Petr Kolář, le plus français des jésuites tchèques

A l’occasion des fêtes de Pâques, Radio Prague vous propose une rencontre avec le prêtre jésuite Petr Kolář. Il a derrière lui un parcours hors du commun : celui d’un ecclésiastique formé en Autriche, en Allemagne et en France, celui également d’un prêtre qui, dans les années 1970-80 à Paris, s’est occupé des exilés d’Europe centrale et orientale et, inversement, après la révolution de velours, de la communauté francophone à Prague. Celui enfin d’un journaliste de Radio Vatican et de la Radio tchèque qui exerce aujourd’hui à l’Eglise Saint-Ignace, place Charles, en plein centre de Prague.

Vivant en exil depuis 1968, Petr Kolář a effectué deux ans de noviciat en Autriche, avant de poursuivre sa formation jésuite en Allemagne puis finalement en France. Avant de parler, avec Petr Kolář, de son travail de responsable de la Mission catholique tchèque à Paris, nous lui avons demandé pourquoi, en tant que jeune séminariste, il avait été attiré par la France.

Petr Kolář, photo: Alžběta Švarcová, ČRoPetr Kolář, photo: Alžběta Švarcová, ČRo « Je suis né dans un milieu ouvrier, prolétaire. A Ostrava, à l’époque, il y avait des mines, du charbon, des aciéries… Dans le quartier où nous habitions, il n’y avait presque pas de catholiques. Nous étions, grosso modo, deux familles catholiques sur deux cents. A cette période-là, où je me posais la question de savoir comment est-il possible que l’on pratique quelque chose de si bizarre qui n’intéresse pas les autres, j’ai appris qu’en France, les prêtres ne servaient pas seulement dans les paroisses, mais qu’ils allaient dans les usines, où ils pouvaient s’adresser aux gens qui, normalement, n’allaient pas à l’église. C’étaient des prêtres ouvriers qui ont ensuite vécu des secousses, des hauts et des bas. Avant le Coup de Prague en 1948, j’avais lu un livre sur leurs activités et je me suis dit : ‘Moi, fils d’ouvrier, vivant dans les mêmes conditions, j’aimerais voir comment ça se passe.’ Plus tard, lorsque j'ai dû décider de la deuxième étape de mes études et me spécialiser, j’ai tout fait pour obtenir la permission de faire ces études en France. Il n’a pas été facile d’obtenir cette permission. A l’époque, l’Eglise catholique allemande était riche et finançait mes études, sans un clin d’œil, avec une générosité incroyable. Or en France, l’Eglise est pauvre, elle n’a pas de recettes par l’impôt religieux comme c’est le cas en Allemagne. Ensuite, j’ai vu que les salaires des prêtres français étaient vraiment bas. Il a donc fallu trouver un moyen de payer mes études. En plus la France ne jouissait pas d’une bonne réputation parmi les jésuites tchèques à l’étranger. Elle était considérée comme gauchiste, révolutionnaire, avec des expériences particulières, dont celle des prêtres ouvriers… »

Y-a-t-il quelque chose qui vous a surpris chez les jésuites français ?

« Le centre d’intérêt des chrétiens doit être ceux qui sont en dehors de l’Eglise et non ceux qui sont déjà dedans. »

 « D’abord je n’étais pas surpris, parce que je ne connaissais rien de la vie jésuite ! (rires) Je l’ai connue pour la première fois et définitivement en France. En Autriche et en Allemagne, j’étais étudiant, ce qui est autre chose que de se mettre au travail après les études. Je n’étais pas surpris, j’étais à l’écoute et curieux. Je ne me rendais pas compte que par-là, et les Français pourraient le réfuter ou le confirmer, je suis devenu un peu un jésuite français, par mon comportement, mes réflexes, ma formation. J’étais plutôt surpris au retour en République tchèque ! Ici, l’Eglise était moribonde. Dès que quelque chose bougeait, les communistes intervenaient. En fait, tout se passait dans l’illégalité. Personnellement, j’ai été confronté à certains problèmes. Le catholicisme morave (j’en parle parce que je suis né en Moravie) est très populaire : l’important est de faire certains gestes, respecter les traditions et obéir à la doctrine prêchée par le prêtre. Sans trop réfléchir, parce que, de toute façon, la principale vertu, c’est l’obéissance. Voilà comment j’ai été élevé. »

En France, l’obéissance est basée sur le dialogue

 « En France, c’est tout autre chose ! Quand j’ai terminé mes études, je suis allé voir le responsable jésuite français pour lui demander ce que je pouvais faire ensuite en France. J’étais toujours dans cette obéissance aveugle, mais… Il m’a reçu à bras ouverts, en me disant : ‘Ecoute Petr, on te connaît, on sait que tu ne seras pas idiot dans tes choix, la France est grande, alors trouve toi quelque chose !’ C’était un choc pour moi qui ne connaissais personne en dehors de l’école ! Evidemment, je ne pouvais pas dire que j’avais décidé de devenir pilote et faire des études d’aviation, ça non. Il a fallu ensuite discuter avec les responsables et être aussi prêt à accepter une autre opinion. Mais de manière générale, l’obéissance jésuite en France est basée sur un dialogue et la décision a été commune. Finalement, nous avons décidé, avec mon accompagnateur, que l’allais commencer au Centre Sèvres. D’abord dans la communauté Saint-Ignace. Ensuite, je me suis occupé de la gestion du Centre, étant donné que j’ai une formation technique. »

Secrétaire du cardinal Lustiger chargé d’Europe de l’Est

Vous-vous êtes occupé des réfugiés venus non seulement de l’ancienne Tchécoslovaquie, mais d’autre pays également, n’est-ce pas ?

Le cardinal Jean-Marie Lustiger, photo: Claude Truong-Ngoc, CC BY-SA 3.0Le cardinal Jean-Marie Lustiger, photo: Claude Truong-Ngoc, CC BY-SA 3.0 « Il y avait plusieurs dizaines de communautés catholiques étrangères à Paris : Lithuaniens, Croates, Polonais, Sud-Américains, Africains… Elles étaient une trentaine. Certaines étaient nombreuses : les Italiens par exemple étaient 300 000, les Polonais avaient leur séminaire et leur école. Pour gérer tout cela, le cardinal Lustiger à l’époque a créé des groupes qui avaient une certaine affinité : l’Europe centrale et orientale, le Maghreb, les Français de l’Amérique etc. Je suis alors devenu secrétaire du cardinal Lustiger chargé de l’Europe centrale et orientale. Il était surtout content que je sois francophone, car souvent, les curés venus s’occuper de ces communauté ne parlaient pas français. Il y a eu deux moments où j'ai été engagé en dehors de la communauté tchèque : d’abord, c’était la chute de Saigon, avec l’afflux de Vietnamiens francophones à Paris. Ils étaient environ 80 000. C’était un peuple souriant, mais impénétrable : on n’a jamais vraiment compris ce qu’ils faisaient et comment ils faisaient. Ensuite, je me suis occupé des Polonais venus en France à l’époque du mouvement de Solidarnosc. J’étais à l’aise avec eux, parce que j’ai vécu en Moravie du Nord, près de la frontière avec la Pologne, et je comprends leur langue. J’ai vu comment la France gérait toutes ces cultures variées, comment elle se débrouillait avec des sensibilités et des problèmes liés avec cette situation. »

Quels sont vos souvenirs de la communauté tchécoslovaque à Paris ?

 « Elle était composée de plusieurs strates. Ses membres les plus anciens étaient des ouvriers venus en France avant la guerre : des jardiniers des cordonniers… Ensuite, il y avait l’émigration anti-communiste de 1948. La troisième vague d’immigration, dont j’ai fait partie, a été celle de 1968. Il existait des tensions entre ces trois groupes, notamment entre le deuxième et le troisième. Au moment où j’ai pris mes responsabilités, c’est-à-dire en 1974, la première génération était âgée : arrivés en France dans les années 1930, ces gens-là avaient, pour les plus jeunes, 60, 70 ans et plus. Certains d’entre eux ont réussi leur vie en France, ils étaient riches. Il fallait surtout aller les voir, s’occuper d’eux, surtout des femmes, lorsqu’elles étaient restées seules. Parfois, ces personnes, âgées et malades, commençaient à perdre leur français. Ainsi, j’ai été souvent appelé à l’hôpital pour traduire, pour aider les médecins et les soignants à communiquer avec eux. »

 « Le deuxième groupe était composé de gens un peu plus âgés que moi, mais la différence n’était pas énorme, nous nous comprenions bien. Ils ont beaucoup souffert de l’arrivée des communistes au pouvoir en 1948. Or, dans le troisième groupe d’immigrés il y avait certains communistes réformistes qui étaient les anciens bourreaux des années 1948-50… Du coup, ils se sont retrouvés tous ensemble en exil. Il y avait une tension énorme entre ces deux groupes, des choses que je ne maîtrisais pas toujours… On a quand même essayé de gérer ces problèmes, avec Pavel Tigrid (journaliste, écrivain et homme politique décédé en France en 2003, ndlr) que je tiens à évoquer dans ce contexte. »

Votre assistance apportée à ces réfugiés, en quoi consistait-elle ? Était-ce plutôt une aide matérielle ou spirituelle ?

« Les exercices jésuites sont destinés à aider l’homme qui se trouve devant une décision importante à prendre dans la vie. »

 « Le plus important, le pivot autour duquel tout tournait, c’était la messe tchèque deux fois par mois, le samedi, avec la réunion ensuite qui pouvait avoir un programme culturel. Il y avait une sorte d’accueil des gens qui fêtaient leur anniversaire ou leur fête. Mais il y avait aussi des activités qui consistaient surtout à aider les dissidents ici en République tchécoslovaque, les dissidents tchécoslovaques. Ça c’était un chapitre à part. Le plus facile et le plus efficace pour moi, c’était d’aider les nouveaux qui arrivaient, comme moi quelques années avant, et qui ne savaient pas où aller, à quelle porte frapper, comment obtenir le droit d’asile, où trouver un logement, comment chercher du travail quand on ne parle pas la langue... »

Des livres tchèques, vous n’en avez-pas ?

Vous aviez une autre activité, c’était l’approvisionnement des Tchèques en littérature interdite par le régime communisme. Comment avez-vous eu cette idée et comment avez-vous fait ?

Pavel Tigrid, photo: Fousek.apple, CC BY-SA 3.0Pavel Tigrid, photo: Fousek.apple, CC BY-SA 3.0 « J’avais des amis français qui ont commencé à s’intéresser à la Tchécoslovaquie à cause de moi et certains sont partis à Prague et même à Ostrava. Bien sûr en y allant, sachant que le pays vivait dans des conditions difficiles en hiver, ils emmenaient certaines choses : des vêtements, du chocolat, du café... Et à leur surprise, les gens leurs demandaient souvent : ‘Et des livres tchèques, vous n’en avez pas ?’ Ils se sont rendu compte que le milieu d’où je venais et avec lequel j’étais en contact voulait des informations et de la littérature, des belles-lettres. Ils ne voulaient pas avaler uniquement le réalisme socialiste qui sévissait ici, où tout était écrit avec un seul but : convaincre les gens qu’il faut obéir, qu’il faut construire l’Etat communiste. J’ai donné des petites conférences en France où je parlais de cette situation, et – c’est la deuxième fois que je l’évoque – Pavel Tigrid a trouvé des moyens pour faire passer des livres en République tchécoslovaque. »

 « C’était coûteux pour nous parce qu’il fallait acheter les livres : les maisons d’édition vivotaient seulement, elles ne pouvaient pas nous donner les livres gratuitement. Il fallait avoir des amis pour nous aider, mais on ne pouvait pas leur expliquer ce qu’on faisait. C’était comme la quadrature du cercle : on avait besoin d’argent mais on ne pouvait pas dire aux gens à quoi cet argent servait. On payait les voyages des étudiants et on leur expliquait tout le système, comment passer la frontière sans se faire attraper et quoi faire si on les attrapait avec les livres. Mais généralement, tout s’est bien passé. Le grand problème c’était quand les Français arrivaient à Prague : à l’époque tous les voyages se terminaient à Prague dans un seul hôtel qui s’appelle aujourd’hui Corinthia, et là-bas tout le monde était au service de la police secrète, du directeur à la femme de ménage. Il fallait faire attention. »

Avez-vous une idée du nombre de livres que vous avez envoyé ?

« L’édition et la distribution des livres tchèques interdits en Tchécoslovaquie m’accaparait de plus en plus, je trouvais cela bien utile et même passionnant. »

 « Je ne les ai pas comptés, on les envoyait par valises... C’était surtout au début des années 1980. Il y a eu une rafle après la Charte 77 : d’abord il y a eu un problème avec des groupes informels, non-conformistes, des musiciens et des artistes. Certains ont été expulsés du pays et se sont retrouvés en France. Ensuite c’était la razzia contre les intellectuels, c’était la fameuse ‘normalisation’ des années 1970. On a commencé à aider les familles de ceux qui étaient en prison. D’abord on pensait les aider matériellement, mais à la surprise des Français qui partaient là-bas, et à la mienne, ces gens-là ne demandaient jamais d’argent. Même s’ils vivaient très pauvrement, ils ne voulaient pas d’argent, ils voulaient des informations. Je n’ai pas compté ce que j’ai envoyé, quelques dizaines de valises je pense. Ça a très bien fonctionné jusqu’en 1986, après ce n’était plus si nécessaire parce que les gens commençaient à venir en Occident, au compte-goutte. Les musiciens partaient beaucoup. Par exemple quand la Philharmonie tchèque donnait des concerts à Paris, certains musiciens sont venus me voir. Et puis à la fin c’était surtout les étudiants qui étaient officiellement en France, les fils et filles de la nomenklatura communiste, et qui commençaient à fréquenter les lieux où ils pouvaient obtenir ces livres. Ils n’étaient quand même pas complètement idiots. »

La communauté francophone a énormément changé

Après la chute du régime communiste vous vous êtes installé à Prague. En plus de votre activité à la radio vous vous êtes occupé pendant plusieurs années de la communauté francophone de Prague. Vous êtes toujours en contact avec cette communauté ? Comment a-t-elle évolué ?

Petr Kolář, photo: Jana ŠustováPetr Kolář, photo: Jana Šustová « Cette communauté, avec laquelle je suis toujours en contact, a énormément changé. Au début, les Français, comme tous les pays européens occidentaux dans les pays post-communistes, cherchaient à s’implanter. Ils envoyaient des gens capables, efficaces, qui cherchaient des places dans les secteurs qui étaient le leur : agroalimentaire souvent, mais aussi dans les voitures, par exemple je connaissais des gens chez Renault, Peugeot et Citroën. Ils étaient plus âgés, expérimentés, capables de traiter des affaires difficiles, ils travaillaient beaucoup... Ils étaient astucieux, très intéressants par leur expérience et très engagés. Quand ils faisaient quelque chose, ils le faisaient entièrement. Je me sentais très bien parmi eux, ils m’aidaient de tous les points de vue. Je me souviens qu’en 1998, alors que je fêtais mes trente ans de sacerdoce, ils m’ont offert une voiture, une R5. La communauté francophone nous a aidé à sonoriser deux églises pragoises, à grand frais et avec une grande qualité : ça fonctionne encore ! Elle a aussi soutenu la restauration de certains monuments. »

L'église Saint-Ignace, photo: Remi Diligent, public domainL'église Saint-Ignace, photo: Remi Diligent, public domain « Maintenant, ce sont des jeunes qui arrivent. Les entreprises qui ont réussi sont toujours là, et celles qui n’ont pas réussi sont parties, par exemple Carrefour a quitté la République tchèque. Les entreprises sont rôdées et elles envoient de jeunes débutants, parce que cela marche bien. Souvent, c’est leur premier séjour à l’étranger, ils font des expériences, ils apprennent encore leur métier. Et surtout quand ils sont jeunes, ils sont souvent tout juste mariés, ils ont des enfants en bas-âge et ils ont d’autres soucis que la communauté francophone, qu’elle soit catholique ou autre. Ils ont leur vie familiale, ils sont avides de découvrir le pays et la culture. Ils sont beaucoup moins engagés que leurs prédécesseurs, ils papillonnent un peu. Je les comprends : quand je suis arrivé à Paris je papillonnais aussi au début. Il faut tâter un peu, voir les endroits pour savoir plus tard où est-ce qu’on s’assoit. Mais eux, avant de s’assoir, ils sont envoyés ailleurs. »

 

Les citations sont tirées du livre de Josef Beránek « La liberté d'abord, entretiens avec Petr Kolář », éd. Cesta, 2003