« Les Hommes hors-jeu » : un chef d’œuvre de la littérature tchèque traduit en français

« Un livre dans lequel on parle de foot du début à la fin, mais qui n’est pas sur le foot » : voilà en somme comment le traducteur Martin Daneš et l’éditeur Jérôme Carassou présentent « Les Hommes hors-jeu », un livre écrit par Karel Poláček en 1931 dont la traduction en français est récemment sortie aux éditions Non Lieu. Contemporain de l’illustre Karel Čapek, dont l’œuvre a été en grande partie traduite en français, Karel Poláček est l’un des plus grands écrivains tchèques de l’entre-deux guerres. Mais un auteur encore complètement inconnu pour le public français. Avant la parution à venir de « Nous étions cinq », roman le plus célèbre de Karel Poláček, « Les Hommes hors jeu » vise donc à réparer cet oubli. A travers l’histoire d’amitié de supporters d’équipes de football rivales, les lecteurs découvrent une Prague qu’ils ne connaissent pas ou peu : la Prague des petites gens du début des années 1930. Un livre plein d’humour dans lequel ses premiers lecteurs, bien avant encore la montée en puissance du nazisme dans l’Allemagne voisine, pouvaient pourtant déjà lire « Le monde s’avance vers une catastrophe. Les Juifs finiront par être exterminés, vous verrez ça. Rien ne vient par hasard. » Un peu à la manière de Čapek quelques années plus tard avec « La Guerre des salamandres », lui aussi annonciateur des pires idéologies, Karel Poláček apparaît donc comme un visionnaire et surtout un fin observateur de son époque. On vous l’a dit : c’est bien plus que de foot et de ballon, cette « absurdité ronde » comme l’appellent parfois les Tchèques, dont il est question dans « Les Hommes hors-jeu ». A l’occasion de la foire Le Monde du livre, qui s’est tenue à Prague en fin de semaine dernière, Radio Prague a rencontré Martin Daneš et Jérôme Carassou, respectivement donc traducteur et éditeur des « Hommes hors-jeu ».

Martin Daneš, photo: MZVMartin Daneš, photo: MZV MD: « J’ai lu ce roman quand j’avais 18-19 ans. J’avais beaucoup aimé. C’est un récit très dynamique et drôle. Je me suis dit que ça pourrait l’être tout autant si on le traduisait. »

A-t-il été difficile de convaincre un éditeur français ?

MD : « Je croyais que ce serait mission impossible au début. J’ai traduit un extrait que j’ai envoyé à plusieurs éditeurs français. Bien entendu, la plupart d’entre eux ne se sont même pas manifestés, mais une minorité a quand même répondu. J’ai eu une réponse assez positive notamment d’Actes Sud, qui estimait l’extrait intéressant mais un peu suranné. Puis j’ai envoyé une version à Jérôme qui a eu une réaction encore plus positive et qui m’a finalement dit ‘oui !’. »

Quelles sont les raisons, Jérôme, qui vous ont amené à dire ‘oui’ ?

JC : « D’abord parce que ce n’est pas un texte suranné. Je crois que l’écriture de Poláček est très moderne. Et puis la traduction de Martin a rendu l’humour de Poláček de manière brillante. C’est un texte très drôle qui a ceci d’avantageux que pour faire connaître l’Europe centrale en général et la République tchèque en particulier, les lecteurs français ont besoin d’autre chose que des éternelles complaintes sur l’ère communiste. Donc, publier un des grands classiques de la littérature tchèque, qui a écrit avant la Deuxième Guerre mondiale, c’était montrer autre chose de la culture tchèque. Publier cette parodie, c’est aussi essayer d’attirer un certain nombre de lecteurs français vers cette culture que l’on connaît très mal en France. »

Comment présenteriez-vous ce livre ?

MD : « C’est un livre sur le foot, mais c’est un livre fort. En fait, le sujet n’est pas le vrai sujet du livre, même si on parle du foot du début jusqu’à la fin. Le vrai sujet, c’est l’esprit partisan poussé à l’extrême et les conflits qui en résultent entre les partisans de fois diverses, parce que dans le roman, on parle de foi pour une équipe de foot. En fait, avec cette parodie, on pourrait extrapoler jusqu’à des sujets plus graves et plus sérieux que celui du foot. »

Qu’est-ce qui, dans ce livre, peut plus particulièrement intéresser les lecteurs français ?

MD : « Je pense que c’est le temps. C’est une écriture très moderne, une histoire somme toute banale mais qui, racontée par Poláček, devient drôle et passionnante. Les dialogues aussi sont très modernes, surtout si on prend en considération le fait que cela a été écrit au début des années 1930. Moi, je vois un lien avec le cinéma de la nouvelle vague tchèque des années 1960, dans lequel on place des gens qui parlent d’une manière très spontanée avec des dialogues un peu loufoques qui donnent un effet très intéressant. »

Photo: Non Lieu & KarolinumPhoto: Non Lieu & Karolinum Avant de vous lancer dans la traduction de cet ouvrage, connaissiez-vous cette vie à Prague dans les années 1930 ainsi que ce monde du football de quartier, un monde socialement très populaire ?

MD : « Bien sûr je n’ai pas connu la vie à Prague dans les années 1930, mais à partir des mes lectures et des mes études, je me suis fait une idée de ce qu’a été cette période de l’entre-deux guerres à Prague, qui est un peu particulière dans l’histoire du pays. Pour ce qui est du foot, je ne suis pas amateur. Le fait que j’ai quand même aimé le roman de Poláček prouve que ce n’est pas un livre sur le foot. »

Le titre et la couverture très belle du livre avec une photo noir et blanc d’un célèbre joueur de l’époque sont un peu trompeurs, on pourrait penser que…

JC : « Sur la photo, on voit Matthias Sindelar, un footballeur autrichien (d’origine tchèque, ndlr) qui a combattu le fascisme en refusant de jouer pour le Reich. On a quand même dans cette peinture de la société pragoise des années 1930 en arrière-plan la montée du fascisme en Europe, puisque c’est finalement l’histoire d’une amitié entre un prolétaire tchèque et un petit commerçant juif, une amitié improbable au début, que le football va réunir même s’ils ne supportent pas les mêmes clubs. Je ne suis pas un spécialiste du foot, mais il faut voir dans ce livre le foot comme une symbolique de l’humanité. Poláček fait du football le plus petit des dénominateurs communs, et d’ailleurs, les seuls personnages qui n’aiment pas le foot dans son livre sont des grincheux, des personnes même assez obtuses qui vivent avec certaines idées. Le foot fait que l’on découvre l’autre et que l’on accepte l’humanité de l’autre. »

Le lecteur amateur de sport peut donc penser qu’il s’agit d’un livre sur le football, or ce n’est pas tout à fait le cas…

Photo: SNKLHUPhoto: SNKLHU JC : « Oui, enfin il y a quand même du football pratiquement à toutes les pages. Toutes les situations romanesques sont suscitées à partir d’un match. Ca commence avec l’un des protagonistes qui essaie de se débrouiller pour aller voir un match alors qu’il n’a pas d’argent. Ensuite, il se dispute avec celui qui deviendra son ami parce qu’ils ne supportent pas la même équipe. Ils finissent même au commissariat… Tout cela jusqu’au mariage au final, puisque tout se termine bien. Tout tourne donc autour du football. C’est le football pour Poláček. Je pense que c’était une réalité culturelle dans la Tchécoslovaquie des années 1930. Cela aurait pu être autre chose, mais que nous dit Poláček, qui lui-même était juif, avec le football ? Il nous dit qu’ils sont juifs, mais qu’ils sont humains parce qu’ils aiment le football. »