Le tchèque du bout de la langue « Mukl », le prisonnier politique à liquider
Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague – Ahoj vám všem, milovníkům češtiny Radia Praha ! Comme promis dans une de nos dernières émissions, nous allons revenir sur les mots et expressions de la langue tchèque relatifs à l’univers carcéral, un sujet qui reste plus que jamais d’actualité si l’on s’en tient à tous les scandales qui font le quotidien des médias tchèques. Pour cette fois, plusieurs mots très intéressants ont retenu notre attention…
Dernièrement, nous avions notamment évoqué le mot d’argot « basa »,
qui, comme beaucoup d’autres que nous avions également cités, peut
désigner la prison – vězení. Parmi les autres mots cités figurait « šatlava », un mot certes archaïque mais sur lequel nous allons
néanmoins nous arrêter un instant car son origine apparaît
particulièrement intéressante pour les francophones. Avant de nous lancer
dans l’étude de l’étymologie de « šatlava », il est important de
préciser que, phonétiquement, les Tchèques le prononcent « chatlava ».
Certains linguistes ont en effet émis l’hypothèse que le mot proviendrait du français « châtelet », en passant par l’allemand « Schachtelei ». Or, le Grand Châtelet était une forteresse de l’Ancien Régime située sur les bords de la Seine à Paris, un bâtiment qui contenait un tribunal, un poste de police, mais aussi un certain nombre de prisons et de salles de torture. Lieu sinistre, le Châtelet, dans les geôles duquel étaient enfermés les grands criminels, était même une des principales prisons de Paris, et ce jusqu’à ce que Napoléon ordonne sa destruction au début du XIXe siècle. Sur son emplacement fut alors été édifié la Place du Châtelet, puis, plus tard, le théâtre du même nom. En français, du moins pour les Parisiens, « châtelet », phonétiquement proche de la prononciation de « šatlava », pouvait donc désigner une prison.
Malheureusement pour nous, il ne s’agit là que d’une hypothèse, car
la réalité est quelque peu différente : « šatlava » semble en effet
plutôt provenir du vieux mot allemand « Schattel », qui signifiait alors
« bedna », c’est-à-dire une boîte, une caisse, un coffre. Un mot sans
doute à relier à l’actuel « Schachtel », qui désigne toujours une
boîte ou un paquet. Il semble donc que le mot tchèque « šatlava » ne
possède finalement pas de lien avec la prison qu’était le Grand
Châlelet, mais provienne plutôt de l’allemand « Schattel », auquel
les Tchèques ont ajouté le suffixe « -ava » dans le processus de
production toponymique.
Ainsi donc, avec « basa » et « šatlava » un mot d’argot et un autre
archaïque que nous avons estimés particulièrement intéressants. Mais
pour qu’il y a ait des prisons, il faut bien entendu qu’il y ait aussi
des prisonniers – vězni, dont les Tchèques disent parfois
familièrement qu’ils « sont assis » - sedí. Attention cependant, si
le verbe « sedět » dans son sens commun le plus usité signifie bien « être assis », lorsqu’il s’applique aux personnes condamnées en train
de « purger leur peine » - být ve výkonu trestu, qui se trouvent « derrière les barreaux » - za mřížemi, cela signifie plutôt « faire
de la taule » ou « être en cabane ». Pour désigner un prisonnier, les
Tchèques parlent aussi parfois de « kriminálník », un mot à mettre
évidemment en rapport avec « criminel », mais qui équivaut aussi
souvent à « un taulard ». Ce mot « kriminálník » provient de « kriminál », autre mot appartenant au langage populaire et synonyme de
prison.
Mais les deux mots les plus intéressants pour désigner des prisonniers,
et pas n’importe quels prisonniers, sont probablement « politický » et
« mukl ». Le premier, qui signifie « politique », n’est en fait
qu’un adjectif, une abréviation pour « politický vězeň » - « prisonnier politique ». Si cette abréviation est apparue dans le langage
courant des Tchèques, c’est sans doute parce que la Tchécoslovaquie
communiste a compté plus de 250 000 de ces personnes condamnées pour
leurs opinions politiques entre 1948 et 1990, un chiffre qui, aujourd’hui
encore, continue à faire froid dans le dos…
Et parmi ces prisonniers politiques, dont le sort n’était déjà pas très enviable, figurait également un type bien particulier, le « mukl », un mot intraduisible en français puisqu’il s’agit là d’une contraction composée de la première lettre des quatre mots de la formule « muž určený k likvidaci », qui désigne littéralement un « homme destiné à la liquidation ». Le prisonnier n’était pas nécessairement condamné à mort, comme pourrait le laisser penser le mot « liquider ». Néanmoins, ses conditions de détention étaient telles qu’on supposait qu’il ne sortirait jamais vivant de la prison, du camp de travail ou bien entendu du camp de concentration sous le régime nazi, où il avait été interné.
Sous le régime communiste, dans les années 1950 essentiellement, les « muklové » étaient notamment envoyés dans les mines d’uranium, où le
taux de mortalité était très élevé, et ce pour des raisons très
variées, depuis la torture jusqu’au suicide déguisé en passant, par
exemple, par le manque ou tout simplement l’absence de soins médicaux…
Plus tard, le mot « mukl » s’est généralisé pour désigner
l’ensemble des prisonniers politiques, et ce donc jusqu’en 1990 et la
fin du régime communiste.
C’est sur cette conclusion finalement plutôt heureuse que s’achève cette deuxième et dernière partie consacrée au vocabulaire relatif à l’univers carcéral. On se retrouve dans quinze jours pour d’autres découvertes sur cette langue tchèque que nous apprécions tant. D’ici-là, portez-vous du mieux possible - mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous - slunce v duši, salut et à bientôt - zatím ahoj !





