Émission spéciale Une facette peu connue des relations franco-tchèques : les relations scientifiques dans l’entre-deux-guerres
Radio Prague vous propose de poursuivre sur ce thème des liens qui unissaient la France aux pays tchèques dans l’entre-deux-guerres, mais en prenant un angle plus précis, et beaucoup moins évident. Antoine Marès a parlé en première partie d’émission des liens politiques et artistiques qui unissaient les deux pays. Moins connus sont peut-être les liens scientifiques. Un historien des mathématiques de la faculté de Jussieu à Paris, Laurent Mazliak s’est intéressé à ce sujet avec un collègue tchèque de Brno, dans le cadre de Barrande, un programme de coopération européen. C’est ainsi qu’ils se sont intéressés au destin et à la correspondance de deux mathématiciens Maurice Fréchet, nommé professeur à Strasbourg à l’issue de la Première Guerre mondiale et Bohuslav Hostinský, nommé à l’Université Masaryk de Brno en 1920. Entretien avec Laurent Mazliak, qui a avoué lui-même sa surprise en découvrant ces liens finalement peu connus autour des sciences.
L’Université Masaryk de Brno « Très honnêtement, pour moi, ça a été partiellement une découverte
: je me doutais bien qu’il y avait eu des échanges, comme dans
n’importe quelle zone du monde, en tout cas, de l’Europe. Par contre,
ce qui a été une découverte pour nous, c’est de voir comment ça
s’est inscrit dans l’histoire plus générale, dans l’histoire
bilatérale des relations franco-tchécoslovaques au moment où la
Tchécoslovaquie a été créée. Il y a eu une recherche, aussi bien du
côté français que du côté tchèque, pour des raisons différentes,
pour multiplier les contacts en question. Pour ce qui est des Tchèques,
cette recherche avait pour but de contrebalancer les contacts plus
traditionnels avec les pays germaniques, l’Allemagne et l’Autriche. En
particulier les mathématiciens qui avaient plutôt des contacts avec les
pays germaniques ont cherché après la Première Guerre mondiale à avoir
de nouveaux contacts, en particulier avec les pays vainqueurs, et
notamment
la France. C’est comme cela que le mathématicien, Bohuslav Hostinský,
qui a été nommé professeur de physique théorique à l’Université
Masaryk de Brno en 1919, a cherché à établir des contacts réguliers
avec la France et a notamment mis en place tout un système de
publications, d’échange de publications avec différents instituts
mathématiques, en particulier en France. »
Carte de congressiste de Hostinský à Strasbourg en 1920
Donc d’une certaine façon, ces relations scientifiques étaient
teintées d’un arrière-plan politique. L’aspect, disons, plus
nationaliste, venait se greffer à l’aspect purement scientifique, si
vous dites que c’était contre le côté germanique...
« Oui. Mais les choses sont extrêmement mélangées. C’est ça qui fait leur intérêt aussi. Il y a véritablement des raisons scientifiques. Même si les contacts, officiels surtout, étaient plus souvent dirigés vers l’Allemagne et la monarchie austro-hongroise avant la Première Guerre mondiale, il existait quand même des contacts avec la France qui était une école mathématique de pointe avant 1914-1918. A cette époque, un certain nombre de Tchèques étaient allés étudier en France, ce qui était le cas de Bohuslav Hostinský. A la fin des années 1907-1908, il avait fait un séjour à Paris de plusieurs mois et s’était mis au contact des mathématiques françaises. Du coup, le fait que les liens aient été noués ou renoués avec les mathématiques française après la guerre, était assez naturel d’un point de vue scientifique. Par contre, se sont greffés là-dessus une envie et un besoin de lier des contacts institutionnels pour assurer à la jeune république une certaine place dans la communauté scientifique internationale en tant que représentante officielle de la jeune science d’Europe centrale. Ce qui est particulièrement frappant, si on regarde le premier congrès international de mathématiques qui a eu lieu après la Première Guerre mondiale, en 1920, à Strasbourg, un lieu très hautement symbolique à ce moment-là, c’est que la délégation tchèque est absolument énorme. Enorme en proportions par rapport à la taille du pays... Sur 200 délégués environ, il devait y avoir une bonne dizaine de Tchécoslovaques ce qui est très important. Et là, il y a eu vraiment une recherche pour établir des relations politiques, pour établir des liens entre les deux communautés scientifiques institutionnelles. »
Bohuslav Hostinský
Si je comprends bien, côté français on a répondu présent. Cela
correspondait à une volonté politique côté français. Il y a ces liens
ou ces similitudes de destin entre pays tchèques et Alsace, or justement,
le professeur français avec qui Hostinsky correspond est nommé à
l’université de Strasbourg...
« Là aussi les choses sont assez compliquées. Pour ce que vous disiez au début : oui, les Français ont répondu présent, dans le sens où ils se sont montrés très intéressés à établir des contacts avec les pays libérés du joug germanique, en particulier la Tchécoslovaquie. Ils ont lancé une offensive de charme à grande échelle face à ces pays. Et le cas de l’Alsace a été utilisé un peu comme un ressort. C’est quelque chose qu’on a découvert en faisant nos recherches. Effectivement, il y a toute une rhétorique qui est développée au lendemain de la Première Guerre mondiale pour mettre en parallèle le cas de l’Alsace et celui des pays libérés des Empires centraux, en particulier celui de la Tchécoslovaquie. On trouve dans les articles de journaux, les discours de façon récurrente ce thème selon lequel les Alsaciens sont particulièrement bien placés pour comprendre les Tchèques.
Maurice Fréchet
Quand je disais que les choses étaient complexes, c’est que cette
offensive de charme va fonctionner plus ou moins en fait. Les Français
ont
un peu péché soit par orgueil soit par innocence vis-à-vis des
Tchèques. C’est d’ailleurs un comportement qu’on retrouve en
Alsace.
Là-bas, le gouvernement de Paris, en envoyant des représentants en
Alsace, après 1918, a été absolument persuadé que tous les Alsaciens
allaient se jeter dans les bras de la nouvelle administration française.
Ca s’est effectivement passé sur un plan émotionnel, les Alsaciens
étaient très contents de retourner dans le giron de la France, mais en
même temps, ils tenaient beaucoup à leur particularité pour ne pas dire
leur particularisme. Les choses ne se sont donc pas passées aussi
simplement que le gouvernement français l’espérait. Par exemple, à
l’Université de Strasbourg, le professeur Fréchet qui était le
contact de Bohuslav Hostinský, était un mathématicien français nommé
à
Strasbourg en 1919. Dans les rapports qu’il envoie, les discours qu’il
prononce, il souligne qu’il est important que la France comprenne le
particularisme alsacien et les utilise pour construire un modèle alsacien
spécifique. On retrouve la même chose avec la Tchécoslovaquie. Les
Français, là aussi, ont pensé que les Tchécoslovaques allaient les
accueillir à bras ouverts mais aussi très pressés de rendre visite à
la
France, d’organiser des voyages etc. Les choses ont été très ouvertes
bien entendu au niveau officiel, institutionnel et incontestablement, dans
l’entre-deux-guerres, la France est le contact scientifique de la
Tchécoslovaquie, mais en même temps les Français ont péché par
naïveté parce qu’ils ne se sont pas rendus compte que les Tchèques
pouvaient avoir aussi envie de développer des contacts dans d’autres
directions et en particulier vis-à-vis des autres pays d’Europe
centrale. On trouve dans les papiers de Hostinský un très grand effort
pour fédérer les mathématiciens des pays slaves, de créer vraiment une
communauté. Donc oui, la France était un très grand contact
scientifique
international et celui duquel les Tchèques attendaient le plus, mais par
contre elle n’était pas l’unique destination qui intéressait les
Tchèques. »
Dans l’entre-deux-guerres, comment se sont concrétisé ces liens ? Ya-t-il eu des échanges entre des étudiants ? Vous parliez aussi de publications... Et je suppose qu’à toute cette collaboration, Munich a apporté un coup d’arrêt définif...
Lettre de Fréchet à Hostinský du 29 juin 1919 « Oui, pour commencer par la fin, les choses sont simples : à partir de
la fin 1938, il y a un virage total et un arrêt de quasiment tout. Il y a
une inertie. Ce qui a été ma grande surprise en regardant les archives :
même pendant la période d’occupation on continue quand meme à trouver
des cours de Français. Or une des preuves tangibles de la multiplication
de ces contacts scientifiques entre la France et la Tchécoslovaquie,
c’est que dans toutes les écoles, et en particulier les écoles
scientifiques, il y a une multiplication des cours de Français. Mais
sinon, en ce qui concerne les échanges, on s’attendait à en trouver
énormément parce que quand on lit la correspondance de Fréchet et
Hostinský, tous les deux semblent très volontaristes dans cette
direction-là. Mais quand on regarde les chiffres de près, on
s’aperçoit que les Tchèques sont relativement peu venus. Il y avait
des
raisons objectives, matérielles, qui ont fait cela. Notamment, un très
gros problème qui apparaît dans les années 1920, lié au taux de change
qui rend les voyages quasi impossibles. Il y a des lettres quasi
alarmistes
de l’ambassadeur de France à Prague qui envoie des lettres à Paris en
disant : vous demandez d’envoyer des étudiants tchèques en France,
mais
il faut que vous vous rendiez compte qu’à
moins d’offrir de payer l’intégralité du séjour et du voyage,
c’est absolument impossible. Là aussi c’est une illustration qui
montre que les Français avaient péché par naïveté. C’est une raison
matérielle, mais il y a aussi une autre raison : incontestablement la
Tchécoslovaquie a été le pays où il y a eu le plus d’essais de
développer une communauté nationale scientifique, donc de garder sur
place les meilleurs étudiants, de développer sur place des centres
universitaires de recherche de pointe qui seraient capables de les
accueillir. Donc même si les intentions sont déclarées, surtout au
début des années 1920, où il y a des déclarations flamboyantes côté
tchèque et français pour célébrer l’entente entre les deux pays, en
fait, les étudiants qu’on trouve en France sont plutôt sporadiques. Et
les raisons pour lesquelles ils sont venus sont personnelles,
c’est-à-dire par des liens personnels. On voit par exemple un étudiant
de Brno venir à Paris, à cause de liens personnels entre Paris et Brno.
Mais finalement ce n’est pas dans le cadre institutionnel que les choses
vont se passer. »







