Du sucre pour l’Union européenne

Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague – Ahoj vám všem, milovníkům češtiny Radia Praha ! « Evropě to osladíme ! » La campagne nationale annonçant la prochaine présidence tchèque de l’Union européenne laisse perplexe les commentateurs européens. Pour nous, c’est l’occasion d’apprendre que cukr - le sucre, en tchèque, n’est pas toujours connoté de douceur…

Commençons par décortiquer le slogan polémique, sorti il y a quelques mois des bureaux créatifs d’une agence publicitaire. Evropě to osladíme !, mot à mot « Nous allons sucrer « cela » à l’Europe » ! Vous aurez peut-être reconnu Evropě, la déclinaison dative de Evropa, l’Europe, qui exprime l’objet indirect du verbe osladit – « à l’Europe ». Quant au verbe osladit, il signifie strictement « sucrer », mais il peut également évoquer « adoucir, rendre plus agréable »… Ainsi, entendant « osladím si den », « je vais me sucrer la journée », on comprend – je vais faire quelque chose aujourd’hui qui rendra ma journée plus agréable – manger une pâtisserie qui me fait plaisir, m’acheter un livre, voir un joli film, faire une belle ballade…

Toute la subtilité de la phrase est dans le petit « to » - « ça, ceci, cela ». Le doux verbe osladit peut alors prendre une toute autre connotation, osladit to évoquant un ricanement, une revanche teinté d’ironie. Ainsi, « osladím ti to ! », littéralement « je te sucrerais ça », est une réponse – la personne qui prononce cette phrase fait référence à quelque chose qui l’a dérangée chez son interlocuteur, et lui signale les conséquences de ses actes - « je te le rendrais, je me vengerais, je vais t’en faire baver quand tu t’y attendras le moins, je me charge de te le pimenter la prochaine fois »…

Subtilité de la phrase parce que ce petit « to », s’il peut donner ce sens au verbe osladit, peut également être compris de manière tout à fait neutre, comme un petit « ceci, cela » insignifiant – « Nous sucrerons cela à l’Europe » - le « cela » peut être un petit rien précisant ce qui sera sucré. « Cela » peut donc aussi, dans cette phrase, être sucré au sens évoqué du verbe osladit – adoucir, rendre plus agréable… Sens repris par le spot publicitaire, qui fait apparaître à l’écran sept personnalités tchèques sur fond musical de l’Hymne à la joie, qui sucrent leur café avec un clin d’oeil et un morceau de sucre (une invention tchèque de 1841) – l’architecte Eva Jiřičná, la danseuse étoile Darja Klimentová, le savant Antonín Holý, la mannequin Tereza Maxová, les sportifs Jaromír Jágr et Petr Čech et le chef d‘orchestre Libor Pešek – autant de personnalités qui contribuent à rendre, en effet, l’Europe plus agréable.

Double sens proposé par l’agence publicitaire et accepté, voire voulu par le gouvernement tchèque pour cette campagne nationale – nationale parce qu’intraduisible, néanmoins abondamment commentée par les médias européens et affichée à l’aéroport international de Prague. Le premier Ministre Mirek Topolanek a qualifié le slogan de záměrně provokativní - « volontairement provocateur », mais ne reconnaît pas son sens négatif – drôle de contradiction. Chacun peut attribuer au slogan le sens qu’il veut, il n’empêche que le premier sens montant au cerveau de toute personne lisant le slogan est une République tchèque qui sème la zizanie, exprimant ainsi le mécontentement des eurosceptiques depuis l’entrée du pays dans l’Union européenne… Notons que le slogan est fortement critiqué par une large part de l’opinion publique tchèque.

Subtilité et double sens donc, pour ce « sucrage » de l’Europe par les Tchèques – beaucoup y voient cet ironie sceptique et pragmatique caractéristique de cette partie de l’Europe. Laissons les commentaires aux commentateurs et achevons ainsi ce Tchèque du bout de la langue, en vous souhaitant de vous porter du mieux possible – mějte se co nejlíp !, de porter le soleil en vous – slunce v duši, salut et à bientôt – zatím ahoj !