Adonis : « La langue arabe, mon seul pays »

Une fois n’est pas coutume, comme la semaine dernière, c’est encore la littérature qui sera à l’honneur dans cette rubrique culturelle. La 19e édition du festival des écrivains de Prague s’est achevé jeudi. Nous revenons sur l’invité principal de ce rendez-vous littéraire, le poète d’origine syrienne, Adonis, qui vit en France depuis les années 1980. Un homme qui a renouvelé la poésie arabe, un homme d’engagement politique aussi. Un poète chantre du corps et du féminin, de l’amour, comme au temps des poètes mystiques pré-islamiques.

Adonis, de son vrai nom Ali Ahmed Saïd Esber, est né en Syrie en 1930. L’histoire de l’accession aux études de ce fils de paysan lettré est digne d’un conte de fée.

« Je suis né dans un village très pauvre, il n’y avait pas d’école chez nous. Il n’y avait que l’école coranique. Dès mon enfance je n’ai pas aimé cette école. J’ai quand même appris à lire et à écrire. Je suis resté comme ça, sans aller à l’école, jusqu’à l’âge de 12 ans. Dans les années 1940, la Syrie est devenue indépendante. Un président a été élu dans la nouvelle république et le nouveau président a voulu visiter le pays pour mieux connaître les gens. Il devait passer par notre région, visiter la ville. J’ai fait un rêve : que j’allais écrire un poème en arabe, que j’allais le lire devant le président et qu’il l’aimerait, qu’il me demanderait : ‘que puis-je faire pour toi mon petit ?’ et je répondrai : j’aimerais entrer dans une école. »

Ce que le jeune garçon a rêvé alors se réalise. Il lit le poème et le président syrien lui permettra de faire des études dans le dernier lycée français de Syrie à l’époque. Et poursuivra plus tard des études de philosophie. Parallèlement celui qui ne s’appelle pas encore Adonis écrit des poèmes et tente en vain de les faire publier dans des revues. C’est encore quand il est étudiant qu’il choisit comme nom de plume, nom de bataille aussi, le nom d’Adonis :

« C’est moi qui ai choisi ce nom pour des raisons pratiques. J’écrivais alors des petits poèmes signés de mon vrai nom. Mais aucun journal ne les publiait. Un jour, par hasard, j’ai lu dans un magazine la légende d’Adonis. J’ai découvert qu’il était le dieu de la beauté, qu’Astarté (Vénus-Aphrodite, ndlr) l’avait aimé. Un jour il est allé à la chasse au sanglier mais le sanglier l’a supris et l’a tué. Adonis s’est transformé en fleur rouge. Il existe une rivière au Liban, la rivière d’Adonis. Tous les ans, l’eau devient rouge et on disait que c’était le sang d’Adonis. Je me suis dit : ces journaux, ces magazines qui ne me publient pas, ce sont les sangliers qui essayent de me tuer. C’est pourquoi je vais signer mes poèmes Adonis. »

Peut-être pied de nez espiègle au départ, ce pseudonyme est un peu devenu l’étendard du poète. Pour cet homme farouche défenseur de la séparation de la religion et de l’Etat, prendre le nom d’un dieu païen issu d’une croyance polythéiste au sein d’une société musulmane qui ne badine pas avec la foi, avait en tout cas le mérite d’être clair. Car Adonis combat tous les intégrismes. Il a notamment pris position en France contre le voile.

« Il faut séparer la religion de la politique et de l’Etat, comme l’a fait l’Occident en ce qui concerne l’Eglise. L’Occident n’a pas réalisé son progrès scientifique et autres qu’à partir de cette séparation. Il faut, chez nous, créer d’abord une société civile. On ne peut pas y parvenir sans séparer l’Eglise et l’Etat. C’est ça notre combat. Ce n’est pas seulement un combat politique, c’est un combat culturel, de civilisation. Sachant que pour moi, la politique fait partie de la culture et si on change juste la politique, les régimes, ça ne change rien. Il faut insister sur le culturel. Si on ne change pas le culturel, la politique ne changera pas. On parle maintenant de la démocratie dans le monde arabe. Oui, pour la démocratie, on ne peut pas dire non. Mais une démocratie dans une société qui n’est pas une société civile ce serait catastrophique et anti-démocratique. Ce serait les forces de la régression, religieuses qui l’emporteraient. »

Adonis s’est fait le héraut d’une poésie militante. Pas nécessairement par son contenu, mais par l’affirmation de la poésie comme rempart à l’inhumanité. C’est le sens de ses paroles lorsqu’il dit que « la poésie rend la vie sur terre plus belle, moins éphémère et moins misérable », que « la guerre, lutte collective, relève de l’esprit de troupeau et fait régresser l’homme vers la barbarie et l’inhumanité. » Le rapport d’Adonis à la poésie est quasi organique, comme une nécessaire extension de soi :

« On parle de la poésie comme quelque chose qui exprime l’être humain. Oui, je veux bien, mais comment exprimer l’être humain ? On ne peut pas exprimer l’être humain... C’est impossible. Je dis donc que la création, la poésie doivent être la continuité de l’existence de l’être humain, sur tous les plans. C’est plus proche de la poésie que de dire qu’elle exprime la réalité. Ce serait une fonction, la poésie serait un moyen. Je suis contre. Tout doit être moyen pour la poésie et pas le contraire. Il faut donc repenser la poésie et le poète. Qu’est-ce que le poète ? Surtout maintenant après les révolutions poétiques qu’il y a eues. Il faut repenser la notion du poète. Mais heureusement, il n’y a pas une réponse définitive à ces questions, car une fois qu’on a une réponse définitive, on tombe dans la religion. »

Adonis, poète exilé de Syrie, puis du Liban qui a trouvé en France une terre d’accueil, reste toutefois un nomade. Il est habité par la poésie autant qu’il y habite, même s’il confie qu’il n’a qu’une patrie :

« J’ai un seul pays, c’est la langue arabe. Ma langue mère, c’est l’arabe. Je suis arabe de culture, de langue plutôt qu’en tant que race. Plutôt que syrien, libanais, je préfère être arabe. Mais arabe dans le sens culturel du mot, pas dans le sens national. »

Contrairement à tant d’autres grands noms de la littérature, qu’on pense à Beckett, Kundera ou Ionesco qui ont choisi un jour de ne pas s’exprimer dans leur langue maternelle, pour Adonis la question de la langue en poésie est cruciale et relève d’un lien presque primitif :

« Je n’ai jamais écrit de la poésie en français. On ne peut pas avoir deux mères. On peut peut-être avoir beaucoup de pères, mais on a une seule mère. Ce qu’on appelle la langue mère, c’est la langue de la créativité, de la poésie. Et je crois qu’on ne peut pas dire pour Rilke qui a écrit un recueil de poésies en français, que sa grande poésie ait été en français. Il reste de langue allemande, sa langue mère. Les romans c’est autre chose. On peut écrire à la rigueur des romans, des pièces de théâtre, des essais dans une autre langue, mais jamais de la poésie. On ne peut pas être grand poète en deux langues. »

Poète, Adonis l’est par les mots, il l’est aussi par ses « raqima », des collages qu’il réalise avec des objets ramassés auxquels il insuffle une autre vie.

« J’invente des espaces poétiques dans une autre langue et dans un autre alphabet, celui des choses négligées et qui ne signifient rien. Je les prends et j’essaye de leur donner un nouveau sens en les composant, en les structurant sur le papier, avec de l’écriture. J’essaye d’écrire un autre poème mais au-delà de la langue arabe. »

 

J'ai écrit mon identité A la face du vent
Et j'ai oublié d'écrire mon nom.

Le temps ne s'arrête pas sur l'écriture
Mais il signe avec les doigts de l'eau

Les arbres de mon village sont poètes
Ils trempent leur pied
Dans les encriers du ciel.

Se fatigue le vent
Et le ciel déroule une natte pour s'y étendre.

La mémoire est ton ultime demeure
Mais tu ne peux l'y habiter
Qu'avec un corps devenu lui-même mémoire.

Dans le désert de la langue
L'écriture est une ombre
Où l'on s'y abrite.

Le plus beau tombeau pour un poète
C'est le vide de ses mots.

Peut être que la lumière
T'induira en erreur
Si cela arrive
Ne craint rien, la faute est au soleil.

 
(Traduit de l’arabe par François Xavier et publié dans L’Orient - Le Jour du 12 mars 1998)