Les Tchèques et l’Europe : un pas en avant, deux pas en arrière

Il y a treize ans de cela, le 1er mai 2004, dix nouveaux pays, parmi lesquels la République tchèque, adhéraient à l’Union européenne (UE). Un an avant cela, près de 80% des Tchèques s’étaient exprimés, dans le cadre d’un référendum, en faveur de cette adhésion. Quel serait le résultat aujourd’hui d’une telle consultation si la même question leur était posée, ou celle – purement hypothétique – d’un « Czexit » ou d’une sortie de leur pays de l’UE, éventualité qui irait à contrecourant de l’histoire du pays depuis 1989 ? Comment donc a évolué le regard que portent les Tchèques, pas spécialement euro-enthousiastes ces derniers temps, sur l’Europe ? Autant de questions que nous avons posées à Pavel Fischer, actuel directeur à Prague de l’institut de recherche empirique STEM.

Pavel Fischer, photo: Ondřej TomšůPavel Fischer, photo: Ondřej Tomšů Proche conseiller politique de Václav Havel quand celui-ci occupait les fonctions de président de la République, ancien ambassadeur tchèque en France ou encore ancien directeur des affaires politiques au ministère des Affaires étrangères, Pavel Fischer a déjà une riche carrière de diplomate derrière lui. C’est pourtant toujours bien au présent que se conjugue son action de pro-européen convaincu, qui s’efforce également d’être convaincant et de prêcher ce qu’il considère être la bonne parole. Une tâche pas facile dans un pays, la République tchèque, sur le dos duquel est parfois collée à Bruxelles l’étiquette de vilain petit canard et d’eurosceptique. Une étiquette que Pavel Fischer s’attache toutefois à gratter, pas totalement convaincu par cette qualification :

 « La question est plus complexe. Si nous regardons de près la structure de l’opinion publique dans notre pays, nous constatons que celle-ci est restée majoritairement favorable à l’UE même pendant les gouvernements qui avaient la réputation d’être eurosceptiques, à savoir les gouvernements de M. Klaus, Topolánek et Nečas. Ce n’est que depuis trois ou quatre ans que nous assistons à une érosion de la sympathie ou de l’ouverture envers l’UE. Et c’est là quelque chose qui doit nous préoccuper. »

Comment expliquez-vous l’évolution de cette position tchèque plus sceptique vis-à-vis de l’UE ? Comment faire en sorte que l’image de l’UE soit plus positive aujourd’hui alors qu’elle l’était au moment de la révolution et de l’adhésion à l’UE ?

 « Je crois que le mot ‘sceptique’ est tout à fait approprié d’ailleurs nous avons beaucoup en commun avec le scepticisme des français qui n’est pas une phobie que l’on observe dans la société tchèque. On constate que l’électorat dit de gauche commence à douter comme si il ne voyait pas que l’Union Européenne était un rempart, un tissu de protection, j’ai l’impression qu’ils ont un souci structurel à appréhender la coopération au sein de l’Union Européenne et si l’on regarde de loin ce qui se discute en France on constate que même les électeurs qui se positionne à gauche de l’échiquier politique ont des doutes. La conviction n’est pas automatique, elle doit être travaillée et construite et c’est un processus qui n’est pas achevé dans la société tchèque. En République Tchèque les socio- démocrates doivent travailler sur cette question mais ces derniers sont davantage préoccupés par les législatives qui sont prévues en automne prochain. »

Pensez-vous que l’UE peut être un des thèmes importants de la campagne comme cela fut le cas en France où de nombreux partis ont pris position contre l’approfondissement de l’intégration européenne ?

 « Tout à fait ! Nous avons un enchevêtrement de deux élections successives, les législatives en automne et les présidentielles en hiver plus précisément début 2018. Je pense que la question européenne sera au cœur des présidentielles dans les débats. Nous avons des courants très pragmatiques dont l’idéologie n’est pas liée aux dynamiques européennes, nous avons des partis plus retissant et enfin il y a ceux en faveur de la question européenne. Nous nous sommes tellement habitués à entendre des critiques sans fondement que nous sommes vraiment exposés, à un moment important où l’intégration européenne est débattue à travers certains événements comme le Brexit, les élections au Pays-Bas et en France. On s’aperçoit que nous vivons dans un rythme effréné où les calendriers électoraux sont rapprochés avec des défis communs et partagés. Les mensonges qui ont été rependues lors de la campagne sur le Brexit ont également affecté le débat en République Tchèque. »

Si on prend un « Tchèque moyen » - si tant est qu’il existe - quelles sont, les questions prioritaires liées à l’UE qui l’intéressent? Si l’on prend en compte les questions de niveau de vie, il est indéniable que l’adhésion tchèque à l’UE a permis une amélioration, beaucoup d’investissements ont été réalisés grâce aux subventions européennes, et malgré cela, l’idée que se fait le tchèque moyen de l’UE n’est pas très bonne. Pourquoi ?

Photo: Commission européennePhoto: Commission européenne « Je mentionnerais deux thèmes, le premier étant la paix. Dans les sondages d’opinion publique que nous étudions, la paix est arrivée en première préoccupation. La lecture rapide que l’on pourrait en conclure est que c’est une bonne chose mais qu’il faut l’analyser car cela peut signifier l’opposition à la guerre, cela peut aussi être une coopération internationale dans un esprit de solidarité et de justice ou encore une paix hédoniste qui nous permet de consommer. Je trouve malheureusement qu’une paix qui se construit et se travaille comme fruit de solidarité et de justice est faible dans le débat public tchèque. Il y a davantage d’hédonisme et une paix pour être tranquille dans son coin et consommer. Deuxième aperçu, il n’y pas que des côtés positifs à l’intégration européenne, les entreprises doivent répondre aux défis et notamment sur le niveau de salaire car la compétitivité repose sur la faiblesse des salaires et un employé sans emploi ne prendrait jamais un travail en République Tchèque car c’est très mal payé tout comme un citoyen allemand car chez nous le salaire est trop bas. Si des entreprises importantes comme Volkswagen ont du mal à faire converger les salaires ce qui est le cas aujourd’hui alors comment voulez-vous imposer plus de justice sociale ? On s’aperçoit qu’au sein de Volkswagen, lors des négociations, avec les syndicats les salaires montent d’un côté de la frontière malgré la profitabilité du partenariat avec Skoda. Si les grandes entreprises n’arrivent pas à jeter des ponts pour une convergence salariale, comment voulez-vous une Europe sociale avec des minimas sociaux qui se rapprochent ? Les entreprises allemandes comme françaises qui font des profits sur le marché tchèque ont beaucoup de travail en la matière. La rentabilité du marché tchèque ne se fait pas au détriment d’une justice sociale prête à être transfrontalière. Certains progrès se font parfois attendre et les syndicats montent au créneau et nous allons probablement en entendre parler prochainement en République tchèque. »

Quand vous évoquez ce point de plus grande justice sociale, la République Tchèque à la chance d’avoir un marché du travail avec un faible taux de chômage à l’échelle européenne. Malgré la baisse des salaires, la majorité des jeunes à la chance d’avoir un emploi et peut compter sur un des taux de chômages les plus faibles d’Europe ?

 « Vous avez raison, mais regardez de près ce qui se passe, vous avez des milliers de postes à pourvoir. Les agences d’intérim ne vont plus chercher la main d’œuvre bon marché en Ukraine mais en Chine, au Pakistan ou en Mongolie. Imaginez-vous, les Tchèques sont si mal payés que même la main d’œuvre des pays voisins ne souhaite plus travailler chez nous. Ces agences sont donc obligées d’importer de la main d’œuvre bon marché de bien plus loin. Sur le plan social, cela va créer des soucis que l’on aura du mal à gréer. La rentabilité tchèque se fait au détriment d’une justice plus équilibrer qui serait soutenable dans la durée. »

On évoque depuis un certain temps une Europe à deux vitesses. En cas d’implosion de cette Europe, la République Tchèque qui n’appartient pas à la zone euro risque de se trouver en périphérie du noyau dur. Si l’on prend en compte son appartenance au groupe de Višegrad, quelle pourrait être sa position en Europe centrale et son rôle au sein de ce groupe pour l’avenir de l’UE ?

 « C’est une bonne question, le plus important marché pour la République Tchèque est l’Allemagne car 80 % de nos exportations vont vers ce pays. Il serait donc douteux pour les tchèques de prendre des décisions sans porter attention à ce qui se passe en Allemagne. Si l’Allemagne monte en puissance sur l’intégration européenne, les tchèques auront intérêt à s’accrocher car on pourrait assister à des retombés économiques et politiques. Le groupe de Višegrad est un groupe hétéroclite. Une Pologne importante comme leader régionale doit s’entendre avec des pays de taille moyenne ou petite. Il ne faut pas se fier aux apparences car il y a beaucoup de pluralisme, de tentions et d’intérêts qui divergent. Par ailleurs certains choix pris par le gouvernement hongrois ne sont pas toujours partagés par Prague et c’est la même chose pour Varsovie. Il est compliqué de dire que c’est un groupe homogène alors qu’il y a des divergences et que les intérêts de chacun ne sont pas forcément identiques. Si l’Europe commence à bouger, le groupe de Višegrad doit aussi devoir évoluer, et ne va peut-être pas apparaitre comme aussi solide et uni qu’aujourd’hui car les défis à relever restent mineurs. Les questions fondamentales vont probablement nous diviser. »

Pensez-vous que l’appartenance de la République Tchèque au groupe de Višegrad, avec la Pologne qui joue un rôle majeur dans cette Europe et la Hongrie de Viktor Orban qui ont des positions compliqués vis à vis de l’Union Européenne, peut nuire à l’image tchèque auprès des autres états européens ?

 « Si vous regardez le débat politique en Allemagne, en France, en Finlande et en Suède, vous voyez énormément d’opinions similaires aux positions des pays du groupe de Višegrad. On pourrait dire finalement : « voici le peuple politique, le démos » que nous avons tellement attendu. Il devient une réalité malheureusement parfois dans des postures qui peuvent être toxiques pour une coopération apaisée et de confiance. C’est le défi à mes yeux aujourd’hui, il faut savoir réveiller des gens qui pensent que tout va bien car les défis de notre temps nécessitent que les hommes politiques s’intéressent aux affaires publiques. Sinon ceux qui souhaitent en profiter à leur propre compte, politique ou économique, peuvent en tirer tellement bénéfice que la construction peut s’éroder ou se fragiliser or il faut recommencer à construire et dépenser beaucoup d’énergie politique. Pour l’obtenir, il faut éveiller les consciences et les bien-pensants qui ont l’impression que tout va bien alors que les temps sont difficiles pour parachever l’intégration européenne dans certains domaines et les tchèques doivent se rendre compte que c’est un défi de taille que nous avons aujourd’hui. »

Vous parlez d’éveiller les consciences, on sait que vous réfléchissez à une éventuel candidature à la présidence de la République, si vous étiez élu, que feriez-vous pour que ces Tchèques soient davantage pro européens ?

 « Nous vivons dans un monde où les gens ressentent le besoin de se sentir bien chez eux. On a été tellement de fois déracinées par toutes sortes de d’idéologies ou d’idéologies qui nous ont désunis. Il faut reconnaitre que nous avons un besoin de protection. Le niveau de confiance que les tchèques manifestent envers leurs Maries est énorme. Nous le manifestons aussi par le degré de confiance démocratique dans les institutions ; ce ne sont que des points positifs. Le principal défi est de relier cet attachement au local vers une coopération qui traverse les frontières et c’est le défi aujourd’hui en République Tchèque. Il faut leur faire comprendre que pour bien vire au niveau local, une coopération transfrontalière est nécessaire. Il faut leur faire comprendre que la machine européenne fonctionne comme une montre suisse. C’est quelque chose qu’il faut travailler car les questions de gouvernance sont internationales alors que les questions liées au niveau de vie des gens sont nécessairement locales. C’est cette tension entre le local et l’européen voir le mondial qui me passionne car en tant que diplomate de carrière, je travaille aujourd’hui sur des recherches sociologiques et empiriques et je constate qu’il y a des failles à identifier et combler. Concernant mon propre projet politique j’ai été plusieurs fois approché par des gens que je respecte et qui souhaitent que je réfléchisse à une candidature présidentielle. Comme vous le savez, chez nous, le président est élu au suffrage universel direct. Après avoir été flatté, j’ai commencé à mesurer qu’il ne suffit pas d’avoir un programme, une idée, une équipe et un calendrier, il faut avoir un capital de notoriété qui vous permet de vous lancer. Sur ce point j’ai encore des lacunes qui pour l’instant me mettent en marge du noyau dur des candidats qui se dessine. Je vois leur faiblesse, je vois que leur posture européenne est faible et parfois ce n’est qu’une façade, il y a un potentiel mais je me pose la question de savoir si c’est pour cette fois car faire une campagne qui soit au niveau est un défi comme celui d’aller convaincre les gens dans les pays tchèques profonds. En tant qu’ancien élève de l’ENA, j’ai vu Jacques Chirac à l’œuvre en Corrèze lorsque j’étais stagiaire à la préfecture de Tulle et je mesure parfaitement les enjeux de ce travail de taille. Encore aujourd’hui je suis davantage perçu comme spécialiste, expert ou diplomate et non comme un présidentiable. Néanmoins, il faut, en toute modestie, essayer d’y réfléchir et dans quelques semaines je devrais m’expliquer sur cette décision. »

Ce type de réponse est-il une affirmation pour une éventuelle candidature ?

 « Vous avez raison, j’ai été cité, approché et soutenu, mais je suis dans une phase de réflexion. C’est tout le charme d’un engagement politique qu’on ne peut pas faire seul, il faut avoir des équipes, et je suis en train de les consulter. »

C’est aussi le désavantage de beaucoup de candidats potentiels par rapport à l’actuel président Zeman ?

 « Tout à fait ! »