Slatiny, un ancien bidonville pragois au charme des années 1920

Le dernier bidonville de Prague. C’est ainsi que l’on peut appeler le quartier défavorisé de Slatiny, créé dans les années 1920 dans le Xe arrondissement de Prague. Même s’il ne s’agit plus aujourd’hui d’un vrai bidonville habité par les plus miséreux, cet endroit et ses petites cabanes fabriquées de matériaux récupérés très divers gardent toujours leur « charme » d’autrefois.

Slatiny, photo: Vojtěch RuschkaSlatiny, photo: Vojtěch Ruschka A l’aube des années 1920, Prague devient une vraie métropole. Capitale de la nouvelle République tchécoslovaque, elle s’agrandit considérablement. Différents ministères et bâtiments administratifs, ainsi que des quartiers résidentiels pour des fonctionnaires arrivant de tous les coins du pays, sont alors construits.

Les nombreuses offres de travail attirent à Prague des milliers d’ouvriers. Les capacités de logements sont toutefois largement insuffisantes. Près de la moitié des familles pragoises partagent en effet une seule pièce. De plus, les prix des appartements sont astronomiques.

N’ayant pas d’argent pour se loger de manière appropriée, les ouvriers commencent donc à construire dans les alentours de la capitale des cabanes faites de bric et de broc, formant ainsi de grands bidonvilles qui entourent Prague de tous les côtés. Au total, on en dénombre à cette époque soixante et un.

 « L’agriculteur ne mettrait pas sa chèvre dans un tel logis »

L’un des plus grands est le bidonville de Slatiny, créé entre 1924 et 1927 et s’étendant sur trois quartiers – Michle, Strašnice et Záběhlice. Auteur du projet Praha Neznámá (Prague Inconnue ; cf. http://radio.cz/fr/rubrique/tourisme/prague-inconnue-a-la-decouverte-des-endroits-peu-touristiques-de-la-capitale-tcheque), Petr Ryska s’intéresse de près à l’histoire de cette localité et y organise régulièrement des visites guidées. Il décrit les conditions dans lesquelles vivaient les familles des ouvriers dans ce bidonville, le seul parmi des dizaines de quartiers pauvres des années 1920 qui existe encore de nos jours :

Petr Ryska, photo: Vojtěch RuschkaPetr Ryska, photo: Vojtěch Ruschka « Les ‘maisons’ ont été construites avec des matériaux divers, on utilisait ce qui était disponible, comme des briques de récupération, des planches inutiles, du carton imprégné de goudron. Les ouvriers ont tout d’abord enfoncé quatre poteaux en bois dans le sol, les ont lattés et tapissé l’intérieur à l’aide d’anciens journaux repeints en blanc. Le toit a été fabriqué en carton. Le sol était en terre crue. Les plus riches ont acheté des anciens wagons ferroviaires. Au départ, il n’y avait ni eau, ni canalisations. Il y existait quelques puits, mais les eaux souterraines étaient souvent contaminées parce que seuls les gens les plus riches possédaient des latrines et les autres déféquaient directement dans le jardin. Bref, la situation sanitaire à Slatiny était catastrophique. »

« C’est la raison pour laquelle la mairie de Prague a donc finalement décidé d’y construire des hydrants publics et, plus tard, d’y faire même des installations électriques. Mais une telle installation coûtait assez cher à l’époque. Paradoxalement, il y avait donc des éclairages électriques dans la rue, mais les gens ont toujours utilisé des lampes à pétrole à la maison. Ils n’ont commencé à utiliser de l’électricité qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale quand le pétrole était difficile à obtenir. »

Le célèbre écrivain tchèque Karel Čapek, auteur notamment de la pièce de théâtre R.U.R., décrit ce bidonville dans sa nouvelle Na Rafandě. A propos des baraques des ouvriers, l’homme de lettres écrit : « L’agriculteur ne mettrait pas sa chèvre dans un tel logis. »

Faute de statistiques officielles, il est difficile à deviner combien de gens résidaient dans ce bidonville. Petr Ryska explique :

Slatiny, photo: Vojtěch RuschkaSlatiny, photo: Vojtěch Ruschka « Nous savons seulement que depuis la construction du bidonville, il y avait au total 419 baraques. Mais elles n’ont pas été construites toutes à la fois. Certaines d’entre elles ont été démolies avant que d’autres n’aient été construites. Le nombre de maisons a donc varié d’une époque à autre. De plus, les familles étaient assez grandes. Chaque cahute abritait en moyenne de cinq à dix personnes. »

D’après différentes sources, le bidonville a donc pu accueillir de 2 500 à 4 000 personnes.

A Slatiny, des comédiens amateurs faisaient du théâtre

Dès son apparition, le bidonville de Slatiny et ses habitants sont entourés de différentes légendes populaires. Leur mauvaise réputation fait de Slatiny un endroit où les gens refusaient de se rendre. On dit même qu’à une époque, treize assassins vivaient dans ce quartier. Pour Petr Ryska, il ne s’agit toutefois que de fantaisies qui ne reflètent pas la réalité :

Slatiny, photo: Vojtěch RuschkaSlatiny, photo: Vojtěch Ruschka « Il n’est pas vrai que les habitants de Slatiny aient été tous des criminels. C’étaient des gens normaux qui étaient tout simplement pauvres et ne possédaient donc que ces baraques provisoires. Dans les années 1920, la plupart d’entre eux avaient un travail. Les hommes travaillaient comme maçons et menuisiers, ou encore dans l’usine de la marque tchécoslovaque de motocyclettes Jawa, les femmes dans la chocolaterie Orion. La situation était toutefois plus compliquée dans les années 1930, avec la crise économique. A cette époque, la plupart des habitants de Slatiny étaient au chômage. Afin d’apporter un peu d’argent dans leur budget familial, ils ont fabriqué différentes petites cabanes à louer dans leurs jardins. Mais il est vrai que leurs locataires étaient parfois des personnes ayant des problèmes avec la justice. »

Au contraire, malgré les conditions de vie déplorables, selon Petr Ryska, le taux de criminalité était assez bas à Slatiny. De plus, on y menait une vie sociale et culturelle assez riche :

Slatiny, photo: Vojtěch RuschkaSlatiny, photo: Vojtěch Ruschka « Les habitants de Slatiny devaient être tout à fait autosuffisants. S’ils s’étaient rendus par exemple dans une taverne dans le quartier voisine, ils n’auraient pas été servis puisqu’ils habitaient au bidonville. Les autres les regardaient avec mépris. Ils ont donc mis en place tout ce qu’il leur fallait : environ onze magasins alimentaires, une boucherie, une laiterie et une boulangerie (d’après certaines sources), deux bureaux de tabac, deux coiffeurs et cinq auberges ou tavernes. Quant à la vie culturelle, elle était assez riche. Dans l’auberge de Řehák, il y avait une grande salle où des comédiens amateurs faisaient du théâtre. »

Un peu plus tard, l’auberge a commencé à organiser également des projections de films. Après la Seconde Guerre mondiale, une chapelle évangélique a été édifiée au milieu du bidonville. Fabriquée avec les mêmes matériaux que les cabanes, elle a servi, jusqu’à sa destruction au début des années 1990, de lieu de culte et de rencontre pour de nombreux locaux.

Les habitants de Slatiny avaient un lien affectif très fort avec leur bidonville

Slatiny, photo: Vojtěch RuschkaSlatiny, photo: Vojtěch Ruschka

Les bidonvilles, et notamment celui de Slatiny, ont toujours été considérés comme « une honte de Prague » par les autorités de la ville. Avant d’arriver au centre de la capitale tchèque, tous les arrivants devaient en effet passer par ces localités pauvres et socialement exclues :

« Chaque régime politique a essayé de supprimer ce bidonville. Mais personne n’y est parvenu : ni au cours de la Première république, ni au cours de la Deuxième république, ni sous l’occupation nazie, ni à l’époque communiste, ni aujourd’hui. Les communistes ont réussi à supprimer la plupart de bidonvilles pragois qui représentaient selon eux ‘une survivance abjecte du capitalisme’. Mais les bidonvilles de Slatiny et de Kotlaska, dans le VIIIe arrondissement de Prague, qui devaient être supprimés en premier ont survécu jusqu’à présent. Les habitants de Slatiny avaient en effet un lien affectif très fort avec leur bidonville. Ils ne voulaient pas partir, et ce, même si le régime leur proposait des logements HLM. Ils préféraient rester dans des conditions moins favorables, dans leurs petites maisons provisoires avec un petit jardin… »

Les ruines d’une ancienne école, lieu du film Obecná škola, photo: Vojtěch RuschkaLes ruines d’une ancienne école, lieu du film Obecná škola, photo: Vojtěch Ruschka A la différence du bidonville de Kotlaska qui a été ensuite transformé en un quartier résidentiel avec des maisons familiales, Slatiny a gardé son caractère original. Certes, une partie de « maisons » ont été démolies et remplacées par des chalets de jardin et par des garages, d’autres se sont néanmoins conservées et restent toujours habitées. Selon Petr Ryska, cela fait de cet endroit un mélange très particulier :

« Aujourd’hui, il y a différents types d’habitants : nous y trouvons des descendants des premiers colons qui y vivent depuis plusieurs générations déjà, des jardiniers amateurs qui ont acheté ces terrains afin de profiter d’un petit jardin pas loin de Prague, mais aussi des sans-abris et des habitants illégaux qui y construisent des logis. Grâce à ce mélange, vous pouvez y voir par exemple une belle maison familiale et juste à côté différentes baraques bizarres, des routes boueuses et des dépôts d’ordure. »

Le quartier ouvrier Sedmidomky, photo: Vojtěch RuschkaLe quartier ouvrier Sedmidomky, photo: Vojtěch Ruschka Juste à côté de Slatiny, il est possible de visiter le quartier ouvrier Sedmidomky. Construit également dans les années 1920, ce quartier est composé de petites maisons dans le style anglais, qui était autrefois habité par l’élite ouvrière. A la frontière entre ces deux localités se trouvent également les ruines d’une ancienne école. C’est dans ce bâtiment délabré qu’a été tourné, en 1991, le célèbre film tchèque Obecná škola (L’école élémentaire) de Jan Svěrák. L’avenir de cette école, aujourd’hui habité principalement par des sans-abris, ainsi que du bidonville de Slatiny est toutefois incertain. Ce terrain lucratif, situé non loin du centre-ville, devrait en effet être transformé, dans les années à venir, en un quartier résidentiel pouvant accueillir jusqu’à 30 000 personnes.