Le tchèque du bout de la langue J’habite à « Donne plus » !
Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague – Ahoj vám všem, milovníkům češtiny Radia Praha ! Avez-vous déjà entendu parler de Dejvice, cet agréable quartier résidentiel de Prague situé derrière le château ? Saviez-vous que « Dejvice » signifie littéralement « Donne plus » ? Mais pourquoi nommer un quartier « Donne plus » ? Notre "Tchèque du bout de la langue" de cette semaine a mené l’enquête…
Vítězné náměstí
Le quartier de Dejvice a été intégré à Prague dans les années 1920.
Commençons donc par un petit tour dans Dejvice… De larges et belles rues
prévues par les plans de l’architecte Antonín Engel, entourant la
grande place de la victoire, Vítězné náměstí – surnommée par les
pragois « Kulaťák » à cause de sa rondeur, de l’adjectif « kulatý » signifiant « rond ». Des tramways et des habitants. Un impressionnant
hôtel d’architecture stalinienne rappelant les tours de Moscou,
construit après la Seconde Guerre mondiale. L’avenue Evropská reliant
Dejvice à l’aéroport. L’Université technique de Prague – ČVUT,
České Vysoké Učení Technické. La proximité de la nature, les
collines et les rochers de Divoká Šárka. Et une station de métro depuis
1978, nommée d’abord Leninova puis, après la Révolution de velours,
Dejvická. Dejvice, un quartier résidentiel cossu et plaisant.
Photo: Česká televize
Mais pourquoi donc « Donne plus » ? Une longue histoire, en fait… On
pourrait croire que « Donne plus » est un quartier de grands généreux.
Il n’en est rien. Les habitants du lieu, paraît-il, lésinaient et
grimaçaient à la moindre couronne dépensée. Une habitante se
distinguait néanmoins des autres, elle était encore plus pingre que les
autres, plus pingre que ce que vous pouvez imaginer. Elle s’appelait
Barka. La cuisinière du curé. Pingre au point qu’elle collectionnait
les peaux des saucisses pour en faire des rideaux. Qu’elle ne se
regardait pas dans un miroir de peur de s’user.
Un soir, le curé discutait avec Barka, il proposait de donner leur
deuxième cochon au maître d’école du village, celui qui avait la vie
difficile dans le quartier, puisque pour pouvoir enseigner, il devait se
charger de nourrir les enfants de tous ces radins. Au même moment,
quelques maisons plus loin, le maître d’école pense : « Tous ces
enfants qui ont faim et ce curé qui a deux porcs pour deux personnes ».
Il prend un marteau, un clou, et se dirige vers la paroisse. Le lendemain
matin, Barka appelle son curé : « notre plus jeune cochon est mort ! »
et le curé de lui répondre : « vous l’avez certainement fait mourir de
faim, avare comme vous êtes ! ». Barka, cherchant une solution à son
problème, va voir le maître d’école et lui demande : « Pourriez-vous
emmener le cochon mort ? Il ne faut pas que cela se sache, on pourrait
jaser ».
Barka la radine
Le maître d’école, dévoué, accepte avec plaisir, exhibant
un grand sac de toile. « Je vais l’enterrer quelque part discrètement », précise-t-il. Ce jour-là une quantité anormale de fumée
s’échappe de la cheminée du maître d’école. « Ce n’est pas
encore l’hiver, pourquoi tant de feu ? », observe Barka. Elle décide
d’aller espionner elle-même par la serrure de chez le maître
d’école. Elle observe une scène qui la secoue tant qu’elle
s’évanouit : le maître d’école qui cuisine du porc et précise à
ses élèves : « dédions ce moment à Barka – pour qu’elle soit moins
sale, égoïste, qu’elle ne fasse plus mourir les animaux de faim… ».
Barka tombée du haut de sa chaise d’observation ne bouge plus, allongée
au sol…
Photo: Česká televize
Si vous voulez savoir ce qui est arrivé ensuite à Barka, au maître d’école, à ses élèves et au maire braconnier de Dejvice, je vous invite à lire le récit original « Lakomá Barka » (« Barka la radine ») de Jan Werich, célèbre auteur et acteur pragois promu « artiste national » en 1963, qui a présenté ce conte dans son recueil Fimfárum dans les années 1960. Même les francophones peuvent s’en régaler puisque le récit a été traduit en français par Kateřina Nováková – « Barka, la reine des radines », illustré par Quentin Blake, aux Editions du Seuil, collection « Points. Petit Point ». Précisons que le récit conté sur Radio Prague était une adaptation libre et non une traduction du conte de Jan Werich.
En attendant, nous voici renseignés : Dejvice était le quartier ce ceux qui voulaient qu’on leur « donne plus ! » Il ne vous reste plus qu’à lire l’original et venir vous promener dans Dejvice… Et c’est sur cette nouvelle énigme résolue que se referme ce « Tchèque du bout de la langue » consacré à Dejvice, ce beau quartier de Prague à l’appellation incongrue. En attendant de vous retrouver la semaine prochaine, portez-vous du mieux possible – mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous – slunce v duši, salut et à bientôt – zatím ahoj !






