Le tchèque du bout de la langue Les brigades de travail
Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague – Ahoj vám všem, milovníkům češtiny Radia Praha ! Pour cette fois, nous allons nous intéresser à un mot un peu particulier et curieux de la langue tchèque, un mot qui tire partiellement son origine du français. Partiellement car il possède une signification que l’on ne retrouve pas en français. Il s’agit donc du mot brigáda – brigade. En français, le mot « brigade » possède deux sens principaux : il peut désigner une unité militaire ou une unité, un petit détachement, de police ou de gendarmerie. En tchèque également, le mot brigáda représente une unité militaire. Moins importante qu’une division, une brigáda regroupe plusieurs régiments ou bataillons, dont le nombre varie selon les Etats ou les pays. Mais ce qui nous intéresse, c’est l’autre sens qui se cache en tchèque derrière ce mot brigáda. C’est donc de « brigades de travail » dont il sera question. Une notion guère rassurante de prime abord, admettons-le, mais finalement pas si terrible que ça, comme nous allons le découvrir…
L’extrait musical que vous venez d’entendre est tiré d’une comédie musicale tchèque produite en 1964 et intitulée « Starci na chmelu », soit quelque chose comme « Les vieux dans la houblonnière », mais un titre que l’on pourrait aussi traduire comme « Les cueilleurs de houblon ». Si nous évoquons ce qui est sans doute la plus célèbre des comédies musicales tchèques, c’est parce que le film, tourné avec beaucoup de légèreté et d’humour et qui en dit long sur les mœurs de l’époque en Tchécoslovaquie, raconte l’histoire d'un groupe de jeunes étudiants qui effectuent un travail saisonnier dans une houblonnière de Bohême. Or, sous le communisme, ce travail saisonnier était appelé « chmelové brigády », soit littéralement « les brigades de houblon », plus précisément « les brigades de cueilleurs de houblon ».
En fait, dans la seconde moitié du mois d’août et début septembre, un
certain nombre de jeunes Tchèques, encore étudiants, commençaient la
nouvelle année scolaire par ce travail saisonnier appelé « brigáda ».
Une brigade était donc un travail manuel, les jeunes gens effectuant des
tâches n’exigeant pas de spécialisation ou de qualification. Ces
brigades étaient alors appelées « dobrovolné brigády », soit « brigades volontaires ». Elles étaient certes qualifiées de « volontaires » par le régime mais avaient bel et bien un caractère
obligatoire puisque les jeunes étaient désignés pour s’y rendre. Il
s’agissait alors en effet pour les autorités de montrer que tout le
monde, sans distinction, au sein de la population tchécoslovaque
concourrait, sans être payé, à l’édification du socialisme.
Ces brigades volontaires, ou bénévoles, ne concernaient pas seulement la
cueillette du houblon. Il pouvait tout aussi bien s’agir de la récolte
des pommes de terre, des moissons, d’un plantage d’arbres ou encore de
la construction de certains bâtiments publics comme par exemple une
école, un terrain de jeu pour enfants ou un arrêt de bus. Peu importe,
mais il s’agissait en tous les cas essentiellement de travaux manuels.
Notons encore que les étudiants n’étaient pas les seuls à participer
à ce type de brigáda, puisque « volontaires » étaient aussi les jeunes
hommes lors de leur service militaire voire parfois la population au sens
large du terme, notamment lors des opérations de nettoyage des cités
d’habitation. Pour ce dernier type de brigade, on parlait à l’époque
de « Akce Z », soit « Action Z ». Il ne s’agissait pas d’une
opération d’espionnage, mais d’une opération dite « d’embellissement », la lettre « Z » désignant en effet le mot « zvelebování », soit « embellissement ». Il s’agissait donc, grâce
à un travail collectif, à une action collective, d’embellir, de rendre
plus agréables, les environs des habitations ou la commune en général.
Une brigáda qui, là aussi, était effectuée gratuitement pour le bien de
la communauté.
Nous l’avons compris, pendant longtemps, pour les Tchèques, le mot « brigáda » a donc désigné un travail manuel, temporaire et « volontaire » Aujourd’hui, cette notion de « brigade volontaire » a bien entendu
disparu, plus personne ne souhaitant travailler gratuitement sur ordre venu
d’en haut. Il n’en demeure pas moins que le mot « brigáda » continue
de désigner une forme de travail et de concerner les jeunes Tchèques en
priorité. Mais il s’agit désormais plutôt de ce que l’on appelle en
français un « petit boulot », à savoir un travail le plus souvent
temporaire, de courte durée, et sans qualification. Ces « brigades »
concernent essentiellement les étudiants, qui ont là un moyen de gagner
un peu d’argent, de se faire un gain d’appoint, pour financer leurs
études, leur logement ou aussi leurs activités à côté, leurs sorties
et toutes les bières qu’il faut profiter de boire lorsque l’on est
étudiant.
Et si vous vous demandez pourquoi le mot « brigáda » englobe cette
notion de travail à la différence du français, sachez que c’est parce
que le mot tchèque dans ce sens précis ne tire pas son origine du
français mais du russe. Dans la langue russe, il existe en effet non
seulement des brigades militaires, mais aussi des brigades qui désignent
des groupes de travailleurs. Citons d’ailleurs la définition officielle
qu’en donnaient les autorités soviétiques : « groupe d’ouvriers unis
pour accomplir une tâche commune de la manière la plus efficace, sur les
bases de l’entraide amicale, de l’inintéressement mutuel et de la
responsabilité pour les résultats de leur travail ». On le voit, une
conception assez proche sur le fond de celle qu’en avaient les
Tchécoslovaques sous le communisme… Et c’est sur cette constatation
que se referme ce « Tchèque du bout de la langue ». On se retrouve dès
la semaine prochaine. D’ici-là, portez-vous du mieux possible – mějte
se co nejlíp!, portez le soleil en vous – slunce v duši, salut et à
bientôt – zatím ahoj !







