Miloš Zeman, encore ?

Rhéteur aguerri, tacticien politique hors pair et provocateur pour le moins clivant, Miloš Zeman est incontestablement l’une des figures politiques majeures des premières décennies de la jeune République tchèque. Leader de la social-démocratie durant la décennie 1990, Premier ministre de 1998 à 2002, le natif de Kolín (Bohême centrale) est devenu en 2013 le premier chef d’Etat tchèque élu au suffrage universel. Vainqueur du premier tour de la présidentielle 2018, il pourrait bien également être le second…

Miloš Zeman, photo:  ČTKMiloš Zeman, photo: ČTK Avec les présidents philosophes Tomáš Garrigue Masaryk et Václav Havel, avec sans doute aussi un homme comme Edvard Beneš, qui se voulait sociologue, les Tchèques avaient cette tradition d’avoir à la tête de leur Etat des figures morales incontestées, au destin viscéralement lié à la création ou à l’histoire mouvementée de leur pays. Miloš Zeman n’est pas fait de ce bois-là. Lui est un véritable politicien au sens le plus cru du terme.

Dès 1968, durant le Printemps de Prague, à l’âge de 24 ans, il adhère au Parti communiste tchécoslovaque, dont il est d’ailleurs rapidement exclu pour son désaccord avec l’occupation soviétique de son pays. Sa carrière politique n’est cependant pas encore pour maintenant. Elle débute réellement après la révolution de Velours, à laquelle il prend part et dont il pense d’ailleurs être l’un des initiateurs, via la publication quelques mois plus tôt d’un article dans une revue technique…

Dans les années 1990, il devient rapidement une des personnalités incontournables de la scène politique nationale. De sensibilité centriste et libérale, Miloš Zeman prend toutefois son envol à gauche, avec le Parti social-démocrate ČSSD, dont il prend les rênes en février 1993 et qu’il conduit aux succès électoraux grâce à des manœuvres dont lui seul a le secret. L’un de ses coups de maître, c’est le célèbre accord d’opposition avec le Parti civique-démocrate ODS, l’autre formation maîtresse de cette décennie 1990 marquée par les privatisations sauvages et la corruption. L’accord permet à Zeman de diriger un gouvernement social-démocrate minoritaire.

En 2003, après son expérience de Premier ministre, l’homme politique voit plus haut : il candidate au poste de président de la République. Il échoue pourtant et le Parlement, qui est à l’époque responsable de son élection, choisit Václav Klaus pour succéder à Václav Havel. Zeman semble s’éloigner plusieurs années du monde politique, mais il garde visiblement quelque part en tête l’ambition de devenir président.

C’est sous l’étiquette du Parti des droits des citoyens (SPO), un mouvement créé de toutes pièces en 2010 autour de sa personne, et fort du soutien de plusieurs lobbyistes, qu’il annonce sa candidature à la présidentielle de 2013. Victorieux au premier tour avec 24,21 % des suffrages, le revenant survole le second tour face à l’ancien vice-Premier ministre et chef de la diplomatie tchèque Karel Schwarzenberg, candidat qui ne parvient pas à séduire au-delà des urbains et des personnes diplômées.

Le pays est divisé entre les partisans de Zeman et ceux qui ne peuvent pas le voir en peinture, estimant que ce chef d’Etat, connu pour son amour inconditionnel de la Becherovka, nuit à l’image de la République tchèque à l’étranger. A en croire les sondages d’opinion, il jouit pourtant d’une réelle popularité, qu’il entretient notamment grâce à des séjours réguliers de trois jours dans les différentes régions tchèques.

L’expérience de président lui plaît en tout cas, puisqu’en mars dernier, quatre ans après son investiture, Miloš Zeman annonce sa candidature à sa propre succession. Après avoir détaillé les raisons qui auraient pu le dissuader de concourir à nouveau – son âge, 73 ans, son goût pour la lecture et sa santé que d’aucuns disent chancelante -, il avait ensuite listé les raisons qui le poussaient à en redemander :

« Le premier facteur, c’est le soutien de l’opinion publique. Personnellement je suis bien évidemment sceptique vis-à-vis des enquêtes d’opinion, et particulièrement envers celles qui parlent d’un soutien supérieur à 50 %. Néanmoins, j’admets avec plaisir que le nombre de ceux qui soutiennent ma candidature est plus grand que petit, et je considèrerais qu’il serait lâche de les ignorer et de les décevoir. Le second facteur, c’est que le travail que je fais, je le fais avec plaisir. C’est un beau et magnifique travail. Il donne l’opportunité de servir la République tchèque, de défendre ses intérêts nationaux, y compris ses intérêts économiques. Et c’est à d’autres que moi de juger si je fais bien ou non ce travail. »

L’avantage avec Miloš Zeman, c’est qu’on sait à quoi s’attendre s’il est élu à nouveau. L’accent mis sur la défense des intérêts « y compris » économiques n’est pas innocent. En politique internationale, le chef de l’Etat, rompant avec la tradition de Václav Havel est partisan d’une approche pragmatique qui consiste à faire des affaires avec le plus grand nombre, « y compris » avec des pays peu réputés pour leur respect des droits de l’Homme. Accusé parfois de court-circuiter la diplomatie tchèque menée par le gouvernement, Miloš Zeman, admirateur de Donald Trump, fervent défenseur de l’Etat d’Israël, milite pour un rapprochement avec Moscou et avec Pékin, ce qui lui vaut bien des critiques.

Avec son fidèle porte-parole Jiří Ovčáček, Zeman ne craint de toute façon pas les polémiques ; elles ont rythmé son premier mandat. Il y a eu, parmi tant d’autres, son refus de nommer professeur d’université Martin C. Putna, l’attribution d’un article imaginaire pro-nazi au célèbre journaliste de l’entre-deux-guerres Ferdinand Peroutka ou encore la brouille personnelle avec l’ancien ambassadeur des Etats-Unis Andrew Schapiro.

Au-delà de ces polémiques, la présidence de Miloš Zeman est également marquée par une volonté de s’immiscer dans la vie politique tchèque, au-delà peut-être des prérogatives de la fonction telles qu’elles sont prévues dans la constitution. Son rôle joué lors de la crise gouvernementale de printemps 2017 en témoigne. L’épisode avait d’ailleurs scellé une sorte d’accord politique entre Miloš Zeman et Andrej Babiš, le leader du mouvement ANO et actuel Premier ministre.

Enfin, un autre trait de l’action de Zeman, c’est sa proximité avec l’extrême-droite et ses récurrentes sorties hostiles aux musulmans. En décembre dernier, il a ainsi assisté au congrès du parti anti-migrant SPD de Tomio Okamura. Miloš Zeman, c’est tout cela à la fois, et peut-être pour cinq ans supplémentaires…