Le tchèque du bout de la langue « Kafkárna », ou « l’absurdité kafkaïenne »
Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague – Ahoj vám všem, milovníkům češtiny Radia Praha ! Il y a deux semaines de cela, nous avions évoqué quelques mots propres à la langue tchèque et intraduisibles. Il s’agissait notamment des mots « čecháčkovství » et « čecháček ». Pour cette fois, nous allons nous intéresser à deux autres mots tout aussi intraduisibles mais qui vous diront sans doute pourtant quelque chose puisqu’ils possèdent un rapport avec ce que la littérature tchèque a produit de mieux au XXe siècle. Il s’agit des mots « kafkárna » et « švejkovina ».
Son nom est connu d’un grand nombre, en République tchèque comme
ailleurs en Europe et dans le monde, et pourtant, peu de gens connaissent
véritablement son œuvre ou ont lu ne serait-ce qu’un seul de ses
ouvrages. Ce constat vaut pour les Tchèques comme pour une grande partie
des milliers de touristes qui continuent de se rendre à Prague sur les
traces de Franz Kafka, souvent présenté comme écrivain tchèque de
langue allemande. On entend d’ailleurs souvent encore parler de la Prague
de Kafka, et ce même si, aujourd’hui, il faut bien de l’imagination,
en déambulant dans les rues de la Vieille ville ou de Josefov, le quartier
juif, pour ressentir son âme et donner de la substance aux évocations de
Kafka.
Ainsi donc de Franz Kafka, dont on connaît le nom mais peu ou pas les
livres. En revanche, il est un mot que tous les Tchèques ou presque
connaissent : « kafkárna ». En résumé, il s’agit d’un mot qui sert
à désigner une situation absurde, contraire à la logique, au sens
commun, dénuée de sens. En français, « kafkárna » pourrait être
traduit comme une « absurdité ». Même si cette traduction ne serait pas
tout à fait juste, il n’en demeure pas moins que l’absurdité demeure
une notion-clef dans l’œuvre de Kafka, un de ses traits typiques que
l’on retrouve notamment dans Le Procès, un de ses romans les plus
célèbres. « Kafkárna » désigne aussi un système bureaucratique et
absurde qui, quand il se met en marche, risque de broyer dans se rouages
les pauvres individus désemparés et sans défense qui cherchent en vain
à le comprendre.
En français, il existe l’adjectif « kafkaïen », et si l’on s’en tient aux traductions que l’on trouve dans les dictionnaires, il s’agit d’un adjectif servant non seulement à marquer la relation à l’œuvre de Kafka, mais évoquant aussi l’ambiance tendue, l’atmosphère oppressante et l’absurdité des œuvres de Kafka.
Dans son livre intitulé « Gottland », disponible en français aux
éditions Actes Sud, le journaliste polonais Mariusz Szczygieł consacre un
chapitre à ce mot « kafkárna » à travers l’histoire d’une
étudiante américaine qui arrive en Tchécoslovaquie au milieu des années
1980 afin de sa familiariser avec le monde de Kafka. Cette étudiante
découvre alors le mot « kafkárna » et s’efforce d’interroger les
Tchèques pour mieux comprendre ce que cela signifie. Elle obtient alors
des réponses toutes différentes, certes sans parvenir à une définition
concrète, mais toutes ces réponses ont un point commun : leur absurdité.
On serait donc tenté de dire pour conclure que « kafkárna » désigne
une situation absurde dont seuls les Tchèques, ou les étrangers
connaissant bien la façon de penser tchèque, saisissent le caractère
kafkaïen.
Le deuxième mot qui nous intéresse est donc « švejkovina ». Un mot
dans lequel on retrouve le nom de Švejk (Chvéïk en français), Josef
Švejk, le nom du héros du célèbre roman de Jaroslav Hašek « Osudy
dobrého vojáka Švejka za světové války » - en français « Le brave
soldat Chvéïk ». Ici aussi, l’absurdité, sous une autre forme
toutefois que celle que l’on trouve chez Kafka, est omniprésente. Mais
les choses sont plus simples à comprendre. Car une « švejkovina » est
un comportement, une manière d’agir qui dénie le sens de l’ordre,
d’un régime ou d’une procédure. A l’image du comportement de Švejk
dans le roman, une « švejkovina » est une négation de toute discipline
et de toute responsabilité.
Avec le temps, l’interprétation du mot a évolué, s’est élargie, et
désormais, « švejkovina » est aussi devenu synonyme d’un comportement
rigolo, drôle, voire grotesque. Mais il s’agit là, précisons-le bien,
d’une interprétation erronée.
Ainsi donc s’achève ce « Tchèque du bout de la langue » consacré à ces deux mots et notions typiquement tchèques que sont « kafkárna » et « švejkovina ». En attendant de nous retrouver dès la semaine prochaine pour d’autres découvertes de quelques-uns des mystères de la langue tchèque, portez-vous du mieux possible – mějte se co nejlíp!, portez le soleil en vous – slunce v duši, salut et à bientôt – zatím ahoj !







