Ostrava, notre amour

François Bouillet, Emmanuel Chilaud et David Girten, trois amis français et belge installés à Ostrava depuis quelques années déjà, racontent leurs premiers souvenirs de ce qui, depuis, est devenu une vraie histoire d’amour. Et on exagère à peine.

François Bouillet, David Girten et Emmanuel Chilaud, photo: Guillaume NarguetFrançois Bouillet, David Girten et Emmanuel Chilaud, photo: Guillaume Narguet C’est une de ces interviews, longues, lors desquelles on laisse parfois tourner l’enregistreur en oubliant le temps qui passe. Une interview que l’on aimerait diffuser dans son intégralité sans la couper ou alors en y retouchant que l’indispensable. Cette interview, nous la diffuserons toutefois en plusieurs parties. Dans la première d’entre elles, la semaine dernière, François Bouillet, Emmanuel Chilaud et David Girten, trois amis français et belge installés à Ostrava depuis quelques années déjà, avaient évoqué leur apprentissage et leur pratique de la langue tchèque. Dans cette deuxième partie, François, Emmanuel et David nous racontent, chacun leur tour et chacun à leur manière, leur découverte d’Ostrava, la grande ville industrielle de Moravie-Silésie située tout à l’est de la République tchèque qu’ils ont appris à apprécier. On écoute trois hommes parler de leur nouvelle vie, loin de leur France et de leur Belgique natales, sourire en coin à l’évocation de certains de leurs souvenirs tant ceux-ci nous rappellent aussi un peu les nôtres.

 « Ostrava ? On aime ou on n’aime pas, c’est tout »

François : « Mon histoire n’est pas bien difficile. Je suis arrivé à Ostrava en septembre 2003 pour enseigner à l’université d’Ostrava en tant que lecteur de français. Et voilà… Je suis resté ici. »

Que saviez-vous alors d’Ostrava avant d’y venir ?

 « Rien. Absolument rien. Je me souviens avoir fait une recherche sur Google. En gros, pour Ostrava, il y avait le nombre d’habitants et la rivière qui passe. Bref, il n’y avait rien. Mais c’était génial ! J’avais 26 ans et cela a été une chouette expérience. J’avais étudié le français langue étrangère justement pour l’enseigner et me réaliser en tant que prof de français, et puis je voulais voyager… »

Qu’entendez-vous par génial ?

Ostrava, photo: Guillaume NarguetOstrava, photo: Guillaume Narguet « En fait, quand j’avais 14 ou 15 ans, je devais alors être en troisième au collège ou en seconde au lycée, nous avions visité Prague et Vienne dans le cadre d’un voyage scolaire juste après la révolution en 1991. Et j’avais trouvé Prague très chouette. Il y avait un nouveau souffle et quelque chose qui m’avait beaucoup plu par rapport à Vienne qui, elle, était très austère et très grise, en somme très occidentale, même si je n’avais peut-être pas ce discours et cette vision-là des choses à cette époque de ma vie. »

 « Et puis Ostrava… Ça me convenait bien. Je venais d’une région en France, la Franche-Comté, que pas même les Français ne connaissent, j’ai étudié à Besançon… Du coup, j’aime les choses assez simples et les gens qui sont vrais. Finalement, j’ai trouvé à Ostrava des valeurs assez proches de celles de l’Est de la France. Les gens y sont sympas et la ville est active. C’est sûr que ce n’est pas la plus belle de Tchéquie. Mais pour cela, il suffit de faire 100 kilomètres pour aller à Olomouc ou il y a aussi Cracovie côté polonais. Mais il y a un état d’esprit et une âme à Ostrava. Que les gens trouvent ou ne trouvent pas d’ailleurs, mais c’est un autre problème. La question avec Ostrava est de toute façon toujours la même : vous aimez ou n’aimez pas. Vous vous y sentez bien ou ne vous y sentez pas bien. C’est tout ! »

A l’époque, vous aviez déjà une attirance pour…

 « Pour l’Est ? Ouaih… Je dis parfois que je cherchais la ‘slavonite’, c’est-à-dire la pierre précieuse que cachent les Slaves. Et puis j’ai moi aussi un petit côté slave. Enfin, je dis ça, mais les gens ici ne sont même pas slaves. C’est l’Europe centrale. Ce sont des Autrichiens ou des Allemands. Quand je veux chercher cet aspect slave, je vais plutôt en Slovaquie, où on commence à le trouver. Sinon, il faut aller encore un peu plus loin jusqu’en Ukraine. Ici, c’est une belle Europe centrale très confortable. Mais c’est appréciable. »

 « Ostrava ? Jamais ! Puis je suis revenu… »

Emmanuel, vous êtes, vous, le deuxième de vous trois à être arrivé à Ostrava, mais pour des raisons différentes de celles de François…

Ostrava, photo: Guillaume NarguetOstrava, photo: Guillaume Narguet Emmanuel : « Raisons différentes oui, même si c’était aussi pour le travail. Je suis venu une première fois ici en 2005. A l’époque, je dirigeais une usine à Angers, et un beau jour on m’a dit qu’on arrêtait de travailler en France pour transférer la production, ou si vous préférer l’externaliser. Cela signifie que l’on m’a dit d’aller à Ostrava, alors que je n’avais absolument aucune idée de l’endroit où cela se trouvait. Je ne savais même pas qu’Ostrava se trouvait en Tchéquie. On m’a dit d’y aller pour trois jours et voir l’usine du sous-traitant qui allait s’occuper de la production à notre place… »

 « Je suis donc parti pour trois jours. C’était en février… Il neigeait, et la neige était noire tellement elle était sale. Il faisait nuit. J’ai fait le voyage de Prague à Ostrava dans un petit avion qui vibrait de partout et dans lequel j’ai eu peur pendant une heure. Ma première pensée est que je ne viendrai jamais vivre à Ostrava. Jamais, jamais, jamais ! Mais bon, je savais que j’avais juste trois jours à y passer. Et puis, une fois rentrée en France, mon chef me dit que je dois déménager ma famille à Ostrava pendant un an pour commencer la production chez le sous-traitant… Je lui ai clairement répondu que c’était non, puis il a insisté trois fois, et j’ai fini par accepter. J’ai emmené avec moi mes cinq meilleurs managers, et nous avons tous déménagé à Ostrava avec nos familles après avoir vérifié qu’il y avait bien un projet d’école internationale pour les enfants qui démarrait. On s’était alors dit que cela nous ferait une expérience d’un an… »

 « Et puis voilà, au bout d’un an je me suis retrouvé sans aucune envie de repartir en France. Les gens m’ont ‘accroché’. Comme pour François, ce sont eux qui m’ont donné envie de rester. Ce sont des gens simples que je comparerais à ceux du nord de la France. On a cette image des gens du sud super souriants, etc., mais dont vous savez très bien que même s’ils vous disent que vous êtes les meilleurs amis du monde, ils peuvent ne plus vous connaître le lendemain. Alors que plus au nord, quand vous percez la carapace des gens, vous êtes des amis proches. A Ostrava, c’est la même chose. Les gens auraient fait n’importe quoi pour moi quand je suis reparti, comme moi je l’aurais fait pour eux aussi. Bref, un réseau d’amis très proches qui a fait que, à la fin de ce projet d’un an, quand j’ai retrouvé la France, j’ai recherché du travail à Ostrava. J’ai eu la chance d’en trouver et je suis donc revenu un an plus tard. Du coup, j’habite désormais à plein temps à Ostrava depuis dix ans. »

Comment l’adaptation s’est-elle passée pour votre famille ? C’est une chose de s’aventurer seul comme François, c’en est une autre avec femme et enfants…

Ostrava, photo: Guillaume NarguetOstrava, photo: Guillaume Narguet « Engager tout le monde est effectivement un choix qui est difficile. Pour moi, cela s’est très bien passé dans le sens où j’étais très actif avec beaucoup de travail. Je ne m’ennuyais jamais. Mais pour mon épouse, cela a été le contraire : elle a lâché son boulot en France et n’en a pas retrouvé ici, à l’exception de quelques heures d’enseignement de français ici ou là. Sa vision des choses était donc qu’elle perdait son temps, car elle ne pouvait pas se réaliser sans travail. Et puis si j’ai appris le tchèque très rapidement, cela n’a pas été le cas pour elle. Elle s’est donc retrouvée coupée du réseau social que l’on peut se créer ici en apprenant la langue. Mon ex-femme est donc rentrée en France. »

 « Quant aux enfants, la première année a été difficile, car ils ne connaissaient ni le tchèque, ni l’anglais. Ils avaient 6 et 9 ans quand nous sommes arrivés. Ma fille s’est donc très vite mis à l’anglais, mon fils un peu plus difficilement. Mais quand nous sommes revenus la deuxième fois, ils se sont tous les deux mis au tchèque et à l’anglais sans problèmes. Après, leur choix a aussi été de rester ici jusqu’au bac. Pour mon fils, cela fait maintenant deux ans et il poursuit désormais ses études en France dans une école de commerce, mais ma fille est toujours là avec moi et le restera jusqu’à son bac l’année prochaine. »

 « Comme un poisson dans l’eau d’Ostravice »

On en arrive à vous David… Nos auditeurs vous connaissent déjà un peu puisque vous êtes le propriétaire de La Petite Conversation (cf. : http://www.radio.cz/fr/rubrique/faits/la-petite-conversation-pour-deguster-un-bon-boulets-frites-a-ostrava).

Vous concernant, quel bon vent vous a donc amené à Ostrava ?

 « Je tiens d’abord à informer tout le monde que je suis le Belge de l’équipe. Je suis arrivé à Ostrava par hasard après avoir rencontrée ma petite copine en Belgique. Elle était en Erasmus à Liège, où je travaillais à ce moment-là. Nous nous sommes rencontrés en octobre 2008 et en juillet 2009, j’étais ici à Ostrava. Mon histoire est un peu différente de celle de Manu dans le sens où je n’avais pas d’enfants et aucune pression avec un patron en Belgique très sympa qui m’a dit : ‘Vas-y et si ça ne marche pas, tu reviens et je te réengagerai’. J’avais donc cet avantage. Mais comme François, j’ai aussi l’âme d’un aventurier. Je me suis dit que j’allais découvrir un nouveau pays et comme cela s’est relativement bien passé, cela fait maintenant huit ans que je suis ici. »

La Petite Conversation, photo: Klára StejskalováLa Petite Conversation, photo: Klára Stejskalová « La Petite Conversation est effectivement mon bébé d’aujourd’hui six ans et demi, puisque j’ai ouvert le 10 décembre 2010. Comme je le dis toujours dans les interviews pour les médias tchèques, je suis en quelque sorte le ‘souvenir’ de ma copine. En général, ce sont plutôt les filles tchèques qui vont en Belgique, et non pas les Belges en République tchèque. »

 « Je suis relativement positif par rapport à Ostrava, parce que j’ai toujours dit que le jour où je deviendrai négatif et y serai mal à l’aise, je ferai quelque chose d’autre. En attendant, c’est vraiment un bonheur d’être ici. J’insiste beaucoup sur le bonheur d’avoir les montagnes à une heure d’ici. Les grands-parents de ma copine ont une maison de campagne, donc il suffit de prendre la voiture pour aller y passer un petit week-end. Et puis nous avons aussi beaucoup d’amis, même si j’avoue que les deux ou trois premières années ont été un peu difficiles de ce point de vue-là. A part François, avec qui nous avons noué une relation d’amitié assez rapidement, cela a été un peu plus compliqué avec les Tchèques. Mais maintenant je suis comme un poisson dans l’eau d’Ostravice (la rivière qui traverse Ostrava, ndlr). C’est génial ! »