Pays du tourisme Sur les traces de Jaroslav Hašek à Lipnice
Direction Lipnice nad Sázavou, une commune de 650 habitants nichée au cœur du Plateau tchéco-morave, à 110 kilomètres au sud-est de Prague. Lipnice est réputée pour son château fort et pour être le lieu où le romancier Jaroslav Hašek a écrit son œuvre satirique mondialement connue « Les Aventures du Brave soldat Chveïk dans la Grande Guerre ». Une surprise attend les visiteurs qui, comme Radio Prague, se rendent à Lipnice :
Le restaurant 'A la couronne tchèque'
Les visiteurs de Lipnice y trouvent le restaurant ‘A la couronne
tchèque’, celui-là même où Jaroslav Hašek a rédigé une partie de
son roman et qui est aujourd’hui propriété de la famille Hašek.
C’est l’arrière-petit-fils de l’humoriste, Martin Hašek, qui nous y
accueille :
« J’ai décidé de m’installer à Lipnice en raison de mes origines,
parce que je suis l’arrière-petit-fils de Jaroslav Hašek. Quand
j’étais petit, je venais avec mes parents à Lipnice pour visiter son
tombeau et pour assister au festival d’humour qui lui est dédié. En
2001, l’occasion s’est présentée d’acheter le restaurant ‘A la
couronne tchèque’ et je n’ai pas hésité une seconde. Pour vous
expliquer ce qui nous attache à ce restaurant : mon arrière-grand-père a
quitté Prague sous l’impulsion du peintre Panuška qui connaissait bien
la région et qui a proposé à son ami Hašek de l’accompagner.
Hébergé ‘A la couronne tchèque’, Hašek était heureux de pouvoir
séjourner dans un restaurant. En partant de Prague, il ne pensait pas que
ce serait pour toujours.
Martin HašekEn effet, il s’est installé définitivement à
Lipnice, mais ce séjour est devenu fatal pour lui, car son amour de
l’alcool a fini par l’emporter... Il n’empêche que c’est dans ce
même restaurant ‘A la couronne tchèque’ qu’il a rédigé les
deuxième et troisième tomes du roman Le brave soldat Chveïk, le premier
ayant été écrit à Prague. Hélas, le roman est resté inachevé. »
Jaroslav Hašek
Jaroslav Hašek avait l’intention d’écrire six volumes de son roman,
mais il n’en a terminé que quatre, car il est mort le 3 janvier 1923 à
Lipnice, en plein travail sur le quatrième volume de son épopée
rocambolesque. Né à Prague le 30 avril 1883, sa vie a été faite
d’excès et d’extravagance. Diplômé de l’académie commerciale à
Prague, Hašek a trouvé un emploi à la banque Slavia, mais pas pour
longtemps car il semblait déjà très porté sur la boisson. La vie
mouvementée de l’auteur du Brave soldat Chveik est retracée dans une
petite maison de Lipnice située en face du restaurant et aménagée en
musée. Jaroslav Hašek l’a achetée avec l’argent reçu pour les
premières éditions du roman, raconte Martin Hašek, selon qui posséder
une maison était un rêve de son arrière-grand-père, malgré la vie
errante qu’il menait :
« Il n’a malheureusement pas passé plus de quatre mois dans cette
maison puisqu’il est mort relativement jeune, à l’âge de 39 ans, le 3
janvier 1923. C’est dans cette maison hébergeant aujourd’hui son
musée que Jaroslav Hašek a entamé l’écriture du dernier tome des
Aventures du Brave soldat Chveïk. Vers la fin de sa vie, il dictait son
roman à Klement Štěpánek, copiste local, pour que le travail avance
plus rapidement. Tout en continuant à boire, il réussissait à respecter
un certain rythme, chaque jour il travaillait pendant au moins six heures
sur son roman. Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’y avait que
très peu de mots réécrits, très peu de corrections. »
Le quatrième volume inachevé des Aventures du brave soldat Chveïk a
été terminé par l’ami de l’auteur, Karel Vaněk. Avec son héros, le
soldat Chveïk, Jaroslav Hašek a créé un personnage représentatif du
petit peuple tchèque mobilisé par l’armée autrichienne et exécutant
les ordres avec une telle précision que leur absurdité en devient
évidente, ridicule et déplorable à la fois. Le roman visant la
médiocrité suffocante de la bureaucratie militaire est considéré comme
l’une des plus savoureuses satires du militarisme. Les premières
éditions du roman sont à voir à la maison de Hašek à Lipnice. Sur des
photographies, on reconnaît l’épouse de l’écrivain, Jarmila
Mayerova, et leur fils unique, Richard. En 1915, Jaroslav Hašek est
enrôlé dans l’armée autrichienne :
Jaroslav Hašek
« Mon arrière-grand-père a servi dans la 11e compagnie de fantassins.
Après avoir été capturé en tant que soldat de l’armée autrichienne,
il a eu à choisir entre les légions et l’armée rouge et il s’est
rendu aux Russes. Engagé volontairement au service des bolcheviks, il a
été fait commissaire politique dans la 5e armée russe et commandant de
la ville de Bugulma. Mais avant cela, la peine de mort avait été
prononcée contre lui. Difficile de comprendre ces péripéties, mais il
paraît que tout était possible à l’époque en Russie. Hašek était un
homme ‘génial’, il parlait le russe, le mongol, le latin et beaucoup
d’autres langues encore. Il n’hésitera pas plus tard à ridiculiser
ses supérieurs dans son roman. La guerre terminée, Hašek est de retour
à Prague, en 1920, mais l’ambiance dans la capitale de la nouvelle
Tchécoslovaquie ne lui est pas favorable. Beaucoup le condamnent pour
avoir servi dans l’armée soviétique. De Russie, Jaroslav Hašek ramène
une nouvelle femme, Alexandra Lvova, surnommée Šura, bien que n’ayant
jamais divorcé de Jarmila. Il a eu la chance de ne pas être poursuivi
pour délit de bigamie, car les autorités tchécoslovaques ne
reconnaissaient pas les lois russes. Même si Jarmila était la femme
légale de Hašek, c’est finalement Šura à qui Hašek a légué dans
son testament ses biens ainsi que les droits d’auteurs. »
Parmi les objets qui attirent notre attention, une chope à bière énorme et des bottes authentiques que Hašek portait lorsqu’il était à la guerre en Russie.
Le musée de Jaroslav Hašek à Lipnice est une petite maison sur le
chemin reliant le restaurant ‘A la couronne tchèque’ et le château
fort de Lipnice. Les documents exposés nous informent que, très vite,
Jaroslav Hašek s’est affirmé en tant qu’anarchiste et qu’il a
publié de très nombreux textes dans la presse politique. Dans les années
1906-1907, il devient rédacteur en chef du périodique anarchiste Komuna.
Il est journaliste, entre autres, au journal satirique Le monde des
animaux, et à České slovo – Le Mot tchèque. En 1911, il fonde Le
Parti du lent progrès dans les limites de la loi. Le musée nous
familiarise avec la personnalité de romancier surnommé « roi de la
bohème praguoise ». Sur des photos, nous le voyons parcourir à pied la
Slovaquie, la Galicie et la Hongrie, sur d’autres, il est l’invité
quotidien des cafés et des auberges praguoises.
Une table, un lit, une armoire et un samovar ramené de Russie sont quelques-uns des autres objets authentiques à voir
Notre guide au musée Hašek, Martin, nous conduit dans la pièce où le
romancier est mort, le 3 janvier 1923. Parmi les objets qui attirent notre
attention, une chope à bière énorme et des bottes authentiques que
Hašek portait lorsqu’il était à la guerre en Russie. Une table, un
lit, une armoire et un samovar ramené de Russie sont quelques-uns des
autres objets authentiques à voir dans la chambre de Jaroslav Hašek à
Lipnice :
« Quand il est arrivé à Lipnice, il n’a pas donné de nouvelles à son entourage à Prague pendant plus de quinze jours, et c’est ainsi qu’il a été porté disparu. On le croyait mort compte tenu de ses tentatives de suicide précédentes. Un jour, on l’empêcha de justesse de se jeter du pont Čech à Prague. »
Installé à Lipnice à partir de 1920, Hašek a séjourné pendant un an et demi au restaurant ‘A la couronne tchèque’.
Suite à cet incident, il a passé une courte période dans un
établissement psychiatrique, ce qui constitua plus tard pour lui une
source d’inspiration. Installé à Lipnice à partir de 1920, Hašek a
séjourné pendant un an et demi au restaurant ‘A la couronne
tchèque’. A la question de savoir quel était le plat préféré de son
arrière-grand-père, Martin Hašek répond :
« Il aimait surtout un plat qu’il appelait ‘kočičí tanec’ – ‘la danse du chat’ : c’étaient des pommes de terres cuites mélangées avec du saucisson, des oignons et des oeufs. Il n’est pas sûr que les touristes apprécieraient eux-aussi cette spécialité, alors nous leur servons le goulasch de Hašek. »
Autre spécialité : le grog de Jaroslav Hašek, une boisson très forte composée de trois litres de vin chaud mélangés à un litre de cognac et complétée avec du sucre, de la cannelle, des clous de girofle et un zeste de citron. C’est donc avec de la bière, du goulasch et du grog que les visiteurs de Lipnice qui s’arrêtent au restaurant ‘A la couronne tchèque’ rendent hommage à l’écrivain, après avoir visité son tombeau au cimetière local et sa statue érigée au pied du château. Jaroslav Hašek a d’ailleurs servi de guide dans ce château auquel il a aussi dédié un livre comme le précise le châtelain, Marek Hanzlík :
Château fort de Lipnice
« ‘Le conducteur des étrangers’ - ‘Průvodčí cizinců’, est le
titre de l’un des rares contes jamais consacré par un romancier tchèque
aux guides pour touristes étrangers dans les châteaux. Déjà, le titre
est à lui seul très amusant et typique de l’humour de Hašek. Pendant
son séjour à Lipnice, le romancier a plusieurs fois accompagné les
touristes au château et il se plaisait à leur montrer plus
particulièrement la cave à bière et les toilettes médiévales en tant
que partie, certes importante, du circuit de visite. »
Lipnice nad Sázavou
Quelques mots encore à propos de la commune de Lipnice nad Sázavou. La
première mention écrite remonte à 1226. En 1370, Lipnice obtient une
série de droits, dont celui de brasser de la bière, et devient un des
premiers sites fortifiés du pays. L’histoire de la commune est
indissociable de celle du château fort. Au fil des siècles, plusieurs
propriétaires se sont succédés au château fort de Lipnice : au XIVe
siècle, il devient la propriété du roi Jean de Luxembourg, puis de son
fils Charles IV. La puissante famille morave des seigneurs de Kunštát y a
fondé une école et un chapitre. Suite aux guerres hussites, le château
est transformé en résidence de style gothique tardif. En 1646, Lipnice
est assiégé, raconte Marek Hanzlík :
Château fort de Lipnice
« C’est la période de la Guerre de Trente Ans qui est une guerre de
mercenaires. Comme elle dure longtemps et que l’argent fait défaut dans
les caisses impériales, les biens confisqués sont vendus. Lipnice est
acquis par le baron Matouš Vernier de Rougemont, d’une famille
aristocratique de Bourgogne qui a combattu aux couleurs des Habsbourg.
Après la Guerre de Trente Ans, Lipnice est incendié et gravement
endommagé. L’âge baroque qui règne en Europe n’est pas favorable aux
châteaux forts qui sont abandonnés et tombent en ruines. C’est le cas
aussi de Lipnice, car la famille Vernier possédait un palais à Prague,
l’actuelle maison Slave (Slovanský dům) sur l’avenue Na příkopech.
Lipnice est vendu aux Landsmandorf sous lesquels un incendie ravage, en
1869, la commune ainsi que le château dont il ne subsiste que des ruines. »
Château fort de Lipnice
En 1924, le château de Lipnice est racheté par le Club des touristes
tchécoslovaques qui contribue à la sauvegarde de ses principaux
éléments : le donjon, le palais résidentiel, les bastions, les remparts
avancés, la cuisine noire et la chapelle de château. Cette chapelle
constitue la partie la plus précieuse du complexe, les premiers prêtres
hussites y ayant été ordonnés. Lipnice se visite pendant la principale
saison touristique et le visiteur peut le découvrir librement ou
accompagné d’un guide. Une terrasse au-dessus du palais résidentiel
offre une vue magnifique de la région de Vysočina. Le sous-sol gothique
avec un puits profond attire les cinéastes tchèques et étrangers.
Avant de terminer notre visite de Lipnice, où le plus célèbre roman de Jaroslav Hašek a vu le jour, il reste encore à ajouter que la gloire de l’œuvre a dépassé les frontières de la Tchéquie avec des traductions dans pas moins de 58 langues, dont le français.






