La chenille, un art français longtemps oublié redécouvert en Bohême

Quasiment tous les Tchèques se souviennent de ces écharpes en tissu chenille portées par des dames élégantes dans de vieux films ou encore de ces jetés de canapé très doux avec un long poil dans la maison de leurs grand-parents. Cette technique textile inventée au XVIIIe siècle en France a bénéficié d’une grande popularité dans la Tchécoslovaquie des années 1920 et 1930. Le centre de sa production, la petite ville de Hlinsko située dans la région de Pardubice, au cœur du pays, exportait alors ses produits en chenille dans de nombreux pays du monde entier. Tombée dans l’oubli depuis plusieurs décennies, notamment en raison de la complexité de sa fabrication, la chenille, ou žinylka en tchèque, revient actuellement à Hlinsko, grâce à un grand passionné, le tisserand Josef Fidler. Nous avons visité son atelier pour en apprendre plus sur l’histoire de cette technique. Reportage.

Josef Fidler, photo: Vojtěch RuschkaJosef Fidler, photo: Vojtěch Ruschka « La chenille, c’est mon enfant. » C’est par ces mots que nous accueille Josef Fidler dans son atelier rempli de fils de différentes couleurs et de métiers à tisser, situé dans la réserve de maisons historiques « La Crèche », dans le centre-ville de Hlinsko. Homme très souriant et qui aime son métier, Josef Fidler, régleur de métiers à tisser industriels de profession, a commencé avec la production de ce « tissu poilu » en velours de soie (dont les fils ne sont pas sans rappeler la chenille d’un papillon, d’où leur nom français) il y a quelques années de cela en s’inspirant uniquement des méthodes traditionnelles. Ce qui n’était au départ qu’un simple passe-temps s’est toutefois vite transformé en un véritable emploi qui occupe aujourd’hui tout son temps. Il est en effet le seul en Tchéquie et en Europe à relancer cette technique très complexe inventée en France et disparue depuis longtemps :

La chenille, ou žinylka en tchèque, photo: Vojtěch RuschkaLa chenille, ou žinylka en tchèque, photo: Vojtěch Ruschka « Je dois tout d’abord préparer le métier à tisser et fabriquer le premier tissu, appelé l’avant-œuvre. Pour une écharpe, j’ai besoin de sept mètres de l’avant-œuvre qui est ensuite coupé à l’aide de ciseaux dans le sens de la longueur pour former des bandes étroites. Ces bandes sont ensuite tordues à l’aide d’un rouet et forment ainsi un tissu de forme cylindrique, appelé la chenille. Cette forme cylindrique, c’est en effet un perfectionnement tchèque datant de 1890 et effectué par un certain Josef Lašek, propriétaire d’une usine textile à Hlinsko. En France, le pays d’origine de ce type de tissu, la chenille était plate alors que celle de Hlinsko est ronde et poilue. Une fois la chenille fabriquée, je dois de nouveau préparer le métier à tisser et créer le produit final. Nous pouvons donc dire que chaque produit est tissé en deux phases. L’écharpe doit ensuite être ébarbée, lavée et séchée. Ce n’est qu’ensuite que je fabrique des franges en chenille que je couds manuellement à l’écharpe. »

La chenille comme symbole de richesse

'Tkalcovna na Betlémě' à Hlinsko, photo: Vojtěch Ruschka'Tkalcovna na Betlémě' à Hlinsko, photo: Vojtěch Ruschka La gloire de la chenille de Hlinsko remonte à la deuxième moitié du XIXe siècle. En 1853 déjà, Hlinsko devient, grâce à l’arrivée de plusieurs entrepreneurs viennois, un vrai centre d’industrie textile, connu notamment pour la fabrication de la peluche et du cuir. Quelque quarante ans plus tard, Josef Lašek, un entrepreneur local, redécouvre et modifie la traditionnelle technique française du tissu chenille. Les produits en chenille jouissent d’un succès immédiat. En 1892, Josef Lašek devient le deuxième Tchèque, après l’inventeur František Křižík, à être récompensé pour ses mérites par l’Ordre de François-Joseph Ier d’Autriche.

En Tchécoslovaquie, comme auparavant en France, la chenille devient vite un vrai symbole de luxe et de richesse. Seules les plus aisées peuvent se procurer de produits de ce type, d’après Josef Fidler :

« En France, la chenille était fabriquée notamment à Lyon et à Marseille. Les premières traces de cette fabrication remontent à 1712. Tissée à partir de la soie, la chenille coûtait très cher à l’époque. Il s’agissait d’un produit de luxe, acheté notamment par la noblesse. De plus, en France, la chenille servait surtout à la création d’objets décoratifs, comme des tapisseries. A Hlinsko, on fabriquait également des tapis et des tapisseries, mais aussi des enveloppes de coussins, des jetés de canapés ou encore des plaids et des écharpes. Ce sont justement les écharpes et les plaids de Hlinsko qui sont devenus très populaires. Le ‘père de la chenille de Hlinsko’, Josef Lašek, a également introduit une autre nouveauté dans sa fabrication : alors que les écharpes étaient fabriqués en soie, les tapis étaient produits à partir de jute, un matériel très solide et beaucoup moins cher. »

La chenille, ou žinylka en tchèque, photo: Vojtěch RuschkaLa chenille, ou žinylka en tchèque, photo: Vojtěch Ruschka Alors qu’en France la chenille disparaît petit à petit en raison des coûts de production, les produits de Hlinsko sont, grâce à cette nouvelle modification, très demandés également à l’étranger :

« Beaucoup de tapis, imitations de tapis persans, ont été exportés au Proche-Orient, en Irak, en Iran, en Jordanie, en Syrie ou en Turquie. Une partie importante de la production a été exportée également en Europe de l’Ouest. Les tapis en chenille de Hlinsko étaient connus à Paris, à Londres, à Rome, à Barcelone, mais aussi par exemple à New York, à Tokyo ou à Sydney. Le ministère des Affaires étrangères de l’époque utilisait ces tapis comme cadeaux officiels. Jusqu’à nos jours, nous pouvons donc découvrir des tapis de Hlinsko par exemple au Palais de Buckingham. »

« Un accessoir de mode bourgeois » qui déplaît aux communistes

La chenille, ou žinylka en tchèque, photo: Vojtěch RuschkaLa chenille, ou žinylka en tchèque, photo: Vojtěch Ruschka Dans les années 1930, la ville prospère. Quelque 3500 personnes trouvent du travail dans les différentes usines à tapis en chenille. Pour Josef Fidler, ce sont toutefois notamment les écharpes de Hlinsko qui deviennent mémorables :

« A l’époque de sa plus grande gloire, il existait quatre usines à tapis en chenille et beaucoup de tisserands fabriquaient des enveloppes de coussins, des écharpes et des plaids à la maison. La popularité des écharpes de Hlinsko a atteint son sommet vers la moitié des années 1930. Les plaids et les écharpes en chenille étaient alors vendus au salon de mode de Hana Podolská à Prague, un endroit très fréquenté par les célébrités. Interrompue avec l’arrivée de la Seconde Guerre mondiale, la fabrication de la chenille n’a plus jamais été véritablement rétablie sous le communisme. Les communistes considéraient les écharpes en chenille comme un accessoire de mode bourgeois et la plupart des entreprises à chenille à Hlinsko ont du mettre fin à leur activité. »

La production de tapis continue toutefois, dans une moindre mesure, jusqu’au début des années 1980. A l’époque, la dernière usine dans le pays, mais aussi en Europe, met définitivement fin à ses activités, et ce malgré une pétition envoyée au président de la République, Gustav Husák, demandant de conserver cet art pour les générations futures.

« Cette complexité de la fabrication de la chenille me fascine »

Photo: Vojtěch RuschkaPhoto: Vojtěch Ruschka Plus de trente ans plus tard, Josef Fidler décide donc de repartir de zéro et de relancer la production manuelle de ce tissu à l’aide de technologies traditionnelles. Le travail est extrêmement difficile, et ce non seulement parce qu’il exige une grande concentration, de bons yeux, des mains fermes et une incroyable précision :

« Relancer la fabrication de la chenille a été un grand défi car personne ne pouvait vous dire comment procéder. La chenille a vécu son âge d’or dans les années 1920 et 1930, à l’époque de la Première république tchécoslovaque. Les tisserands transmettaient leur savoir-faire à leurs apprentis par oral. Il était donc difficile de reconstituer toutes les étapes de cette production. Mais je savais que mes efforts ne seraient pas vains. Et j’ai eu raison. La chenille commence à prospérer de nouveau. »

Au départ, Josef Fidler travaillait dix-huit heures par jour et a cherché à trouver ses propres méthodes. Il a consulté de nombreux livres, discuté avec des anciens employés d’usines. Ces efforts ont vite porté leurs fruits. Aujourd’hui, des clients arrivent de tous les coins de la République tchèque et même de l’étranger. Chaque visiteur est chaleureusement accueilli et peut découvrir, l’espace d’une heure, les secrets de fabrication de la chenille. L’intérêt est tel que les visites doivent être réservées à l’avance.

Josef Fidler, qui travaille également pour plusieurs groupes folkloriques, fabrique notamment des écharpes, des plaids et des enveloppes de coussins, mais également de petits tapis. Une écharpe lui prend environ 25 heures :

Josef Fidler, photo: Vojtěch RuschkaJosef Fidler, photo: Vojtěch Ruschka « Le procédé de fabrication de la chenille est très compliqué et demande beaucoup de temps car tout est fabriqué manuellement. J’utilise uniquement des métiers à tisser et des rouets manuels. Je coupe le tissu et le couds à la main. Cette complexité de sa fabrication me fascine. Vous ne découvrez la chenille nulle part ailleurs en République tchèque ou en Europe, uniquement dans cet atelier. Fabriquer un produit qui n’a pas d’équivalent dans le monde, c’est pour moi un grand honneur. Ce n’est pas un travail ou un gagne-pain, c’est mon destin. Et c’est aussi tout un style de vie : comme mes ancêtres, je me lève très tôt, vers quatre heures du matin, et je travaille jusqu’à cinq ou six heures du soir… Les visiteurs qui voient en quoi consiste la production de la chenille repartent stupéfaits et avec beaucoup de respect à cet artisanat. Mes produits sont d’autant plus précieux que chacun est le fruit d’un travail manuel qui demande beaucoup de temps et de patience. Mes clients se rendent compte qu’ils possèdent quelque chose qui n’est pas disponible couramment. »

Le retour de la chenille en France

La chenille de Josef Fidler a été récemment nominée pour être inscrite sur la liste du patrimoine culturel national. Et l’enthousiasme de Josef Fidler permet de ranimer non seulement cet artisanat oublié, mais aussi toute la maison de tisserands datant de 1799 et dans laquelle se trouve son atelier :

La chenille, ou žinylka en tchèque, photo: Vojtěch RuschkaLa chenille, ou žinylka en tchèque, photo: Vojtěch Ruschka « Des métiers à tisser ont grondé dans cette maison pendant des décennies. Et maintenant, après une pause longue de nombreuses années, ils sont de retour. La maison, ainsi que la réserve de La Crèche se sont animées grâce à cette fabrication de la chenille. La Crèche est actuellement la seule réserve en République tchèque à abriter une production réelle. Il ne s’agit pas de démonstration d’un artisanat ou d’une exposition mais de la production réelle d’un produit unique. »

Depuis peu, Josef Fidler collabore avec la célèbre modéliste tchèque Beáta Rajská. Ils ont un double objectif : trouver des successeurs aptes à apprendre ces techniques difficiles et faire revenir la chenille en France :

« Pour l’automne prochain, nous préparons un grand retour de la chenille en France, son pays d’origine. Je collabore avec un groupe de personnes qui font sa promotion et s’efforcent de la faire réapparaître sur le marché français. Nous commencerons en Normandie mais j’ai déjà des contacts également à Lyon. C’est donc mon objectif de ramener la chenille en France. Beaucoup de Français arrivent dans mon atelier à Hlinsko et ils sont toujours très étonnés. Car c’est l’histoire d’une amitié tchéco-française, l’histoire d’un produit né en France d’où il a disparu, mais qui a été redécouvert à Hlinsko en Bohême. »

https://www.facebook.com/Tkalcovna-na-Betl%C3%A9m%C4%9B-446490108884042/