaire de séparer ces deux évènements, vu que nous travaillons tous deux le métal à plus grande échelle. »

Les différentes œuvres d’une taille parfois colossale et lourdes de plusieurs tonnes ont ainsi été réparties un peu partout dans le Jardin botanique, et leurs deux auteurs nous ont précisé ce que les visiteurs peuvent venir admirer et de quelle façon ces œuvres ont été agencées dans le paysage du jardin :

Photo: Salim Issa / 2photoPhoto: Salim Issa / 2photo Lukáš Rais: « Pour ma part, on peut voir un aperçu de mes dix dernières années de travail. Ce sont des objets soudés, faits à base d’un matériau que j’incorpore dans mes œuvres et qui ont été directement installés dans le Jardin botanique. Et je crois d’ailleurs que c’est ce qu’il y a de mieux dans cette exposition : le fait que cela se passe en plein air et qu’il y ait une forêt. L’espace du jardin pour ces installations est absolument incroyable. Je dirais même exceptionnel à Prague, parce qu’il est pratiquement impossible d’organiser une chose pareille ailleurs. »

Čestmír Suška : « J’ai tout d’abord beaucoup aimé le jardin en lui-même, car il est parfaitement entretenu. J’aime beaucoup l’alternance presque naturelle des différents types de paysages. On peut déambuler tranquillement à travers différents paysages qui se transforment devant nous petit à petit. Je trouve cela idéal que chaque statue ait son propre espace, qui est différent de l’espace voisin. En fait, il s’agit d’une installation ‘de paysage’, une installation « landscape », et je crois que l’on n’en fait pratiquement jamais, pas plus en République tchèque qu’à Prague. »

Čestmír Suška et Lukáš Rais étant deux artistes aux parcours artistiques différents, leurs œuvres respectives sont spécifiques, mais l’amour pour le métal est le même pour les deux. Mais avant la naissance de cette passion, il a parfois fallu que chacun d’entre eux trouve son propre chemin vers ce matériau froid et dur :

Photo: Salim Issa / 2photoPhoto: Salim Issa / 2photo Čestmír Suška : « J’ai commencé à travailler le métal il y a neuf ans. Avant, c’était un matériau que j’essayais absolument d’éviter. Il ne m’était pas agréable et puis, avec le temps, je suis complètement tombé sous son charme. Cela a pris une telle proportion que je fais maintenant des sculptures métalliques géantes. J’ai appelé le groupement de mes derniers travaux ‘Fleurs rouillées’, parce que je découpais dans des citernes, que je trouvais dans des entrepôts de ferraille, des motifs, des structures, qui faisaient souvent penser à des étoffes décoratives, des rideaux ou des nappes. Ces structures laissent penser que je m’inspire des fleurs ou de motifs issus du royaume botanique. Je suis donc très content que ces ‘Fleurs rouillées’ soient installées au Jardin botanique. »

Lukáš Rais: « Moi, je suis tout de suite tombé sous le charme du métal, et j’ai donc devant moi encore beaucoup à faire. Mais j’ai une approche assez différente du matériau que Čestmír : je n’essaie pas de le découper, je m’efforce plutôt de faire sortir des objets ce qu’ils ont à l’intérieur. Lorsque l’on se comporte avec amour vis-à-vis du métal, il vous récompense de façon extraordinaire. Ce sont généralement de vieux objets rouillés de façon assez moche et dégoûtante, mais cela reste très beau. Lorsque l’on extrait ce qui est caché sous la couche du matériau, le métal devient absolument éblouissant. Plus il rouille, plus il y a de structures et plus sa couleur change. »

Čestmír Suška nous a notamment décrit une de ses œuvres, que le Jardin botanique gardera peut-être :

Photo: Salim Issa / 2photoPhoto: Salim Issa / 2photo Čestmír Suška : « J’ai conçu une statue spécialement pour l’exposition, que j’ai appelée ‘Bouton de fleur’. Cette sculpture s’est formée d’un conteneur pour béton, qui avait fait partie d’un wagon silo (wagon spécial adapté au transport de produits pulvérulents comme le ciment, ndlr). J’ai donc transformé un des quatre récipients de ce wagon silo en fleur. Il y a au Jardin botanique une sorte de semi-désert, et c’est ce qui m’inspiré. Certains l’appellent ‘ananas’, d’autres ‘artichaut’, moi je trouve que cela ressemble à un bouton de cactus ou à un opuntia – appelé aussi figuier de Barbarie. Puis, si au début les jardiniers n’étaient pas du tout ravis que cette exposition ait lieu, la directrice du Jardin botanique m’a récemment confié que tous les jardiniers venaient maintenant la voir pour lui demander de laisser le ‘Bouton de fleur’ dans le Jardin, car ils en sont tombés amoureux. »

Les deux artistes ont avoué que l’organisation de l’exposition au Jardin botanique n’avait pas été simple au départ. Les jardiniers étant eux-mêmes des spécialistes dans leur domaine, ils ont eu, eux-aussi, leur mot à dire :

Lukáš Rais : « Ils prennent grand soin du jardin. Même s’il est énorme, on y voit des dizaines d’années de travail méticuleux. Et en voyant nos objets atterrir dans leur jardin, les employés étaient logiquement quelque peu nerveux. Donc, au début, rien n’allait. Lorsque nous y sommes allés la première fois, rien n’était possible. Puis, petit à petit, cela s’est desserré et tout a été autorisé. Et je crois bien, qu’ils sont satisfaits en fin de compte. »

Même si parfois les muscles ne suffisent pas pour manier ce matériau froid et dur, et qu’il est nécessaire de faire appel à des grues, le métal reste une matière absolument fascinante pour les deux artistes. Lukáš Rais développe :

Photo: Salim Issa / 2photoPhoto: Salim Issa / 2photo Lukáš Rais : « Le métal est vraiment formidable. Le modelage de ce matériau est absolument parfait. Ce n’est ni du bois, ni de la pierre, ce qui signifie que lorsque l’on rate quelque chose, il suffit de donner un coup de marteau de l’autre côté, et cela se rejoint de nouveau, même si j’exagère un peu bien évidemment. Mais le matériau en lui-même est merveilleux, vraiment. On peut le courber, le couper, le polir. Le métal dévoile lui-même ce dont il a envie. Pour moi, ça marche en tout cas. »

Le sculpteur de métal devient alors un détective qui mène sa propre enquête afin de savoir quel sera l’aspect final de sa statue. Pour Čestmír Suška, ce qui est fascinant, ce n’est pas seulement le métal en lui-même, mais aussi le fait qu’il véhicule des histoires lorsque l’on procède à son recyclage. Čestmír Suška affirme ainsi ne pas inventer les formes de l’objet, mais il les transforme en quelque chose d’original :

Čestmír Suška : « Le métal est, à sa manière, très difficile à traiter, car il est vraiment très dur. D’un autre côté, il contient un éventail de possibilités en lui, parce qu’il est toujours possible de couper quelque chose puis de le ressouder, et de le recouper à nouveau. On peut énormément travailler le métal, et c’est même plus simple que de travailler le bois. »

Photo: Site officiel du Jardin botanique de PraguePhoto: Site officiel du Jardin botanique de Prague Lukáš Rais, qui est également l’auteur de « Banka vůní » (La Banque des odeurs), une sculpture en forme d’arbre installée de façon permanente sur les vignes Svatá Klára, à quelques mètres du Jardin botanique, a dévoilé quelles sont ses sources d’inspiration à lui :

« Je crois que la nature est une source d’inspiration essentielle, de même que les choses industrielles, comme les vieilles usines, mais aussi l’architecture ou l’art ancien. En fait, l’inspiration est partout. Pour ma part, il s’agit d’un frémissement, quelque chose qui me donne l’impression qu’il est possible de faire ceci ou cela, et c’est ici que tout commence. Puis cela arrive à un stade où j’affirme ma volonté de vouloir le faire. Et, enfin, la troisième étape marque la façon dont je vais m’y prendre. Et c’est parti. »

Si cette exposition n’aura pas de suite directe dans son ensemble, Čestmír Suška a toutefois révélé le proche avenir de toutes ces colossales sculptures :

Čestmír Suška : « Au printemps prochain, je vais transférer mes statues à Plzeň, où je vais avoir grande exposition dans le cadre de Plzeň 2015 - capitale européenne de la culture. A l’heure actuelle, un nouveau centre d’art et de culture, appelé Depo Cukrovarská, est en train de prendre forme dans un ancien entrepôt de trolleybus. C’est là-bas que je devrais exposer mes œuvres du Jardin botanique, auxquelles je compte ajouter également d’autres de mes sculptures. »

Et à la question de savoir de quelle façon l’art de la sculpture a évolué ces trente dernières années, Čestmír Suška, vingt ans plus âgé que Lukáš Rais, a simplement tenu à préciser :

Photo: Salim Issa / 2photoPhoto: Salim Issa / 2photo « Je peux dire que je suis content du fait que la sculpture continue à vivre, même si certains théoriciens de l’art essaient de l’enterrer. Je suis content que l’on porte toujours de l’intérêt pour elle. De même qu’il a été faux de dire que la photographie allait tuer la peinture, il est faux de dire que les nouveaux médias vont tuer la sculpture. La sculpture va persister et je m’en réjouis énormément. »

En raison de son grand succès auprès du public, l’exposition de Čestmír Suška et de Lukáš Rais au Jardin botanique de Prague sera prolongée jusqu’au 10 avril 2015. C’est donc à vous qu’il appartient de choisir si vous voulez vous laisser surprendre par ces créatures métalliques sous la neige, ou si vous préférer venir les admirer quelques semaines plus tard au printemps et notamment lors de la floraison des figuiers de Barbarie.