Raconter l’histoire du cinéma Lucerna, c’est raconter l’histoire de la Tchéquie

Le spectateur qui se rend au cinéma Lucerna, en plein cœur de Prague, dans le palais du même nom et ses célèbres galeries, fait sans doute plus que d’aller simplement voir un film. Il profite d’un bâtiment à la décoration Art nouveau incroyable, d’une salle éclatante et d’un confort inégalé et s’inscrit dans une histoire centenaire qui est celle de tous les Tchèques. Dans le cadre de sa série sur les cinémas mythiques, le réalisateur Joël Farges ne s’y est pas trompé et consacre un épisode au Lucerna, un film qu’il a écrit avec la scénariste et écrivaine Tereza Brdečková, déjà diffusé en France et qui devrait prochainement l’être en Tchéquie. C’est avec eux deux, Joël Farges et Tereza Brdečková, que Radio Prague vous propose de découvrir l’histoire de ce cinéma à l’occasion de ce programme spécial.

Cinémas mythiques : Lucerna, photo: Kolam ProductionsCinémas mythiques : Lucerna, photo: Kolam Productions Joël Farges : « Quand vous racontez l’histoire du Lucerna, vous racontez l’histoire de la République tchèque. Il y a un entremêlement entre l’histoire du cinéma et l’histoire qui se joue à ses portes, puisque c’est sur la place Venceslas que tous les grands événements ont lieu, c’est-à-dire l’invasion des nazis, l’invasion des chars russes, les grands mouvements de foule de 1989 qui vont porter Václav Havel au pouvoir. Donc vous avez, devant sa vitrine, toute l’histoire qui défile. Et à l’intérieur de la salle évidemment, il y a des films de la cinématographie tchèque et qui racontent eux aussi, année après année, l’histoire de la République tchèque. Donc vous avez, là tout à coup, et de façon unique au monde je crois, une histoire d’une salle qui représente l’histoire de son pays. »

« Et son architecture et sa décoration correspondent à l’Art nouveau. Tout correspond au Prague du début du siècle dernier, à travers une décoration qui est très spécifique et très singulière. Vous avez en plus ce décors, ces corridors, ces escaliers en marbre…Et puis il y a maintenant la statue équestre de Venceslas à l’envers, la statue réalisée par David Černý qui vient rajouter à ce côté ‘surréaliste’ du Praga magica. »

Une histoire personnelle

Evoquer l’histoire d’un cinéma, c’est d’abord évoquer les expériences personnelles de ceux qui l’ont fréquenté et qui le fréquente toujours. Un jour, Joël Farges et Tereza Brdečková ont mis les pieds pour la première fois au Lucerna. Pour tous les deux, c’était dans les années 1970, en pleine période de normalisation :

Lucerna, photo: Milda, CC BY-SA 3.0Lucerna, photo: Milda, CC BY-SA 3.0 Joël Farges : « La première fois où je suis venu à Prague, c’était en 1972 ou 1973. Il y a très longtemps. J’étais très jeune et j’étais venu montrer mon tout premier film et j’avais été très admiratif du parfum de cette salle qui m’avait beaucoup touché et qui était encore avec des sièges en bois. Je ne sais pas, je crois qu’il s’appelait encore le Cinéma des armées. Je ne suis pas sûr m’enfin je crois car il avait été débaptisé. »

Tereza Brdečková : « Etant gamine, j’allais très souvent au cinéma, pratiquement deux à trois fois par semaine et je fréquentais surtout les salles qui étaient sur la place Venceslas. Il y en avait au moins dix. Mais je n’avais pas le moindre de souvenir d’avoir été au Lucerna qui était pourtant au centre. J’en ai parlé à mes amis qui se sont dit également que c’était bizarre, qu’ils n’y avaient pas été non plus. Finalement, j’ai trouvé avec une documentaliste que le cinéma était en fait fermé entre 1966 et 1973 pour des raisons techniques. Mais personne n’en parlait. En plus, après la réouverture du cinéma, beau comme aujourd’hui, il y a immédiatement eu un incendie très bizarre et très destructeur. Personne n’en parlait, cela n’était même pas dans les journaux. On a trouvé cette nouvelle chez les pompiers. »

Cet incendie est un désastre car toutes les archives de la société Lucerna disparaissent dans les flammes. La raison technique qui explique la longue fermeture du cinéma à partir de 1966 serait liée à un problème électrique. Un souci qui n’aurait en fait jamais été réparé et qui, après la réouverture, aurait causé l’incendie ! Plus tard, Tereza Brdečková a pu aller voir des films, un peu à reculons cependant, dans la fameuse salle :

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková Tereza Brdečková : « Quand le Lucerna a été rouvert vers 1974, je m’en rappelle très bien mais je n’y allais pas très souvent, parfois avec mon père qui était aussi cinéaste et qui disait qu’il faut voir tous les films tchèques. Ce qui était vraiment une souffrance énorme comme cela était une période politique pas très souriante. Et justement, le Lucerna était là pour présenter les choses les plus idéologistes ! »

Joël Farges : « Je suis revenu ensuite à Prague en 1987-1988 tourner un film aux studios Barrandov et j’allais régulièrement voir des films tchèques. Et puis ensuite en 1989, j’étais là lors des grands mouvements populaires et j’allais entre le cinéma et la place Venceslas. Je m’étais logé à l’hôtel à côté, à l’Esplanade et donc j’étais un peu au premier rang. Bien que je ne parle pas tchèque, j’essayais de participer, en tout cas par l’émotion, à tout ce qui se passait à ce moment-là. Alors évidemment j’ai eu aussi une relation particulière parce que j’ai produit dans les années 1990 un certain nombre de films tchèques et slovaques, les films de Martin Šulík, de Petr Václav, de Zdeněk Tyc… A chaque fois que les premières de ces films avaient lieu, en général c’était au Lucerna. »

Une histoire familiale

Ing. Václav HavelIng. Václav Havel Le Lucerna, c’est avant tout une histoire de famille, celle de la famille Havel, si liée aux péripéties qu’a connues la nation tchèque au cours du siècle passé :

« Il y a beaucoup de cinémas qui ont été créés, puis animés, et qui ont été mêlés à l’histoire autour d’une famille, des familles assez puissantes, en général des familles industrielles. Donc là on avait le même modèle même si les Havel sont dans les premiers à faire cela. Et puis il y a une chose extraordinaire, c’est qu’ils sont mêlés à l’histoire de façon extraordinairement romanesque. En particulier, il n’y a pas d’autres salles où l’un des membres de la famille est devenu président de la République. Václav Havel évidemment est comme le fantôme qui est dans la salle tout le temps présent. »

A une époque où des entrepreneurs tchèques embellissent Prague, Václav Havel, premier du nom, le grand-père du dramaturge et premier président tchécoslovaque, fait construire à partir de 1907 le palais Lucerna aux abords de la place Venceslas. Le complexe intègre un cinéma, le Kino Lucerna…

Tereza Brdečková : « Les entrepreneurs tchèques de la seconde génération étaient énormément fiers de pouvoir construire, d’avoir le capital. Et c’était exactement la mentalité de Václav Havel, le premier, qui a décidé de construire une espèce de galerie selon le modèle de Bruxelles ou Paris ou les grandes villes européennes, c’est-à-dire des galeries avec des passages et des magasins. Car, à Prague, les rues sont étroites et les emplacements pour ces commerces sont assez limités. C’est Václav Havel qui a fondé le cinéma, qui, d’ailleurs devait initialement être une partie du Théâtre national, mais finalement il s’est dit qu’un cinéma serait plus rentable. C’est donc l’un des premiers à Prague. »

Miloš Havel, photo: ČT24Miloš Havel, photo: ČT24 Václav Havel a deux fils, qui vont prendre sa succession. Václav Maria Havel, le père du dramaturge et premier président tchécoslovaque, et Miloš Havel. Le premier est un architecte et promoteur immobilier. Le second a la passion du cinéma. Il créée rapidement sa société de production, Lucernafilm, s’occupe du Lucerna, et fait construire au début des années 1930, avec son frère, les studios Barrandov.

Joël Farges : « Miloš Havel est aussi un personnage extraordinairement romanesque. Il hérite aussi évidemment de cette salle mais il va monter un groupe cinématographique exceptionnel, unique au monde, avec un studio, des salles de cinéma, des équipes qui vont être bilingues et qui vont travailler dès le début à fabriquer des coproductions avec les Etats-Unis, l’Allemagne évidemment, et aussi la France. »

L’annexion des Sudètes en 1938, puis l’occupation de la Tchécoslovaquie l’année suivante par l’Allemagne nazie, vont évidemment changer la donne. Même si les Allemands laissent dans une certaine mesure vivre l’industrie cinématographique tchèque, ils en convoitent les trésors, avec l’idée de concurrencer Hollywood. Ils vont s’emparer de Barrandov mais laisser le Lucerna aux mains de Miloš Havel, qui entre dans la période difficile de sa vie :

Tereza Brdečková « Miloš Havel, qui était homosexuel, a été arrêté après l’occupation. Il a été tout étonné d’être relâché après trois jours. Les Allemands lui ont proposé de racheter ses studios, on lui a proposé un très bon prix et il aurait la possibilité d’y tourner dix films voire plus par an avec des vedettes tchèques en tchèque pour un loyer très modéré. Pour cela, il était vraiment pris pour un ami des Allemands. Il devait les inviter à la maison, à la chasse et tout cela. Il a donc vraiment dû jouer un double-jeu qui lui a été fatal après la guerre. »

La palais Lucerna, photo: Jekatěrina StaševskajaLa palais Lucerna, photo: Jekatěrina Staševskaja Joël Farges : « Les communistes sont sans pitié pour lui. Il se retrouve expulsé de sa propre salle, expulsé de ses propres biens, expulsé de son appartement. Ils sont obligés de vivre à plusieurs sur un seul étage, ce que Václav Havel raconte très bien. Il se retrouve évidemment face à des gens qui n’ont qu’une envie, c’est de lui prendre ses biens et c’est ce qui se passe. Et il essaie tant bien que mal de résister et à ce moment-là on l’accuse de tous les moments. En particulier, on l’accuse d’avoir collaboré avec les nazis, ce qui est totalement faux. Donc il a une première idée qui est de quitter son pays, ce qui n’est tout de même pas rien. Il tente le coup, il se fait arrêter à la frontière et il est emprisonné. Il passe un certain en prison, il revient chez lui, il est un peu démunis, désespéré, et il finira par pouvoir se réfugier à Munich, mais toute la fin de sa vie est d’une tristesse à pleurer. »

Nationalisé dès la libération en 1945, le Kino Lucerna reviendra dans le giron de la famille Havel dans les années 1990, à la faveur des lois de restitution des biens qui avaient été confisqués.

Une histoire du cinéma tchèque

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková Avec le cinéma Lucerna, c’est enfin l’histoire du cinéma tchèque que l’on touche du doigt. C’est ce que montre très bien le film de Joël Farges et de Tereza Brdečková. On y assiste à la naissance de ce cinéma, aux premiers succès tels Erotikon (1929), à l’arrivée du parlant au Lucerna, à l’ère des studios, à la nationalisation de l’industrie après la guerre, voulue par les professionnels, à l’emprise idéologique du régime communiste sur le cinéma des années 1950, au foisonnement créatif de la décennie suivante, la fameuse Nouvelle Vague, au repli sur soi de la normalisation, jusqu’au cinéma tchèque contemporain, qui peut-être, depuis la libéralisation des années 1990, se cherche encore.

Le Kino Lucerna semble lui avoir trouvé son rythme de croisière. Depuis 2013, il compte désormais une deuxième salle et le palais Lucerna doit être inscrit, à partir du 1er juillet prochain, sur la liste du patrimoine culturel national de la République tchèque. Le cinéma accueille régulièrement des premières et est un incontournable de tous les festivals qui animent l’année cinématographique à Prague.

Photo: Štěpánka BudkováPhoto: Štěpánka Budková Tereza Brdečková « On a beaucoup de salles de films d’art et essai ici, définitivement beaucoup plus de salles que le nombre de films qui sont achetés. Ces salles sont bien fréquentées. Les multiplexes, c’est techniquement très beau mais ce n’est pas très agréable pour des gens qui veulent voir des films d’art. Et puis les multiplexes sont vraiment très chers. »

Joël Farges « Je pense que le cinéma Lucerna a encore de très beaux jours devant lui. Le fait aussi que l’école de cinéma, la FAMU, ne soit pas loin ; tout cela fait une sorte de circulation qui me paraît une promesse d’avenir. »