Pays du tourisme Visite de la villa Müller, candidate à l'inscription sur la liste du patrimoine de l'UNESCO
A ce jour, douze monuments et sites tchèques figurent sur la liste du patrimoine de l'UNESCO et deux autres viennent de présenter leur candidature. Et c'est l'un d'entre eux, la villa fonctionnaliste Müller à Prague, que je vous propose de visiter, aujourd'hui.
La villa Müller
La villa blanche, au prime abord austère, se trouve dans le quartier
résidentiel d'Orechovka, dans le 6e arrondissement de Prague. Son nom
n'est pas celui qui l'a fait bâtir : l'architecte Adolf Loos, mais celui
pour qui il l'a conçue : son ami Frantisek Müller, entrepreneur en
bâtiments et copropriétaire de deux entreprises de construction
importantes qui se trouvaient à Plzen et qu'il a décidé de reporter à
Prague. La villa luxueuse devait être une sorte de carte de visite des
activités de ses firmes.
La villa MüllerAdolf Loos, architecte autrichien né à Brno,
pionnier de l'architecture rationnelle moderne, auteur de villas célèbres
à Vienne et de la maison de Tristan Tzara à Paris, a bâti la villa
pragoise de son ami entre 1928 et 1930. « C'est ma plus belle maison.
C'est là que réside tout le secret de l'architecture », a-t-il écrit, en
décembre 1930. A la même période, son compatriote et contemporain, Ludwig
van der Rohe, a érigé à Brno la villa Tugendhat qui a eu l'honneur d'être
inscrite, en 2001, sur la liste de l'UNESCO.
La villa Müller, quant à elle, se porte candidate... Quelles sont ses vertus ? En quoi elle est exceptionnelle ? Des questions posées à Maria Szadkowska, historienne d'art qui sert de guide aux visiteurs de la villa, aujourd'hui en gestion du Musée municipal de Prague.
Adolf Loos
« Dans la maison, il n'y a pas d'étages, seulement des niveaux. La plus
grande est la pièce centrale qui servait de salon. Toute autre est la
salle à manger, plus petite et calme, ce à quoi correspondent les tons de
couleur brune. De même, le boudoir est un intérieur purement féminin,
équipé à l'instar des boudoirs baroques ou rococo dans lesquels la dame
avait deux possibilités d'entrée et de sortie, où elle pouvait inviter ses
amies pour prendre un thé ou un verre. »
La salle de séjour
Dans la villa Müller achevée trois ans avant sa mort, l'architecte Loos a
amené à la perfection son concept de « Raumplan » - consistant dans la
suppression traditionnelle des étages et dans le jeu de l'espace: A
l'intérieur d'un cube, chaque espace avait des proportions et des hauteurs
différentes, suivant son rôle dans la maison, les pièces étant reliées par
de courts escaliers. La composition spatiale de Loos a justement rompu
avec la règle qui voulait que les pièces d'un seul et même étage soient au
même niveau. Les intérieurs découpés en segments étaient révolutionnaires,
mais élégants et pratiques à la fois. « La maison doit servir le confort, » a écrit Adolf Loos en 1910 : « Pour moi il n'existe ni les plans, ni les
étages, ni les coupes... il n'y a que l'espace continuel, les étages
s'interpénètrent, les différentes zones sont reliées l'une à l'autre. »
La salle de séjour
La villa Müller en fournit un exemple : en entrant, on se retrouve au
milieu d'un immense espace, équivalent de deux étages : à côté, il y a la
salle à manger, le boudoir déjà mentionné et le cabinet de travail. Ce
dernier nous réserve une surprise : Loos qui refusait la décoration, a
fait, sur demande du commanditaire, revêtir la cheminée de carreaux blancs
- bleus aux motifs hollandais, très éloigné de l'austérité fonctionnaliste
de la maison. Des sentiments étranges s'emparent du visiteur dans la
chambre d'enfants: le plancher recouvert de linoléum que l'architecte
utilisait également pour la surface des tables était certes hygiénique
mais avec les lits en métal, l'espace produit l'impression d'une chambre
d'hôpital. Par contre, le salon oriental au niveau supérieur est très
agréable, ainsi que la terrasse. L'originalité de l'intérieur est
accentuée par le matériel utilisé : marbre, bois, meubles faits sur
mesure, tissus...
La salle à manger d'été
De l'extérieur, la façade géométrique, avec ses murs nus et les bandes de
fenêtres alignées peintes en jaune, ne révèle rien sur le concept
intérieur de cubes de niveaux différents. L'aspect austère était un choix
délibéré, une intention du bâtisseur : il ne devait rien indiquer sur la
vie privée de ses habitants. Un cube blanc, c'était quelque chose de tout
à fait neutre, anonyme. Adolf Loos a refusé la décoration dont abusait le
style Art Nouveau de l'époque. Maria Szadkowska nous rapproche sa
personnalité:
La bibliothèque
« Loos n'a pas achevé ses études d'architecture : tous les domaines des
arts l'intéressaient. Il menait une vie de bohème, aimait séjourner à
Paris, à Vienne, aux Etats-Unis ainsi qu'en Tchécoslovaquie. Il se prenait
pour un cosmopolite, un philosophe culturel, pas pour un architecte. Il est
l'auteur de nombreux essais et articles sur la mode, les chapeaux, la
protection des monuments et aussi, bien sûr, l'architecture. Il était une
personnalité épanouie. Sa vie remplirait plusieurs destins, aussi bien
ceux d'architectes que d'artistes. »
La villa Müller
Le propriétaire de la villa, Frantisek Müller, est mort en 1951 et sa
veuve Milada a dû céder une partie de la maison aux autorités municipales
de Prague. Elle est morte en 1968. Depuis la villa souffrait de
dégradation : elle a servi de dépôts d'objets d'art et de bibliothèque.
Jusqu'à 1989, elle abritait l'Institut marxiste-léniniste. En 1991, elle a
été restituée à la fille des propriétaires, Eva Maternova qui vivait au
Royaume-Uni. En 1995, la villa a été classée monument culturel national et
achetée par la ville qui en a confié la garde au Musée municipal de Prague.
Durant son existence, la villa a heureusement évité des dommages majeurs à cause des adaptations. La restauration complète qu'elle a subie a respecté le style d'origine dans les moindres détails : l'infrastructure technique originale conservée, y compris le chauffage et l'ascenseur, l'installation électrique rétablie, les interrupteurs et lustres endommagées remplacées par des copies exactes. Le jardin entourant l'édifice achevé en 1932 d'après les plans de Loos a été lui-aussi restauré. Aujourd'hui, le visiteur n'a qu'à apprécier la villa qui apparaît telle qu'on pouvait la découvrir peu après son achèvement. L'ouverture officielle a eu lieu en 2000. La villa est ouverte uniquement sur réservation, les visites se limitent à sept personnes.






