Les meilleures réponses du concours

26-06-2010

Le courrier cette semaine est consacré à la présentation de la réponse de la gagnante du concours de Radio Prague, ainsi qu’à la meilleure réponse en ce qui concerne nos auditeurs francophones. La question du concours était la suivante : quel écrivain tchèque ou quel livre tchèque vous a le plus marqué et pourquoi ? La gagnante cette année nous vient des Etats-Unis, il s’agit de Me. Tracy Andreotti, et elle a remporté un séjour à Prague d’une semaine pour deux personnes. Pour les francophones, le lauréat, qui recevra un autre lot de valeur, nous vient de Belgique avec M. Bernard Leblicq.

Tracy Andreotti – Etats-Unis :

J’en garde toujours un vif souvenir. C’était en juillet 2004, et dans le Middle West il faisait très chaud, très lourd. Ennuyée et un peu déprimée par toute une série de livres d’auteurs allemands que je venais de lire, j’ai décidé de suivre le conseil des libraires du magasin Amazon, qui me recommandaient, depuis fort longtemps, l’auteur tchèque Josef Škvorecký. Ils m’ont assuré que j’y trouverai un certain plaisir, à l’instar du Brave soldat Chveïk.

J’ai donc pris la voiture pour me rendre chez mon libraire préféré et remettre à la vendeuse un billet froissé avec le nom énigmatique et difficile à prononcer de l’écrivain.

Après avoir consulté son ordinateur, la vendeuse m’a dit qu’elle n’avait rien pour l’instant de cet auteur, mais qu’elle allait commander plusieurs romans de Škvorecký. Au moment même où je choisissais, résignée, un nouveau Sebald, elle a souri en me disant qu’elle avait finalement trouvé un livre de cet auteur, « L’ingénieur des âmes humaines ». Contente, j’ai tout de suite décidé de le prendre.

En rentrant chez moi, je me suis arrêtée sur la terrasse d’un restaurant pour boire un café glacé et me suis mise à feuilleter le nouveau livre. Ma découverte a dépassé toutes mes attentes. Je suis tombée littéralement amoureuse de Škvorecký et de son alter ego Danny Smiřický. Je ne veux pas dramatiser les choses, mais il est vrai que l’achat de ce livre a complètement transformé ma vie.

J’avais l’impression d’y vivre avec Danny et ses amis. Je ne suis pas Tchèque, je n’ai jamais visité la Tchéquie, je n’ai pas connu le totalitarisme, je n’ai pas eu à prendre la voie de l’émigration. Mais ce récit m’a complètement transportée sur les lieux de l’action. C’était un monde entièrement différent. Le pathos et l’humour y avaient leur place. J’ai pris conscience des difficultés de la vie au quotidien en période de guerre. Cela m’a touchée tant sur le plan intellectuel qu’émotionnel. J’ai souhaité rester dans ce monde et de mieux le connaître.

Je me suis donc lancée avec assiduité dans la recherche d’autres informations sur l’auteur – sur ses maisons d’édition, le travail qu’il avait fait lui-même ou en commun avec sa femme Zdena Salivarová, sur les efforts qu’ils avaient déployés pour que la littérature tchèque soit présente sur le marché mondial. J’ai lu tous les livres de Škvorecký, l’un après l’autre. J’ai lu tous ses romans et contes. J’en ai plus d’une vingtaine dans ma bibliothèque – toute une étagère en est pleine. Après avoir lu tous les livres de Škvorecký traduits en anglais, je suis passée à Bohumil Hrabal, Ivan Klíma, Milan Kundera, Karel Čapek, Ludvík Vaculík et Vladislav Vančura. J’ai lu tout ce qui était disponible et suis tombée amoureuse, d’une manière ou d’une autre, de chacun d’entre eux. L’étagère contenant les œuvres de Škvorecký s’est vite transformée en une bibliothèque d’auteurs tchèques. Je peux dire que je suis passionnée par cette littérature, et je suis très exigeante aussi en ce qui concerne la qualité de la traduction.

Mon intérêt pour la littérature tchèque m’a conduite vers le site de Radio Prague, qui m’apporte une dose régulière d’informations sur la vie et les événements politiques dans le pays. Je possède en outre plusieurs films tchèques, toujours grâce à Škvorecký et à ses récits captivants sur le film tchèque. Je me suis de nouveau intéressée aux compositeurs tchèques, Antonín Dvořák et autres, et j’ai découvert de nouveaux talents musicaux, parmi lesquels Iva Bittová, grâce à son portrait sur RP.

Il y a un an, je me suis dit que le temps était venu d’apprendre le tchèque. Depuis, je fréquente chaque semaine des cours au Sokol local. Les progrès sont lents, mais je m’en réjouis.

Selon mes amis, je suis tchécophile et j’en suis fière. Il en est vraiment ainsi, grâce à mon écrivain tchèque préféré, Škvorecký.

 

Bernard Leblicq - Belgique

Il est bien difficile de répondre à cette vaste question du concours de Radio Prague de ce printemps, surtout pour un francophone belge qui ne peut malheureusement lire que des textes traduits avec les nuances de la langue nécessairement perdues.

Entre les auteurs qu'on ne présente plus, comme Kafka, Havel, Hasek, Kundera, Capek ou Hrabal, ceux plus récemment découverts grâce à mes amis Tchèques, comme Hulova, Kratochvil, Klima, Ourednik, Topol, Pecka, Tresnak ou encore l'étronnante octogénaire Legatova ou Nemkova et sa douce "babitchka", le choix est ardu! J'aime aussi particulièrement Perutz mais il me pose un problème: si certains le définissent comme auteur tchèque, je le tiens plutôt pour Autrichien...

Sans doute manque-t-on aussi l'oeuvre de l'un ou l'autre écrivain non traduit ou enfin l'un ou l'autre dont quelques livres seulement peuvent se lire en français. Et là je pense plus particulièrement à Ladislav Fuks, à qui je donne mes préférences.

Quelle imagination dans le choix de ses sujets, quelle verve, et quel style chez cet homme qui partage, on le devine rapidement, la vulnérabilité de ses héros. Que j'aime aussi cette quasi omniprésence de Prague dans le décor de ses livres. Si trois romans seulement peuvent se lire en français, comment ne pas s'y plonger avec délice, mais, il est vrai aussi, avec quelque inquiétude!

Dans "Monsieur Mundstok", que j'ai lu en premier, l'angoisse du héros est décrite de façon hallucinante, sans pour autant manquer d'humour. Le dialogue entre Mundstok et son ombre (qui le harcèle, commente toutes ses faiblesses et le brime presque aussi brutalement que ne le fait le régime de l'occupant allemand) est habile et percutant. Et quelle trouvaille littéraire que cette ombre dont il va -sans doute- se débarrasser en se préparant avec méthode avec la déportation à laquelle il croit ne pas pouvoir échapper. J'ai aimé la chute du récit, et la mort presque banale du héros, écrasé par les roues d'un camion militaire allemand et non en déportation à laquelle il s'était si longuement préparé !

Que dire aussi de " L'incinérateur de cadavres" qui est autant, si pas davantage, effrayant et grinçant. Ce portrait de M. Kopfringl, "cet homme bien sous tous les rapports", employé -vraiment- modèle au crématorium de Prague, ainsi que la description terrifiante de sa métamorphose mentale au contact de son ami nazi donnent littéralement froid dans le dos en vous interpellant sur les pires équivoques de notre civilisation. Comment ne pas "halluciner" devant cette évolution vers le rêve du héros d'une race pure qui va passer par l'incinération de sa propre famille, au sang juif ! Seuls le style et l'écriture si particulière de Fuks pouvaient dépeindre ce thème affolant qui frôle le cauchemar et l'effroyable sans jamais heurter le lecteur: un pur plaisir littéraire.

Quant au "Voyage en terre promise", on ne peut s'empêcher de s'amuser à la lecture des dialogues qui en constituent la trame, entre bourgeois juifs à la conversation mondaine inutile et un rabbin féru de citations de l'Ancien Testament mais aux intentions énigmatiques, tous ensemble sur une frêle embarcation qui arbore un drapeau nazi et navigue sur le Danube sans que la destination ne soit certaine !

Et malgré la gravité du thème, cher à Ladislav Fuks, à savoir les juifs et l'holocauste, l'écriture habile, inventive et ingénieuse de l'auteur fait à nouveau mouche et interpelle le lecteur tout en le réjouissant.

J'ai aimé ces écrits aux thèmes graves, racontés sur un ton émouvant, parfois frivole aussi et au déroulement inventif dû à une imagination fertile, sans doute un peu iconoclaste mais toujours juste.

Que dire d'autre si ce n'est que j'attends avec impatience la traduction des autres récits de Ladislav Fuks !

26-06-2010