Les cinq prunes de Cendrillon

Photo: Štěpánka Budková
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Il y a déjà quelque temps de cela, bientôt cinq ans pour ainsi dire, nous avions consacré une série d’émissions aux expressions et locutions de la langue tchèque dans lesquelles figure un chiffre ou un adjectif numéral. Nous pensions alors le sujet clos, jusqu’à ce que nous nous rendions compte qu’il existe en fait encore tout un tas d’expressions courantes que nous n’avions pas évoquées à l’époque. Et notamment un paquet se rapportant au chiffre cinq – « pět ».

Photo: Archives de Radio Prague
« Umí víc než počítat do pěti » - « Il en sait plus que compter jusqu’à cinq », « vypadá, jako by neuměl do pěti počítat », « on dirait de lui qu’il ne sait pas compter jusqu’à cinq », deux façons de dire d’une personne qu’elle est plus intelligente ou maligne qu’elle n’y paraît, voire pour la seconde qu’on lui « donnerait le bon Dieu sans confession », ou inversement, cette fois pour désigner une personne un peu simple d’esprit, « nemá všech pět pohromadě » - littéralement « il n’a pas tous les cinq ensemble », en français « il lui manque une case ou un boulon », et enfin « bylo jich pět a půl », « ils étaient cinq et demi » ou, si vous préférez, « il y avait quatre pelés et un tondu », autrement dit il n’y avait pas grand-monde. Voilà les principales expressions dans lesquelles se trouvent le chiffre « pět » que nous avons déjà décortiquées dans cette émission.

Photo: Kristýna Maková
Mais, nous l’avons dit, il y en a donc quelques autres encore. Passons sur « être la cinquième roue du carrosse » - « být páté kolo u vozu », expression que vous connaissez tous, qui désigne une personne inutile même si elle sait faire plus de choses que de compter jusqu’à cinq et qui n’est pas spécialement tchèque, pour nous arrêter sur d’autres bien plus intéressantes, et elle bien tchèques, comme par exemple « koupit za pět prstů », littéralement « acheter à cinq doigts ». Nous ne sommes pas parvenus ici à trouver l’origine de cette expression, ce que nous savons en revanche, c’est qu’elle signifie « ukrást », « odcizit », « uloupit », bref « voler ». Et pour cela, on peut supposer que les cinq doigts d’une main ne sont pas de trop. Notez bien que nous n’avons aucune certitude, qu’il ne s’agit que d’une supposition et que nous n’y mettrions donc pas notre main et ses cinq doigts au feu qu’il en est ainsi…

Ce dont nous sommes sûrs en revanche, c’est que lorsqu’un Tchèque remet quelque chose à la dernière minute, au dernier moment, juste avant que cela ne devienne trop tard, le plus souvent un travail, on dit de lui qu’il l’a « remis à minuit moins cinq » - « odevzdal to za pět minut dvanáct ». Par exemple, en fin de semaine dernière, un site tchèque d’informations a titré un de ses papiers traitant de la crise en Ukraine et des livraisons de gaz russe : « Za pět minut dvanáct. Gazprom je ochotný znovu jednat s Ukrajinou », ce qui nous donne quelque chose comme « Dernière minute. Gazprom est prêt à reprendre les négociations avec l’Ukraine ». Remis dans le contexte de l’actualité, cette annonce avait été faite deux jours avant l’expiration de l’ultimatum de la partie russe, et ce alors que les négociations entre Moscou et Kiev traînaient depuis des mois. Cette précision nous aide ainsi à mieux comprendre le choix du titre « za pět minut dvanáct » - « à minuit moins cinq ». Bon, on sait aujourd’hui que les négociations n’ont pas abouti, que la Russie a mis sa menace à exécution et que les robinets ont bien été coupés, mais c’est là une tout autre histoire… Dans un tout autre contexte, on pourrait utiliser cette expression également pour l’histoire de Cendrillon qui quitte le bal au château du prince juste avant que ne sonnent les douze coups de minuit, et ce au sens propre comme figuré « za pět minut dvanáct »

Photo: Štěpánka Budková
Prévenue par sa marraine que la magie cesserait à minuit, Cendrillon se dépêche alors de quitter les lieux, s’enfuit et, pourrait-on dire, « plie bagage » ou « prend ses cliques et ses claques ». En tchèque, il existe pour cela une très belle expression qui est « sebrat/sbalit si svých pět švestek », littéralement « prendre ses cinq prunes ». Et si la personne concernée ne prend que cinq prunes, c’est parce qu’elle n’a pas grand-chose d’autre, pas beaucoup d’affaires supplémentaires ; une expression qui convient donc parfaitement à la situation de Cendrillon.

Dans la hâte, celle-ci perd donc sa pantoufle de verre et retrouve ses haillons pour redevenir une pauvre servante. Forcément, elle est un peu triste, Cendrillon. C’est normal, il y a à peine cinq minutes de cela, elle était encore à valser dans les bras du prince qui lui bâtissait des châteaux en Espagne. Bref, on peut imaginer que la belle jeune fille n’a pas trop le moral et même, d’une certaine manière, que « cela va de mal en pis », de plus en plus mal, que c’est de pire en pire ou, comme disent les Tchèques, « jde to od desíti k pěti », littéralement que « ça va de dix à cinq ». Bref, tout va mal comme pour la Cendrillon revisitée par le groupe Téléphone dans les années 80…

C’est donc avec une Cendrillon plus triste et malheureuse que jamais, qui boit et fait le trottoir avec ses cinq prunes que s’achève ce « Tchèque du bout de la langue ». Mais ne vous en faites pas trop quand même, les contes de fée finissent toujours bien après tout et à n’en pas douter, notre Cendrillon trouvera quand même à marier… Alors portez-vous du mieux possible - mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous - slunce v duši, salut et à bientôt - zatím ahoj !