« Šalina », « zoncna », ou le dialecte de Brno

Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague – Ahoj vám všem milovníkům češtiny Radia Praha ! « Pour nous, ce n’est pas un dialecte. C’est le tchèque que nous avons appris. C’est donc l’inverse : c’est la façon de parler des Pragois qui nous semble bizarre. Ce sont eux qui ont un accent et des mots différents des nôtres. » Lors de notre dernière rubrique, nous avions donné la parole à Emmanuel et à deux de ses amis francophones qui vivent à Ostrava pour qu’ils nous parlent de leur apprentissage du tchèque ou – comme ils l’affirment eux-mêmes – de l’« ostravština », soit « l’ostravien », un mot inventé par nos soins (et pas très joli d’ailleurs) pour désigner le dialecte de la ville d’Ostrava et de la région de Moravie-Silésie. La Moravie, nous allons y rester en descendant néanmoins vers le sud-ouest et sa capitale – Brno. Et ce pour y découvrir un autre dialecte que ses habitants et plus généralement les Tchèques appellent le « brněnský hantec », que l’on peut désigner aussi comme le « patois » de Brno.

Photo: Harold, CC BY-SA 3.0Photo: Harold, CC BY-SA 3.0 Loin de nous l’idée de vouloir faire la promotion d’une marque de bière. Néanmoins, il y a quelques années de cela, la grande brasserie de Brno appelée Starobrno – littéralement « Vieux Brno » - avait diffusé sur les chaînes de télévision nationales une série de spots publicitaires dans lesquels sa production était mise en valeur dans le parler local, à savoir donc le « brněnský hantec ». Le tout avec des sous-titres de façon à ce que le Tchèque de Prague, Plzeň, Liberec ou České Budějovice puisse comprendre… (cf. : https://www.youtube.com/watch?v=x59uDKNlXwg).

La preuve, si besoin en est, que ce « parler de Brno » est bien particulier, est que le mot qui le désigne – « hantec » - ne figure dans le dictionnaire (du moins pas dans ceux dont nous disposons). Son origine se trouve néanmoins assez facilement dans le mot « hantýrka », qui désigne tout à la fois un patois, un jargon ou un argot. Par exemple, ce que l’on appelle en français « l’argot des prisons » ou « l’argot carcéral » se dit « vězeňská hantýrka ».

Mais le « hantec » de Brno est davantage que de l’argot ou un jargon. Bien qu’il ne soit pas reconnu comme une langue à part entière, il s’agit d’un dialecte qui, ne serait-ce que dans sa version traditionnelle ou historique, est difficilement compréhensible pour les autres Tchèques. C’est d’ailleurs ce que reconnaît Zuzana Cihlářová, professeure de français dans un lycée de Brno, lorsque lui est posée la question de savoir comment les étrangers qui viennent s’y installer s’intègrent à Brno :

Zuzana Cihlářová, photo: Benoît RouzaudZuzana Cihlářová, photo: Benoît Rouzaud « Je dirais que la langue reste peut-être le plus grand obstacle, même s’il y a maintenant des programmes pour l’insertion des étrangers, qu’il s’agisse des jeunes à la fac ou des expatriés. Je sais que la mairie de Brno organise aussi un service particulier parce que la langue peut poser des problèmes. Mais à part cela, les gens avec lesquels j’ai parlé se plaisent à Brno. J’en connais beaucoup qui sont venus seulement pour y passer un peu de temps et qui sont restés parce que le rythme de vie, les activités et les relations entre les gens leur ont plu. »

En réalité, ce ne sont bien entendu pas des cours de « hantec » mais bien de tchèque que la municipalité de Brno propose aux nouveaux arrivants. Ne serait-ce déjà que pour leur apprendre à prononcer correctement le nom de la ville, comme s’en amuse Zuzana Loubet del Bayle, native de Brno elle aussi professeure, mais d’histoire-géographie dans un lycée parisien :

« Effectivement, pour un Français, Brno est assez difficile à prononcer. Par contre, ceux qui parlent allemand, savent un peu mieux lorsqu’on leur dit que l’appellation allemande est ‘Brünn’. Sinon, pour expliquer aux Français, je dis que Brno est une ville qui se trouve près d’Austerlitz (Slavkov u Brna, en tchèque), ce qui est un peu paradoxal, car Brno possède 400 000 habitants et Austerlitz seulement 20 000. Mais les Français connaissent bien entendu cette bataille d’Austerlitz, même s’ils ne savent pas toujours qu’elle a eu lieu en République tchèque, qui à l’époque appartenait à l’Empire autrichien. Mais le plus simple est encore de leur expliquer que Brno se trouve quelque part entre Prague, Vienne et Bratislava. Si on fait un triangle entre ces trois villes, on trouve Brno au milieu. »

Comme souvent lorsqu'un mot est composé d'une suite de consonnes difficile à sortir de la bouche sans risquer un claquage de la langue, les Tchèques s'aident en intercalant un « -e » muet entre deux consonnes. Dans le cas de Brno, ce « -e » muet se trouve entre les deuxième et troisième consonnes.

Quant à l'étymologie, si elle fait l'objet de certaines controverses, l'hypothèse la plus probable veut que le mot provienne du vieux tchèque « brnen », « brno », du vieux tchèque qui signifie « hlinitý, blátivý, bažinatý », c'est à dire « argileux, glaiseux, boueux, marécageux ».

Photo: Harold17Photo: Harold17 Et quid de ce dialecte ou patois spécifique à Brno ? Sachez donc que le « hantec » est issu à la fois de la langue tchèque telle qu’elle est parlée en Moravie et des langues des autres résidents de Brno, notamment des Allemands et des Juifs, bien plus nombreux autrefois qu’ils ne le sont aujourd’hui. Il en est ainsi pour quelques-uns des mots les plus connus de « hantec », comme « šalina » qui tire son origine de l’allemand « Elektrische Linie » ou encore « zoncna » pour « soleil » de l’allemand « Sonne ». Se fait sentir également l’influence du romani comme pour « love » par exemple, qui n’a rien à voir avec l’amour des anglophones, puisque le mot désigne de l’argent, du fric. Plus proche géographiquement de Vienne que de Prague, Brno la morave est une vraie ville d’Europe centrale, comme le confirment nos deux Zuzana. Et cette diversité et richesse culturelles se retrouvent bien entendu dans le parler local :

Zuzana Loubet del Bayle, photo: Benoît RouzaudZuzana Loubet del Bayle, photo: Benoît Rouzaud Zuzana L. : « On sent la proximité de la Slovaquie par le nombre de Slovaques dans les rue de Brno. Quand on se promène, à la piscine, dans les magasins, on entend régulièrement parler slovaque. Et il y a aussi beaucoup d’étudiants slovaques, mais c’est le cas un peu partout en République tchèque car ils n’ont pas de droits d’inscription à payer et peuvent étudier dans leur langue. Pour ce qui est de l'’influence de Vienne, je dirais qu’elle est architecturale. Dans le cimetière juif, comme dans d'autres cimetières plus anciens, on peut voir beaucoup de noms allemands sur les pierres tombales. Donc, effectivement, on sent qu’il y a eu cette présence allemande très importante avant la Seconde Guerre mondiale. »

Zuzana C : « C’est ce que je voulais dire : Brno est en fait souvent considéré comme une banlieue de Vienne. On le voit surtout dans l’architecture. Beaucoup d’étrangers disent que le style du centre-ville de Brno ressemble plus à Vienne qu’à Prague de par l’ouverture, la largeur des rues, les maisons du début du siècle. Il y a beaucoup de bâtiments de style Art Nouveau qui correspondent à la période de plus grande prospérité de la ville avec l’essor industriel de la fin du XIXe et du début du XX siècles. En effet, à Brno, il y avait pas mal de minorités, presque une majorité même, germanophones qui s'expliquaient par la proximité de l’Autriche et aussi par les rapports historiques établis depuis des siècles. En fait, Brno est une ville beaucoup plus allemande que Prague dans l’Histoire. Par exemple, la rue piétonne principale, la rue Tchèque (Česká), s’appelle ainsi parce que le centre-ville était habité surtout par des Allemands et cette rue-là était la seule où habitaient essentiellement des Tchèques. »

Brno, photo: Benoît RouzaudBrno, photo: Benoît Rouzaud Très pratiqué au tournant des XIXe et XXe siècles, notamment dans les couches de la population les plus populaires, le « hantec » est cependant devenu nettement moins courant aujourd’hui et il n’en reste finalement plus essentiellement que l’usage de quelques mots qui font néanmoins toujours le charme de Brno. Et tant pis pour les habitants de Prágl – Prague, qui ne les comprennent pas. Ou tant mieux, c’est selon le point de vue…