Le tchèque du bout de la langue Ces francophones qui parlent tchèque (n° 3) : « J’ai appris avec tous les Tchèques possibles, sauf avec mon mari »

09-06-2016 14:49 | Guillaume Narguet

Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague ! Ancienne professeure d’anglais fraîchement retraitée, Martine Kubišta est une jeune mamie française qui vit à Prague avec son mari tchèque depuis désormais un an et demi. Mais c’est en France, dans les années 70, lorsque tout laissait encore à penser que la Tchécoslovaquie resterait à jamais une République socialiste imperméable à l’Ouest, que Martine a appris le tchèque. Par amour pour celui qui allait devenir l’homme de sa vie, bien entendu, mais aussi par amour des langues et… pour pouvoir communiquer avec sa belle-mère, la « babička » de ses enfants devenus plus tard bilingues eux aussi. C’est tout cela que Martine Kubišta est venue nous raconter dans nos studios pour la suite de notre série consacrée aux francophones qui parlent tchèque…

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Martine Kubišta, photo: Archives de Martine KubištaMartine Kubišta, photo: Archives de Martine Kubišta « Effectivement, mon mari est tchèque et nous nous sommes connus en 1978. Il a émigré en France et lorsque nous nous sommes mariés, j’ai voulu apprendre le tchèque. Apprendre la langue de la personne avec laquelle on s’apprête à vivre et qui a de la famille m’a semblé être une évidence, même si à l’époque, sous le régime communiste, il était impossible de savoir si nous allions pouvoir un jour revenir en Tchécoslovaquie et dans quelles circonstances. Pour autant, apprendre le tchèque m’a semblé une évidence, et ce pas forcément pour parler avec mon mari, mais au moins avec ma belle-mère et sa famille. Jusqu’au jour où j’ai eu l’occasion de venir ici… »

« Au début, notre langue commune avec mon mari était l’allemand, car il ne parlait pas un mot de français et moi pas un mot de tchèque. Quand il est arrivé en France, nous avons donc d’abord dû concentrer nos efforts sur son apprentissage du français, car il fallait faire vite. En France, il a fallu qu’il reprenne à zéro toutes ses études d’ingénieur. Nous n’avons donc jamais parlé tchèque à la maison. Pour autant, je me suis dit qu’il fallait que j’apprenne le tchèque. J’ai donc décidé de l’apprendre seule. »

« Ma belle-mère était alors en retraite et elle obtenait parfois des visas pour venir nous rendre visite en France. Il fallait donc que je puisse communiquer avec elle. A Prague, j’ai acheté une méthode qui s’appelait ‘Čeština pro samouky’ (littéralement ‘Le tchèque pour les autodidactes’). C’était une méthode tout ce qu’il y a de plus classique, mais qui me convenait très bien. Cela commençait avec ‘tady je stůl’ (ici, il y a une table), ‘já se jmenuji’ (je m’appelle), etc. Ce qui est assez drôle, c’est que, comme c’était à l’époque communiste, il y avait des ‘Dobrý den, soudruhu’, ‘Dobrý den, soudruhu profesore’ (Bonjour, camarade professeur). Mais pour le reste, ce manuel était très bien fait. Pour moi qui étais professeure de langue, la manière d’aborder une langue est importante et je suis plutôt partisane d’une approche progressive et traditionnelle. »

 « Le tchèque parlé simplifie les choses, sauf pour ceux qui doivent l’apprendre »

Qui passe donc par les bases. Pour ce qui est du tchèque, qui passe par un apprentissage fastidieux d’une grammaire relativement compliquée, votre maîtrise de l’allemand vous a néanmoins peut-être aidée, par exemple dans la compréhension des cas…

« Oui, et puis j’avais fait aussi sept ans de latin au collège et au lycée. Je suis d’une génération à laquelle on enseignait encore le grec. Par conséquent, les déclinaisons du tchèque n’avaient rien de difficile en soi pour moi, si ce n’est qu’il faut quand même les retenir. Et là, en tchèque… Cela fait quand même partie des choses les plus dures à apprendre. En allemand, ce n’est rien du tout, car il n’y a que quelques cas. Alors qu’en tchèque… C’est un peu comme en latin. Il y a toutes les déclinaisons et toutes les exceptions possibles avec les variantes animées ou inanimées, sans oublier la subtilité du tchèque parlé qui simplifie, paraît-il, les choses. Alors, oui, pour un Tchèque, c’est une simplification. Mais pour quelqu’un qui l’apprend, cela fait encore une déclinaison supplémentaire. Au final, vous apprenez quelque chose dans les livres et entendez autre chose lorsque vous parlez avec les gens… »

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková « Enfin bon, on se débrouille quand même progressivement. Personnellement, je mettais en pratique avec ma belle-mère les exercices que je faisais dans mon manuel. Mais jamais avec mon mari, car lui avait besoin d’apprendre le français non pas juste pour converser à table, mais pour pouvoir suivre des études supérieures. Du coup, je ne pratiquais pas avec lui. Et comme nous sommes restés en France, que nous en avons pris l’habitude et que nous étions dans un contexte francophone, nous avons toujours parlé en français à la maison. Et même depuis que nous nous sommes installés à Prague, mon mari et moi continuons à parler français ensemble. En fait, je ne parle tchèque avec lui que lorsque nous sommes avec d’autres tchécophones ou avec de la famille. Bref, j’ai parlé le tchèque avec ma belle-mère et toutes sortes de gens, sauf avec mon mari tchèque ! »

 « Le russe m’a aidée dans mon apprentissage du tchèque »

Parallèlement à votre manuel, aviez-vous la possibilité de suivre des cours à l’université ?

« Pas du tout. A l’époque, j’habitais en Lorraine, j’aurais donc eu peut-être une possibilité à Nancy. Mais comme j’avais ma fille Anna, qui est journaliste à Radio Prague aujourd’hui, que je travaillais et que j’habitais à trente kilomètres, j’ai vraiment appris seule le tchèque. Ensuite, quand nous avons pu commencer à voyager en Tchécoslovaquie après la révolution, nous achetions aussi parfois des films tchèques sur des cassettes VHS. Les films, cela aide beaucoup. Et puis les allers-retours entre la France et la République tchèque ont été de plus en plus fréquents et je me suis mise à lire. Il s’agissait de livres qui non seulement m’intéressaient mais qui étaient aussi faciles d’approche pour ne pas buter sur chaque mot. J’ai donc appris à la fois sur le tas et avec une méthode. Je pense que quand on apprend sur le tas, on retient des petites formules, mais on n’arrive pas à s’exprimer. »

Le tchèque est-il une langue qui vous a plu ? Il y a beaucoup d’étrangers que la découverte rebute…

Photo: David Castillo DominiciPhoto: David Castillo Dominici « Ah non, j’ai adoré ! J’aime les langues et je suis issue d’une famille de linguistes. Et puis j’avais fait aussi un peu de russe vers l’âge de 15-16 ans avec le père d’une amie, qui était le fils d’un Russe qui avait émigré après la révolution. Il nous apprenait donc un peu de russe à moi et à sa fille. Je ne peux pas prétendre que je parlais russe, mais son apprentissage m’avait donné malgré tout une notion des langues slaves. Et je pense que cela m’a un peu aidée dans l’apprentissage du tchèque. »

 « Apprendre une langue, c’est découvrir la mentalité d’un autre peuple »

Qu’est-ce qui vous plaît plus particulièrement dans cette langue tchèque ?

« Quelles que soient les langues, j’aime ce que chacune d’elles exprime de différent. Une table est une table dans toutes les langues. D’accord. Mais dès que l’on va un peu au-delà de cet aspect mot pour mot, on découvre la mentalité d’un peuple à travers sa langue. Par exemple, à l’époque communiste, j’avais appris dans mon livre que le mot ‘acheter’ se dit ‘koupit’. Jusqu’au jour où en rentrant de courses que je venais de faire, ma belle-mère m’a demandé : ‘Co jsi sehnala ?’. Je me suis dit : ‘Tiens, je n’ai pas appris ce mot-là’. Et j’ai vite compris qu’à l’époque communiste, les gens disaient plutôt ‘sehnat’ (‘trouver’) que ‘koupit’, car on cherchait à trouver quelque chose dans les magasins (Rire). Alors que moi, j’avais acheté… »

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková « Cette anecdote appartient à l’histoire, certes, mais cela n’enlève rien au fait que l’on découvre une réalité à travers les mots. Là, en l’occurrence, c’était une réalité politique ou économique. Autre exemple, quand on regarde un film, on rentre vraiment dans la mentalité du pays. Une fois, avant d’émigrer, mon mari m’avait emmenée dans un petit cinéma de quartier à Prague pour voir le film de Miloš Forman ‘Lásky jedné plavovlásky’ (‘Les amours d’une blonde’), que je ne connaissais pas. Et dans cette salle, tout le monde était plié en deux régulièrement, tandis que moi… Mon mari avait beau me traduire certaines choses, car bien entendu ce n’était pas sous-titré, je me sentais gênée. Je devais être la seule à ne pas rire. Puis j’ai revu le film quelques années plus tard lorsque je maitrisais le tchèque, et là j’ai compris à retardement ce que je n’avais pas compris à l’époque. J’ai alors ri des mêmes choses que les Tchèques. L’apprentissage de la langue me permettait de comprendre ce qui se passait réellement. »

Quels sont les mots que vous considérez comme étant typiquement tchèques ?

« Au début, il y a eu bien évidemment tous les mots et jeux de langue qualifiés d’imprononçables à cause de leurs suites de consonnes. Je pense à ‘Krtek’ (La Petite Taupe) qu’aime d’ailleurs beaucoup ma petite-fille, à ‘řeřicha’ (du cresson) ou encore à ‘Strč prst skrz krk’ (littéralement ‘Enfonce un doigt dans la gorge’)… Ce sont des petites choses amusantes. »

 « Le miracle des enfants »

Vous avez évoqué la langue de communication avec votre mari, mais quid de vos enfants ? Beaucoup de Tchèques qui ont émigré sous le régime communiste ont fait le choix de ne pas parler tchèque à leurs enfants et de ne pas leur transmettre leur langue maternelle, notamment parce qu’ils pensaient que leur pays resterait fermé et qu’ils n’auraient plus la possibilité d’y revenir.

« Là aussi, cela a été une évidence. Mes enfants avaient un père, une grand-mère, des cousins et de la famille tchèques. La grande difficulté au début était que je ne parlais pas encore tchèque et que mon mari ne rentrait à la maison que le week-end en raison de ses études. Au quotidien, les enfants n’avaient donc pas la possibilité d’entendre de tchèque. En revanche, ils en avaient l’occasion lorsque ma belle-mère venait en France. Parfois, elle obtenait des visas pour trois ou six mois. Du coup, au lieu de mettre ma fille à la crèche, c’est ma belle-mère qui gardait sa petite-fille. Elle a donc appris le tchèque avec sa grand-mère. »

Avec des chansons traditionnelles, on suppose, comme avec toutes les babičky - les mamies tchèques…

Photo: ČT24Photo: ČT24 « Exactement, toutes les petites ritournelles du type ‘Kovej, kovej, kováříčku’ en enfilant leurs chaussures. Bref, toutes ces choses qu’apprennent les petits Tchèques. Quand la grand-mère d’Anna était là, il y avait une atmosphère tchèque à la maison, car moi aussi, il fallait bien que je communique avec ma belle-mère. Et puis quand elle repartait, il y avait un creux. La chose que j’essayais donc de faire, car je ne voulais pas non plus apprendre de ‘bêtises’ à ma fille, était d’entretenir en regardant des petits livres pour enfants tchèques ou en reprenant régulièrement avec elle toutes les chansons et ritournelles qu’elle connaissait, bien entendu tout en lui parlant français pour le reste. »

« Cela fait qu’Anna n’était pas complètement coupée du tchèque. Chaque fois qu’elle a eu ensuite l’occasion de le reparler, soit lorsque nous avons pu voyager là-bas ou lorsque ma belle-mère venait chez nous, elle s’en sortait. Son frère aussi plus tard. Le premier jour, c’était comme s’ils avaient tout oublié, et le lendemain c’était reparti comme si tout était resté emmagasiné quelque part dans leur petite tête. C’était assez drôle à observer et je dois dire que c’est assez miraculeux de voir ça chez les enfants. »

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