Le tchèque du bout de la langue Ces francophones qui parlent tchèque (n° 4) : « Le tchèque ressemble au Scrabble »

22-09-2016 14:52 | Guillaume Narguet

« Oui, oui, oui !!! Je la trouve un peu comme de la pâte à modeler. Elle est maniable et cela donne envie de jouer avec. J’aime ses sonorités… C’est une langue pleine de possibilités. C’est vraiment une belle langue ! » Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague ! Traductrice littéraire spécialisée dans les langues scandinaves, Aude Pasquier est une jeune Française qui, entre deux voyages, vit depuis quelques années à Prague. Pour la polyglotte qu’elle est, l’apprentissage de la langue de son pays d’accueil s’est très vite imposé comme une évidence. Et c’est ainsi que le tchèque s’est progressivement ajouté à son répertoire, comme Aude nous le raconte elle-même dans la suite de notre série consacrée aux francophones qui parlent tchèque…

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Aude Pasquier, photo: Archives d'Aude PasquierAude Pasquier, photo: Archives d'Aude Pasquier « La République tchèque a été le premier pays dans lequel je suis venue vivre sans en maîtriser vraiment la langue. Quand je suis arrivé en Norvège, j’avais déjà appris le norvégien. A Barcelone, je parlais aussi déjà espagnol. Bon, évidemment ce n’est pas la même chose d’apprendre une langue à l’école et de la pratiquer ensuite. Mais cette pratique change complétement l’interaction avec les gens. Sans cela, on a l’impression de se balader dans une bulle étrange et de ne rien comprendre, car c’est quand même une langue très différente qui n’appartient pas à la même famille que celles que j’ai étudiées auparavant. Le tchèque est ma seule langue slave et cela me change des langues romanes et scandinaves. Cela fait quand même bizarre quand les seuls mots que l’on comprend sont des choses transparentes comme ‘televize’ ou ‘centrum’. Pour le reste, à part donc pour les mots d’origine latine, on ne peut vraiment pas deviner ce que cela signifie et ce qui se cache derrière tel ou tel mot. »

Avez-vous découvert cette langue tchèque à votre arrivée à Prague ou avant d’y venir ?

 « En fait, cette découverte s’est faite lors d’une université d’été à Bergen en Norvège, où mes trois meilleurs amis étaient tchèques. J’ai beaucoup aimé leur personnalité et leur humour avec un sens de l’autodérision qui était assez nouveau pour moi. Je ne veux pas faire de généralités, mais je trouve que les Tchèques ont un sens de l’humour noir et de l’autodérision qui me plaît beaucoup. Il est rare que je rencontre des gens prétentieux ici. Cela a donc été mon premier contact avec la langue et la culture tchèques. Si je me souviens bien, la première phrase qu’ils m’ont apprise a été quelque chose comme ‘No jak zase vypadáš!’, c’est-à-dire ‘Mais regarde de quoi tu as l’air encore !’. Ce n’était donc pas le classique ‘Bonjour, comment t’appelles-tu ?’, et je dirais que c’était assez emblématique. »

 « Le tchèque est une langue faite pour jouer »

Et suite à cette première expérience, vous avez commencé à suivre des cours de tchèque…

Photo illustrative: surasakiStock / FreeDigitalPhotos.netPhoto illustrative: surasakiStock / FreeDigitalPhotos.net « Oui, j’ai appris un peu en cours du soir avec une professeure tchèque à Bruxelles. Mais ce n’était qu’une heure par semaine et cela ne sert à rien… Ou disons qu’il faut tellement pratiquer que cela était trop peu. Mais j’ai pris des cours aussi à Prague dans une école de langues avec des gens de tous les horizons : de Chine, des Etats-Unis… Il y avait même un Français… »

 « Dans une de vos interviews précédentes, il y avait une dame qui avait appris le tchèque avec un manuel dans lequel il y avait des phrases comme ‘Bonjour, comment allez-vous, camarade ?’ (cf. : http://www.radio.cz/fr/rubrique/tcheque/ces-francophones-qui-parlent-tcheque-no-3-jai-appris-avec-tous-les-tcheques-possibles-sauf-avec-mon-mari). Moi, j’avais un manuel qui s’intitulait ‘Učte se česky s námi’ (‘Apprenez le tchèque avec nous’), qui avait été édité par l’Université Charles en 1997 et dans lequel il y avait des phrases du genre ‘Que vais-je faire ce week-end ?’ ou ‘Šla jsem nakupovat’ – ‘Je suis allée faire des courses’ et ‘Dlouho jsem čekala na vozík’ – ‘J’ai attendu longtemps pour avoir un caddie’… Quand j’ai vu ça, je me suis dit que j’avais mal compris, que cela voulait dire autre chose, que ce n’était pas possible. Il y a vraiment des petits décalages liés à la politique, à l’histoire et au quotidien des gens qui sont rigolos. Je suis donc arrivée après la génération de cette dame où on appelait les gens ‘camarades’ dans les manuels. Moi, il a d’abord fallu que j’apprenne à attendre pour avoir un caddie… »

Quelle langue avez-vous donc découverte et son apprentissage vous a-t-il plu immédiatement ?

Photo illustrative: Silvester Nuenenorl / freeimagesPhoto illustrative: Silvester Nuenenorl / freeimages « Oui, je trouve que le tchèque ressemble un peu au jeu du Scrabble. C’est une langue qui est faite pour jouer. Il y a beaucoup de possibilités avec les sonorités. On parle souvent du carcan de la langue française avec une grammaire et une syntaxe assez strictes. On n’y change pas l’ordre des mots comme ça… Par exemple, j’aime bien travailler à la bibliothèque de l’Académie des sciences à Prague. Et récemment j’ai demandé à la dame ‘Prosím pěkně paní, prodloužit platnost propadlé průkazky’, soit une phrase dont tous les mots commencent par la lettre ‘P’. En français, cela donnerait ‘S’il vous plaît madame, pourriez-vous prolonger la validité de ma carte qui est périmée’. Vous voyez, même pour les gens de l’OuLiPo ou de l’émission de radio Des Papous dans la tête, ce ne serait pas évident de formuler une phrase ressemblante. C’est donc une langue joyeuse avec laquelle il est possible de jouer grâce aux sonorités et aux raccourcis. Et puis je n’oublie pas tous ces préfixes ‘vy’, ‘pro’, ‘do’, etc., avant les verbes et les substantifs qui servent à bien préciser le sens des mots. Nous n’avons pas tous ces équivalents en français. Le tchèque est une langue très riche. »

 « Bon, là, le problème, c’est plutôt pour les Tchèques que pour moi, car ils sont obligés d’écouter mes fautes. Par exemple, si je dis ‘jít’ au lieu de ‘chodit’ (les deux signifient ‘aller à pied’, mais la forme ‘chodit’ permet de préciser que l’action se répète régulièrement, tandis que la forme ‘jít’ indique que l’on est justement en train d’aller quelque part, ndlr), les Tchèques comprendront quand même parce que même si l’aspect est faux, le verbe, lui, conserve un sens similaire. Les gens ne sont pas bêtes, ils sauront ce que je veux dire et qu’il s’agit toujours du verbe ‘aller’, même si c’est probablement peu agréable à l’oreille pour eux. »

Photo illustrative: spydermurp / freeimagesPhoto illustrative: spydermurp / freeimages « Mais j’ai encore d’autres problèmes… Par exemple, j’ai une fois écrit un email à plusieurs amies et j’ai commencé par ‘Milé děvky’ à la place de ‘Milé dívky’, ce qui fait que j’ai appelé mes copines ‘Chères putes’ alors que je voulais leur dire ‘Chères amies’. Pour moi, il y a juste une petite voyelle de différence et c’est difficile. Et puis, même si je n’ai pas vérifié, cela me déplaît que les deux mots soient si proches, car j’imagine que leur étymologie est plus ou moins la même (cf. : http://www.radio.cz/fr/rubrique/tcheque/une-fille-oui-mais-quelle-fille) et je me dis que ce n’est pas très sympa pour les filles… Du coup, j’utilise désormais toujours le mot ‘holka’ pour être sûre de ne plus faire ce genre d’erreur. »

 « Et puis, comme je le disais, on ne reconnaît pas les racines des mots, ce qui fait que je les confonds régulièrement. Par exemple, je me souviens que tel mot a cinq lettres, qu’il a un ‘K’, un ‘T’ ou un ‘R’ quelque part, je complète donc les vides avec d’autres lettres… et puis il se trouve toujours que ce n’est pas ça ! Autre exemple, j’ai une fois recommandé à quelqu’un un restaurant très agréable, non-fumeur et avec un… ‘dětský kousek’. Ce qui signifie ‘un morceau d’enfant’, alors que je voulais bien entendu dire ‘dětský koutek’, c’est-à-dire ‘un coin pour les enfants’ où ils peuvent jouer. Et il m’arrive de transformer des mots de la sorte dans presque chaque conversation. Heureusement, mes inventions font souvent beaucoup rire mes amis tchèques, surtout quand tout le monde comprend ce que je veux dire. »

 « Les Tchèques sont des oreilles d’éléphant »

Y a-t-il des mots tchèques qui vous plaisent plus particulièrement ou des mots qui caractérisent les Tchèques dans ce qu’ils sont et dans leur mode de vie ?

Photo: Kobako, CC BY 2.5 GenericPhoto: Kobako, CC BY 2.5 Generic « Là, j’ai plutôt envie de vous parler gastronomie. Un jour, dans une brasserie tchèque typique, le menu proposait des ‘sloní uši’, soit des ‘oreilles d’éléphant’… Je me dis alors ‘Ouah !, mais qu’est-ce que c’est que ça ?! C’est incroyable !’. J’ai bien évidemment commandé et, à ma grande surprise, c’était tout simplement l’équivalent d’une escalope à la viennoise, c’est-à-dire une tranche de viande complétement aplatie après avoir été soigneusement ‘martelée’ avec la panure par-dessus. Mais comme c’est justement une viande très fine et qu’on vous sert une portion tchèque de vingt centimètres, cela fait effectivement penser à une oreille d’éléphant… Alors qu’en France on va voir dans les menus des choses comme - je précise que je caricature - ‘farandole bergère sur son lit de verdure piquée d’étoiles noires’. Tout ça pour trois morceaux de vieux camembert rassis servis sur de la salade en sachet avec un coup de moulin à poivre. C’est pompeux et grandiloquent, et je pense que n’importe quel Tchèque qui verrait ça, trouverait cette manière de décrire la nourriture complètement ridicule. Bref, tout ça pour dire que, pour moi, les Tchèques sont un peu des oreilles d’éléphant, alors que les Français sont des farandoles de camembert. »

Puisque vous êtes traductrice, aimeriez-vous traduire du tchèque un jour ?

Photo: BaobabPhoto: Baobab « Oui, je trouve qu’il y a énormément de choses qui sont très bien pour les enfants. Les Tchèques ont une tradition incroyable en matière d’illustration des livres. Il y a une grande attention portée à la couverture, à la qualité du papier, au choix de la police à l’intérieur, aux couleurs, qui sont souvent des découpages… Il y a tellement de bons illustrateurs ! J’aime beaucoup par exemple ‘Jak zvířata spí’ – ‘Comment les animaux dorment’. Je trouve que c’est un livre lui aussi assez caractéristique de l’esprit tchèque. On y trouve un flamant rose, un chien, un guépard et différents animaux, et le livre explique aux enfants de manière à la fois scientifique et très poétique, avec beaucoup d’humour, comment effectivement dorment tous ces animaux. Oui… Il y a plein d’excellentes choses en tchèque qui excitent ma curiosité et j’avoue que j’aimerais bien pouvoir en arriver un jour jusque-là. »

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