La villa Kramář, résidence de Premiers ministres, propose une vue unique sur Prague

Difficile de trouver une plus belle vue sur Prague que celle proposée par la villa Kramář ! Du haut la colline où elle s’élève, vous pouvez voir tous les ponts enjambant la Vltava. Cette immense villa, construite par le chef du tout premier gouvernement tchécoslovaque, Karel Kramář, et qui se dresse en face du château de Prague, sert aujourd’hui de résidence officielle aux Premiers ministres tchèques.

La villa Kramář, photo: Ondřej TomšůLa villa Kramář, photo: Ondřej Tomšů Cheminée en marbre vert ou table couverte de peau du buffle… La villa Kramář était à l’époque de sa construction, au début du XXe siècle, une résidence politique très luxueuse. Elle a toutefois été également le théâtre de l’arrestation de Karel Kramář, cette figure incontournable de la vie politique tchèque des dernières décennies de l’Autriche-Hongrie, de la Première Guerre mondiale et de la Première République tchécoslovaque. Découvrons cette villa en compagnie de l’historienne Irena Saidlová :

« Nous nous trouvons dans le foyer d’entrée de la villa, avec un bel escalier et une cheminée en marbre. Vous pouvez donc voir qu’il s’agit d’un bâtiment représentatif. »

Karel Kramář fait construire cette demeure somptueuse entre 1911 et 1915, alors qu’il n’est encore qu’un simple député. Placée dans la partie Est du quartier pragois de Hradčany, en face du château de Prague, la villa, réalisée par Friedrich Ohmann et entourée d’un parc à la française, œuvre de František Thomayer, a pu voir le jour à la condition de n’avoir pas plus d’un étage.

La femme de Kramář contrôlait régulièrement la construction

Karel Kramář, photo: Musée NationalKarel Kramář, photo: Musée National Mais qui était donc le propriétaire de cette résidence ? Homme politique de renom ayant joué un grand rôle lors de la naissance de la République tchécoslovaque et dans les premières années de son existence, Karel Kramář brillait dès sa prime jeunesse par son talent dans l’art du débat. Grâce à ses études de droit et sa famille fortunée, propriétaire de plusieurs entreprises, il a vite pu commencer une carrière politique, comme le rappelle Irena Saidlová :

« A l’âge de 30 ans déjà, Karel Kramář se portait candidat au Parlement autrichien à Vienne, en tant que représentant du Parti jeune-tchèque. Elu député en 1891, il a occupé cette fonction jusqu’à sa mort en 1937, tout d’abord à Vienne, puis, après la naissance de la Tchécoslovaquie, à Prague. Karel Kramář était un grand partisan de l’idée du panslavisme. Sa femme Nadejda était russe. Il l’avait rencontrée en 1890, alors qu’il effectuait un voyage de plusieurs mois en Russie. Ils ont passé ensemble quarante belles années. Ils s’échangeaient des lettres d’amour même à l’âge de 70 ans. »

Nadejda KramářNadejda Kramář C’est en effet principalement Nadejda, qui par amour pour Karel Kramář a quitté son premier mari et leurs quatre enfants, qui s’occupe de l’aménagement de la villa et lui donne sa forme actuelle :

« La villa était très luxueuse. Elle a été équipée avec un chauffage central, un système d’aspiration de poussière centralisé ou un ascenseur de cuisine. Il y avait plusieurs caves et un dépôt à essence. Le complexe de la villa comprend également deux petites maisons pour le chauffeur et le jardinier. Le bâtiment a été construit par l’architecte d’origine autrichienne Friedrich Ohmann, spécialiste de l’art baroque, qui a enseigné pendant dix ans à l’Ecole des arts appliqués de Prague. L’aspect de la villa est néanmoins beaucoup influencé par la femme de Karel Kramář, Nadejda Kramářová, qui arrivait tous les jours pour contrôler l’avancée de la construction. Elle voulait que la villa réponde exactement à ses demandes, à son sentiment esthétique. »

Karel Kramář, un un héros national

Pourtant, les époux n’ont profité de leur nouveau siège que quelques jours. Une semaine après avoir emménagé, Karel Kramář est arrêté par la police, condamné pour haute trahison et emprisonné à Vienne. La villa est restée inoccupée jusqu’à sa libération en 1917. Irena Saidlová :

Irena Saidlová, foto: Ondřej TomšůIrena Saidlová, foto: Ondřej Tomšů « Après l’éclatement de la Première Guerre mondiale, Karel Kramář commence à collaborer avec la résistance contre l’Autriche-Hongrie, appelée la Maffia. En 1915, il est arrêté et condamné à mort, avant d’être amnistié, avec d’autres prisonniers politiques, à la mi-1917 par le nouvel empereur d’Autriche Charles 1er. Karel Kramář est donc revenu à Prague comme un héros national, ce qui lui a valu, en 1918, le poste de tout premier président du Conseil de la jeune République tchécoslovaque. »

Une fonction que Karel Kramář va occuper un peu moins d’un an seulement. Au cours de cette année, il dirige notamment la délégation tchécoslovaque à la Conférence de paix à Paris où il exhorte les puissances victorieuses à intervenir contre la Russie des bolchéviques. Après 1919, il continue à s’engager en politique en tant que député et président du Parti démocrate, il écrit des livres et publie ses articles dans différents journaux.

Une belle vue sur les ponts de la Vltava

S’étalant sur une surface de 700 mètres carrés, la villa Kramář comporte 56 pièces. Outre plusieurs chambres privées, il s’agit notamment de bureaux et de salons représentatifs, comme par exemple une salle à manger aménagée dans le style byzantin où nous emmène Irena Saidlová :

Une belle vue sur les ponts de la Vltava, photo: Ondřej TomšůUne belle vue sur les ponts de la Vltava, photo: Ondřej Tomšů « Cette salle reflète la russophilie de Karel Kramář. Il était un grand partisan de la coopération des peuples slaves. Il aurait sans doute voulu une fédération des peuples slaves sous le patronat du tsar russe. Cette salle à manger sert encore aujourd’hui pour des raisons représentatives, on y organise des dîners ou des déjeuners officiels pour environ une vingtaine de personnes. »

La villa Kramář propose également une très belle vue sur Prague, et notamment sur la rivière Vltava :

« Cette vue est vraiment unique. Vous pouvez même dénombrer les ponts pragois. La plus belle vue est depuis le bureau de Karel Kramář. Vous ne pouvez nulle part voir Prague aussi bien que depuis ici. Karel Kramář a vraiment choisi une très belle localité. »

La villa et ses critiques

Photo: Ondřej TomšůPhoto: Ondřej Tomšů « Après la construction de cette villa, Karel Kramář a néanmoins dû faire face à une vague de critiques. Ses opposants lui reprochaient que la résidence ait été construite dans le style néobaroque, considéré à l’époque comme le style des Habsbourg par excellence. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus imaginer le panorama pragois sans cette villa mais à l’époque, sa construction a suscité beaucoup d’émotions. »

Les visiteurs peuvent également découvrir la pièce où Karel Kramář a été arrêté. Il s’agit d’un salon de billard de style russe, avec un plafond en bois foncé. Irena Saidlová :

« Cette pièce a été décorée comme une vieille demeure russe, les murs sont ornés par des motifs de coupoles d’églises orthodoxes, ainsi que différents motifs animaux et floraux évoquant la campagne russe. Et bien sûr aussi par des trophées (même s’il ne s’agit aujourd’hui que de répliques) car Karel Kramář était un grand amateur de la chasse. Cette cheminée verte est décorée par des motifs de fables russes. C’est donc dans cette pièce que Karel Kramář a été arrêté en 1915. Heureusement il a pu y retourner deux ans plus tard. » Photo: Ondřej TomšůPhoto: Ondřej Tomšů

En entrant dans le jardin, nous pouvons lire sur le balcon la devise de Karel Kramář :

« ‘La vérité contre tous.’ C’est une belle devise même si pas vraiment idéale pour le travail diplomatique. Cela s’est d’ailleurs manifesté au cours de la Conférence de paix à Paris. A cause de sa devise, Karel Kramář a eu plus d’une controverse avec le ministre des Affaires étrangères de l’époque Edvard Beneš. Et ses relations tendues avec Benes ont eu des impacts négatifs même sur sa relation avec le président Tomáš Garrigue Masaryk. »

Photo: Ondřej TomšůPhoto: Ondřej Tomšů Depuis le 18 décembre 1998, la villa sert de résidence officielle de Premiers ministres tchèques, avec un appartement inaccessible au public à leur disposition :

« L’appartement de six pièces occupe tout l’étage. Il y a un grand salon et il est équipé selon les besoins de différents chefs du gouvernement. Pour l’instant, seuls Miloš Zeman et Vladimír Špidla ont profité de la possibilité de vivre dans la villa Kramář. »

La villa ouvre exceptionnellement ses portes au grand public, par exemple à l’occasion de la fête nationale du 28 octobre, rappelant la naissance de la République tchécoslovaque. Les époux Kramář ont construit également deux autres demeures – la villa Barbo en Crimée et la villa à Vysoké nad Jizerou en Bohême du Nord.