Toyen

 « Toute l'oeuvre de Toyen ne vise pas à autre chose qu'à corriger le monde extérieur en fonction d'un désir qui s'alimente et s'accroît de sa propre satisfaction », disait Benjamin Péret du peintre surréaliste, Marie Cerminova (Tcherminova), dite Toyen.

Marie Cerminova, femme impressionnante à l'âme à de multiples facettes, est née à Prague, en septembre 1902. En début des années vingt, elle a étudié à l'Ecole des arts décoratifs chez Emanuel Dite. Elle attirait l'attention non seulement par son talent, mais également par son originalité vestimentaire. Manka, comme l'appelaient ses amis, portait de préférence un pantalon avec une veste en velours côtelé. Elle était chaussée de vilaines chaussures et coiffée d'un chapeau, porté en général par les terrassiers. Accoutrement étrange, à l'époque fort inhabituelle pour une femme. L'habit grossier réprimait à première vue le visage gracieux aux traits fins de l'artiste. Son expression reflétait une certaine tristesse. Les premières créations de Manka étaient influencées par le cubisme puriste transformé. L'inspiration lui venait de sujets naïfs et populaires. Le style de la jeune artiste prend le tournant du changement lorsqu'elle rencontre Jindrich Styrsky, peintre surréaliste tchèque. C'est à cette époque-là que M. Cerminova prend le pseudonyme de Toyen. Il existe deux explications de son origine. La première serait que le pseudonyme a été inventé par le poète Jaroslav Seifert lors d'une de ses rencontres avec Manka Cerminova dans un café pragois, fort recherché par des artistes. La seconde veut que Toyen vienne du mot français - citoyen. Les deux variantes s'avèrent plausibles.

Agée de vingt-trois ans, Toyen fonde avec Styrsky l'artificialisme. Style de peinture immatérielle, excluant un modèle précis, plaçant l'abstraction sous une forme lyrique. Les couleurs des tableaux peints en cette période lyrique sont amorties et fumées. Fort bien visible sur le tableau Fata Morgana, de 1926. Depuis la seconde moitié des années vingt, l'évolution de M. Cerminova et de J. Styrsky se déroulait en parallèle jusqu'au décès de J. Styrsky. Dans les années vingt, Toyen tente l'expérience de coulées. En début des années trente, la jeune artiste-peintre adhère à l'Association des artistes plasticiens Manes. En 1934 Toyen, J. Styrsky, le sculpteur Vincenc Makovsky, les poètes Vitezslav Nezval, Karel Teige et d'autres artistes renommés, participent à la fondation du Groupe surréaliste en Tchécoslovaquie. Toyen fait la connaissance d'André Breton et de Paul Eluard, lors de leur séjour à Prague. La jeune femme est enchantée et très attirée par tout objet dégageant un passé. Par tout ce qui va de pair avec l'éternité, la décomposition, l'absolu : les vieilles murailles, les écorces, les épaves, les mousses…Fascinée, Toyen adoptera la technique magique des apparitions de l'inexistant. Elle matérialise sur ses toiles des êtres invisibles aux yeux du commun des mortels. Fantômes, spectres, esprits surgissent à bout portant ou à l'arrière d'un objet réel tel une porte ou un trapèze comme, à titre d'illustration, sur la toile Le spectre rouge. Le passage en douceur du monde réel dans les espaces de l'au-delà est caractéristique dans les oeuvres de Toyen.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Toyen exprime dans les cycles Champ de tir et Dissimules-toi, Guerre, son angoisse, sa crainte et sa protestation contre le fascisme. En 1947, Toyen quitte la Tchécoslovaquie pour s'installer définitivement à Paris. Elle adhère au groupe des surréalistes français, se lie étroitement avec André Breton. Le peintre surréaliste tchèque recherche la solitude et fuit constamment tout ce qui risquerait d'effleurer l'impératif commercial. Toyen est décédée le 9 novembre 1980, à Paris.

Toyen et J. Styrsky font incontestablement partie des représantants principaux du surréalisme européen. Pourtant, Toyen est une personnalité qui a été plus appréciée à l'étranger que dans son propre pays. L'art, le nom et les ooeuvres de Toyen ont été pendant de longues décennies refoulées par le régime totalitaire.

Le nom de Toyen commence a réapparaître dans les années quatre-vingt-dix, après la Révolution de velours. Une exposition du plus grand peintre féminin tchèque du vingtième siècle a eu lieu en août 2000 à Prague. Elle a eu un énorme succès : elle a accueilli plus de cinquante mille visiteurs. L'art de Toyen reste toujours vivant, surprenant et actuel.