Pays du tourisme La maison cubiste à la Madone noire
Depuis quelques jours, la liste du patrimoine culturel national est enrichie de trente-huit nouveaux monuments. L’occasion de vous présenter le premier d’entre eux : la maison cubiste appelée A la Madone noire, située au coin de la rue Celetná, à quelque pas de la place de la Vieille-Ville. Un édifice incontournable, à la façade ocre et aux formes très originales dans lequel tout, depuis l’entrée jusqu’au toit, se décline sur le mode cubiste. Le premier étage, avec une terrasse, est occupé par le Grand Café Orient, qui prétend d’être le seul café de style cubiste au monde. Le nom du site vient de la statuette baroque de la Madone noire dont une copie orne l’angle de la maison entièrement dédiée au cubisme, mais incorporée avec sensibilité dans le quartier gothique et baroque de la Vieille-Ville de Prague.
La maison à la Madone noire
Au début de 1911, un grossiste praguois, František Josef Herbst, commande
au jeune architecte Josef Gočár le projet d’un grand magasin au coin de
la rue Celetná et du marché aux Fruits. Des péripéties accompagnent
l’élaboration du projet qui ne plaît pas aux représentants de la
mairie de Prague, raconte Olga Uhrová, conservatrice de la Galerie
nationale qui a installé dans ces locaux une exposition permanente du
cubisme :
« Gočár s’est vu obligé de modifier son projet. La nouvelle commande impliquait de diminuer les fenêtres et d’alléger le toit. Il adapte le projet à ce changement, en mettant en revanche en relief les éléments cubistes du bâtiment. »
Josef Gočár
Déjà dans le premier projet de 1911, la maison possédait une façade en
ogive, un toit mansardé et segmenté ainsi que des corniches pointues
au-dessus des fenêtres. Le projet remanié soumis en janvier 1912 y ajoute
une entrée cubiste, et ce style continue avec la rambarde d’escalier,
les chapiteaux cubistes des colonnes situées entre les fenêtres et les
baies vitrées. Un phénomène national dont Josef Gočár est l’un de
ses premiers protagonistes voit alors le jour : l’architecture cubiste
tchèque. Le Grand Café Orient, au premier étage, entièrement aménagé
dans ce style, est rare et unique en son genre. Pourtant, au moment de son
ouverture, en 1912, le café n’avait que huit ans de vie devant soi. Dans
les années 1920, le cubisme tombe en disgrâce, le café est fermé pour
être remplacé par des bureaux. Après la guerre, la maison allait être
occupée par une société de foires et d’expositions.
Le Grand Café Orient
Un tournant se produit après 1989, avec un nouveau locataire qui décide
de redonner au site son aspect d’origine, y compris le fameux Café
Orient. Renata Hendrychová est la patronne du café à nouveau ouvert :
« C’était des locaux vides, et la seule chose qui avait été conservée c’était quatre photographies d’époque, noir et blanc. A partir de ces photos et en collaboration avec des experts de la Galerie nationale, nous avons essayé de créer une réplique fidèle du café tel qu’il était en 1912. »
Le Grand Café Orient
Le mobilier de style cubiste – chaises, tables, sofas revêtus de tissus
rayés de couleur blanche et verte, lustres, accessoires, vaisselle, tout a
été scrupuleusement respecté. Sur les objets en bois, on peut apercevoir
un motif typique de la période tardive du cubisme tchèque, le motif de
coraux reliés produisant l’impression d’un collier de corail. Cette
même décoration se répète sur des services à thé de Pavel Janák qui
se vendent au rez-de-chaussée de la maison à la Madone noire, dans la
galerie Kubista, avec d’autres objets comme verre, bijoux, textile,
lustres, affiches, livres et meubles.
Le Grand Café Orient
A quelques exceptions près comme les sucriers cubistes, tout dans ce
café est aujourd’hui l’identique de ce que l’on peut voir sur
les photos d’époque : le locataire a même eu la chance de trouver un
piano cubiste qui complète le décor de la salle.
La maison à la Madone noire
En octobre 1994, la maison cubiste A la Madone noire a été inaugurée
après une restauration complète, pour abriter un nouveau centre des arts
plastiques au cœur de Prague. Les quatrième et cinquième étages sont
réservés à des expositions permanentes sur tous les aspects du cubisme
tchèque couvrant une période entre 1911-1919. Des œuvres provenant des
collections de la Galerie nationale nous sont présentées par Olga Uhrová
:
« On peut y trouver les meilleurs tableaux des peintres cubistes
tchèques : Bohumil Kubišta et Emil Filla, des plastiques d’Otto
Gutfreund, ainsi que des toiles de Čapek, Špála, Procházka et autres. Y
sont également exposés divers documents et projets d’architecture ou
encore des meubles. »
La villa de Kovařovic à Vyšehrad
Aucune discipline des arts n’est omise dans la maison cubiste A la
Madone noire. Les expositions saisissent dans toute son ampleur le
phénomène du cubisme tchèque qui a créé, notamment à Prague, tout un
style de vie. Nulle part ailleurs qu’en Bohême, l’architecture cubiste
n’a été poussée aussi loin. En on trouve des spécimens précieux dans
le quartier de Vyšehrad. En dehors de Prague, tout un quartier
d’habitation de la ville de Hradec Králové a été façonné par Josef
Gočár sur les principes du cubisme.
Hradec Králové
L’architecture cubiste est en effet
un phénomène spécifique tchèque. C’est d’ailleurs tout ce style qui
a ses particularismes en Bohême. Tandis qu’à Paris, le cubisme était
un art élitiste, créé dans des ateliers, il en était autrement en
Bohême où il répondait au désir de créer un véritable style de vie.
Il a infiltré la population, en s’imposant dans l’architecture et dans
les objets d’usage quotidien.
La maison à la Madone noire
L’inscription de la maison A la Madone noire sur la liste du patrimoine
culturel classé n’a pas qu’une valeur symbolique. Le statut de
monument national, c’est le privilège de bénéficier d’une protection
majeure de la part de l’Etat, d’avoir un accès plus facile aux
programmes de subventions, pour être, somme toute, plus attrayant encore
pour ses visiteurs.






