Pravdoláskaři, les disciples de Václav Havel

Dans notre dernière émission, nous avions évoqué les mots ou petites phrases de Václav Havel restés gravés dans la mémoire des Tchèques et ainsi donc entrés dans l’histoire. Comme promis, nous allons donc approfondir le sujet en nous intéressant tout d’abord à un mot très particulier que l’on ne trouve dans aucun dictionnaire, mais qui est pourtant relativement usité pour faire référence à l’ancien président tchèque : le mot « pravdoláskař ».

S’il ne fallait retenir que deux mots caractérisant le discours qui fut celui de Václav Havel pendant ses treize années de présidence, ce seraient sans aucun doute « vérité » – pravda, et « amour » – láska. Deux mots que nous avions bien entendu évoqués dans l’émission précédente en expliquant le sens de la phrase « Pravda a láska musí zvítězit nad lží a nenávistí » - « La vérité et l’amour doivent triompher de la haine et du mensonge », une phrase symbolique devenue slogan de la révolution de velours. Notons d’ailleurs que si l’on qualifie de « velours », ou de « douce » comme le faisaient à l’origine les Tchèques, la révolution qui a entraîné la chute du régime communiste en Tchécoslovaquie en 1989, c’est entre autres parce que cet appel de Václav Havel à la non-violence pour installer la démocratie a été entendu et respecté.

Plus tard, l’assemblage de ces deux mots, pravda et láska, a donné naissance à un autre mot : « pravdoláskař ». Difficilement traduisible en français, ce mot désigne une personne s’identifiant au sens profond de la célèbre citation de Václav Havel selon laquelle, donc, « la vérité et l’amour doivent triompher de la haine et du mensonge ». Car bien encore au-delà de l’appel à la non-violence lors des manifestations pacifiques de 1989, cette phrase était, et reste aujourd’hui encore, avant tout l’expression d’une vision du monde profondément humaniste, l’expression d’une conception philosophique qui place les valeurs humaines au-dessus de tout le reste. Les « pravdoláskaři » sont donc, en quelque sorte, des disciples de Václav Havel, des personnes qui ont adopté la doctrine de Václav Havel.

Ces « pravdoláskaři », qu’ils soient autoproclamés ou désignés comme tels par d’autres, sont généralement fiers de l’être. Pourtant, ce mot possède également une certaine connotation péjorative. Dans notre dernière émission, nous avions en effet évoqué la « guéguerre idéologique » ou la guerre des mots entre les deux Václav qui ont été jusqu’à présent les deux seuls présidents qu’ait connus la République tchèque, Václav Havel et Václav Klaus. Deux hommes qui ont été les deux grandes figures politiques marquantes de la période de vaste transformation de la société tchèque, notamment dans les années 1990. Deux hommes qui ne s’appréciaient pas spécialement, c’est le moins que l’on puisse dire, notamment parce que le philosophe Havel et l’économiste libéral Klaus avaient chacun une idée diamétralement opposée de la façon dont la société tchèque devait se transformer.

Sans tomber dans la caricature, là où Havel prônait d’abord la mise en avant et le respect de certaines valeurs, Klaus, d’abord ministre des Finances puis Premier ministre, préférait, lui, par exemple déclarer « je ne connais pas d’argent qui soit sale ». Ce sont donc souvent les proches ou les partisans de Václav Klaus qui qualifient de « pravdoláskaři » tous ceux qui partagent les opinions de Václav Havel. Une manière pour eux de pointer du doigt ceux qu’ils considèrent en quelque sorte comme des intellectuels naïfs, de doux rêveurs qui pensent encore qu’amour et vérité peuvent triompher dans ce monde ou qui ont fait leurs ces quelques phrases de Václav Havel qui affirmait, pour paraphraser le poète latin Térence : « Nic lidského mi není cizí » - « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » ou encore « Člověk by se měl chovat tak, jak si myslí, že by se měli chovat všichni » - « L’homme devrait se comporter comme il pense que les autres devraient se comporter ».

Un homme, Havel, dont la signature était toujours accompagnée d’un petit cœur et qui était également convaincu qu’un homme politique peut dire la vérité tout en vivant en paix avec sa conscience – « Domnívám se, že politik může říkat pravdu a žít v souladu se svým svědomím », que la meilleure voie menant à notre propre malheur est de fermer les yeux devant le malheur des autres – « Nejlepší cestou k vlastnímu neštěstí je zakrývat oči před neštěstím jiných » ou encore que l’espoir est un état d’esprit qui donne un sens à notre vie – « Naděje je stav ducha, který dává smysl našemu životu ». Un homme enfin amoureux des femmes qui estimait que les femmes ont en elles quelque chose qui devrait se manifester en politique. Une sensibilité pour une situation concrète, pour une personne concrète » - « Ženy mají v sobě něco, co by se mělo objevit v politice. Citlivost ke konkrétní situaci, ke konkrétnímu člověku ».

C’est donc avec cette sensibilité propre aux femmes, à Václav Havel et aux « pravdoláskaři » que s’achève ce « Tchèque du bout de la langue », confessons-le, un tantinet tendancieux. On se retrouve dans quinze jours. D’ici-là, portez-vous du mieux possible - mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous - slunce v duši, salut et à bientôt - zatím ahoj !