Émission spéciale L’enseignement du français aujourd’hui en République tchèque
« Dans le système d’enseignement, c’est la troisième langue la plus enseignée. Après l’anglais et l’allemand, ce qui se comprend pour des raisons géographiques évidemment. » Jean-Pierre Cuq est le président de la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF), dont le 2e congrès européen, en septembre dernier, a rassemblé à Prague plusieurs centaines de professeurs et autres spécialistes de la langue française et de l’éducation. L’occasion pour nous de nous intéresser à la place et à l’enseignement du français aujourd’hui en République tchèque.
Karel Gott
Même le « Rossignol tchèque », le « Sinatra de l’Est » ou encore « La Voix d’or de Prague », comme est parfois également surnommé Karel
Gott, le plus populaire des chanteurs tchèques de ces cinquante dernières
années, même lui, donc, le dieu Gott, a chanté en français…
C’était en 1980, et il s’agissait de « La mer », une des chansons les plus célèbres de Charles Trenet. Mais Karel Gott n’a pas été le seul chanteur tchèque à se lancer dans l’interprétation en version originale de titres français ; « La Piaf de Prague », la légendaire Hana Hegerová, ou encore Lenka Filipová sont, en la matière, certainement les plus connues et les plus talentueuses. Et toujours, leurs interprétations ont été très appréciées du public tchèque, preuve que le français plaît à l’oreille de ce dernier. Cette constatation vaut d’ailleurs pour la langue de Molière en général, comme le confirme Jiřina Zahradníková, professeur de français dans une école de commerce de Jablonec, en Bohême du Nord :
« La réputation du Français est d’être une belle langue. Dans la
Tchécoslovaquie de l’entre-deux guerres, il y avait une tradition de
contacts culturels, le français était pour les gens la représentation
d’une certaine culture. Depuis les changements de 1989, les gens sont
beaucoup plus pragmatiques dans le choix des langues. Avant, c’était un
intérêt pour la beauté, pour les chansons, c’était éloigné donc
très joli, car les gens ne voyageaient pas mais seulement captaient par-ci
par-là quelque chose en français. Ils étaient éblouis par la beauté de
la langue. Maintenant, les gens sont pragmatiques, les parents surtout et
les enfants veulent apprendre les langues ‘pratiques’. Et si vous
regardez la présence de la France en République tchèque, elle n’est
pas tellement visible. Si quelqu’un trouve du travail dans une entreprise
qui a besoin d’un employé qui doit téléphoner, communiquer, il y en a
dans notre ville de Jablonec, c’est une bonne chance pour nos élèves.
Il y a des institutions européennes, nous avons des anciens élèves qui
travaillent à Bruxelles, à Genève, à Strasbourg. Ca existe, mais
c’est plutôt personnel, un chemin que quelqu’un choisit avec un
objectif qu’il veut accomplir. A Jablonec, nous sommes tout proches de
l’Allemagne, donc apprendre l’allemand est pratique parce qu’on peut
aller travailler en Allemagne. Ils pensent comme ça et je pense que
c’est la cause de ce choix. »
-Quelles sont les principales difficultés dans l’apprentissage du
français auxquelles sont confrontés vos étudiants ou les étudiants
tchèques en général ? On dit que l’apprentissage du français est
difficile, la grammaire et l’orthographe sont difficiles. Est-ce qu’on
ne met pas trop l’accent sur la notion d’erreur ? On apprend une règle
en précisant aussitôt qu’il y a autant d’exceptions… N’est-ce pas
ce qui rebute un peu les étudiants tchèques ? Ne faudrait-il pas, un peu
comme en anglais, les encourager à parler, à communiquer ? Tout le monde
ou presque parle anglais, mais beaucoup le parlent très mal, et pourtant
ça ne les empêche pas de communiquer, ce qui n’est pas tout à fait
vrai avec le français…
« Vous avez raison. A la première leçon, ils viennent et ils disent qu’ils ont peur. C’est aussi un peu le comportement des élèves tchèques. Chez nous, éviter la faute, connaître la norme, est toujours la qualité principale. Même en anglais, ils ne sont pas très courageux au niveau de la communication. Mais nous sommes loin de cela, d’apprendre la langue puis de corriger les fautes. Alors ils savent communiquer directement, ce n’est pas une grande conversation, mais ils sont contents de pouvoir lire, de comprendre d’abord, car c’est la première compétence qui leur donne un peu d’espoir de pouvoir progresser. Et puis maintenant, grâce à Internet et aux médias, qui veut peut trouver l’occasion. L’apprentissage des langues, c’est du travail, et pas seulement pour le français. Il y a un proverbe chez nous, je ne sais pas s’il y a un équivalent en français, qui dit ‘tu peux emmener un cheval à la rivière, mais il doit boire seul’. Et pour les langues, c’est ça, ça ne tombe pas du ciel. C’est un travail, c’est désagréable, ils sont paresseux, jeunes et quelquefois ont des intérêts différents… »
Tomáš Klinka est, lui aussi, professeur de français, dans un lycée de Prague, ainsi qu’à la faculté de pédagogie de l’Université Charles. Et sa vision des choses est sensiblement la même :
Tomáš Klinka
« Si je pouvais diviser en deux parties, l’intérêt des tout jeunes,
c’est-à-dire des 11-15 ans, pour le français, c’est très souvent
l’intérêt des parents car ce sont souvent eux qui décident de mettre
leurs enfants dans une filière française. Comme c’est très souvent la
deuxième langue étrangère, c’est souvent également les limites du
choix qui décident, car souvent il y a allemand et français, et il faut
choisir. Et ce qui entre en jeu, c’est l’image de la langue, le
portrait qu’elle possède dans le pays. C’est vrai que le français est
considéré comme une langue un peu plus élevée et plus difficile, alors
les élèves qui se sentent un peu plus forts à l’école en général
choisissent en général le français. »
-Cela signifie-t-il que le français reste la langue d’une certaine élite ?
« Dans les mentalités et dans les représentations en République tchèque, je pense que oui, toujours. En réalité, je ne pense pas. Les étudiants qui étudient le français à l’université ne le considèrent pas comme une langue d’élite. C’est une langue qu’ils aiment bien, qu’ils ont étudiée, qu’ils veulent poursuivre. Ils aiment la France, ils aiment la culture, mais ce ne sont pas des snobs. Je pense que dans la mentalité des parents, peut-être oui, mais pour les élèves c’est une question tout à fait différente : il est plutôt question de savoir s’ils aiment la sonorité, une chanson, de petits détails peuvent décider. C’est très difficile de généraliser, parfois ce sont des élèves qui ont choisi le français parce que leurs frères et sœurs ont étudié le français, parfois des élèves qui ont passé avec leur famille quelque temps dans un pays francophone. Ca varie vraiment beaucoup. »
-Vous êtes bien placé pour le savoir, quelles sont selon vous les principales difficultés auxquelles sont confrontés les étudiants tchèques dans l’apprentissage du français, tant au lycée qu’à l’université ?
« Je pense qu’il y a deux problèmes. Le premier est que le français
est une langue complexe qui, si l’on compare avec une langue maternelle,
a des différences considérables en ce qui concerne la phonétique, la
grammaire et tout ça. Mais tout ça n’est pas si important.
L’important ici est de dire que, souvent, le français est une deuxième
langue étrangère majoritairement. La première langue étrangère,
c’est l’Anglais normalement qui représente une sorte
d’interférence. Par exemple, dans mon collège, qui se spécialise dans
l’anglais, les élèves sont tellement avancés en anglais quand ils
commencent à étudier le français qu’il leur reste peu de capacités,
je ne sais pas si capacités mentales ou pas, pour aborder une langue qui
est de nouveau complètement différente. Ca, c’est quelque chose qui est
difficile, mais avec de la motivation on se débrouille bien. Pour les
élèves universitaires, ce n’est pas une difficulté. Ce qui est très
bien, c’est qu’ils ont la possibilité de partir en France très tôt,
en première ou deuxième année de licence, ils peuvent déjà partir en
France. Quand ils reviennent dans le pays, c’est déjà une autre
question, améliorer la langue, etc. C’est vrai que peu de temps, par
exemple dans mon département, est consacré à la langue pratique. Il y a
peu de temps pour de véritables cours de langue parce que les heures sont
limitées, il faut enseigner la grammaire, la littérature, mais on a
véritablement peu de temps pour les cours de langue à proprement parler.
Ils ont deux à trois heures par semaine. »
Depuis quelques années déjà, un peu partout en Europe et dans le monde, on entend parler d’un recul du français. Qu’en est-il concrètement en République tchèque ? Marc Brudieux est attaché de coopération pour le français à l’ambassade de France à Prague :
Marc Brudieux
« Alors, le recul, si l’on s’en tient aux chiffres stricts jusqu’en
2010, il y a eu une augmentation constante depuis 1991, 1992 avec plus de
51 000 étudiants en 2010. La dernière année, il y an eu un petit recul,
on est retombé en dessous des 50 000 apprenants en milieu scolaire. Je
pense aussi que c’est lié au creux démographique, car si on regarde les
statistiques précises au niveau du collège, on a perdu en effectifs mais
on a gagné en pourcentages par rapport au nombre total. Au niveau des
lycées, là où le français est le mieux implanté, on reste quand même
la troisième langue après l’anglais et l’allemand en République
tchèque. On a eu un petit recul et je pense que ça a été surtout
sensible, comme les statistiques ne font pas la différence entre lycées
professionnels, techniques et généraux, dans les lycées techniques et
professionnels où le russe est en train de prendre de l’importance. On
garde tout de même largement la troisième place dans les lycées. Il y a
eu une légère baisse mais il faut voir sur les statistiques de cette
année si cela va se confirmer ou si l’on va rester stable. Mais je crois
que le français est stable avec environ 50 000 apprenants en milieu
scolaire. »
-Là on parle de chiffres, mais pour ce qui est de la qualité de l’enseignement, qu’en est-il en République tchèque selon vous ?
« Je pense qu’il y a des gros efforts qui ont été faits depuis le
début des années 1990 jusqu'à aujourd’hui grâce à la coopération
pour la formation des professeurs de français initiée à l’université
et dans les facultés de pédagogie et de lettres, et grâce à la
formation continue, par des formations sur place ou par des stages en
France. Je crois qu’actuellement, et c’est une des forces du français,
les professeurs sont très bien formés, beaucoup mieux, par exemple, que
les professeurs d’anglais. On peut compter sur la qualité de
l’enseignement, c’est sa force, et aussi sur un nombre constant en
formation initiale, c’est-à-dire d’étudiants qui sont intéressés
par le français et qui se forment pour devenir professeurs. Il y a des
jeunes professeurs qui montent, il y a la génération qui a été formée
dans les années 1990, mais maintenant le nombre d’étudiants dans les
départements de français au niveau universitaire augmente
régulièrement. C’est intéressant car on a un vivier de jeunes
professeurs qui vont prendre la relève, ce qui n’est pas forcément le
cas pour d’autres langues qui sont en concurrence directe avec nous comme
l’espagnol, où ils ont des problèmes car il y a beaucoup de demandes
pour l’espagnol, mais ils ont du mal à avoir suffisamment de professeurs
formés. »
Les propos de Marc Brudieux sont relayés par Marie Finclová, une des responsables de l’Association tchèque des professeurs de français, qui affirme que le corps des enseignants de français compte parmi les meilleurs en République tchèque. En charge du programme Comenius à la Commission européenne, Kateřina Bavorová, explique pourquoi :
Le 2e congrès européen des professeurs de français
« Il est vrai que les professeurs de français sont très motivés pour
enseigner. Ce sont souvent des professeurs qui ont été formés en tant
que professeurs de français à l’université. Ce ne sont pas des
professeurs qui se sont reconvertis du russe vers d’autres langues. Ils
ont un très grand intérêt pour la culture francophone, il y a une
association des professeurs de français qui est très active en
République tchèque. Les professeurs de français ont aussi beaucoup de
possibilités de formation continue, ce qui est extrêmement intéressant.
Il y a un rôle actif de l’Institut français qui promeut des techniques
pédagogiques plus innovantes et créatives. Je crois que l’information
passe très bien par le réseau des professeurs de français en République
tchèque, ils ont leur magazine, un site Internet, ils organisent une fois
par an un symposium. Ils ont un accès relativement facile aux informations
et aux formations. »
Marc Brudieux donne un exemple du rôle actif de l’ambassade de France dans la formation des enseignants :
« Les deux dernières années, on a beaucoup mis l’accent sur la
formation des professeurs de ‘základní škola’, c’est-à-dire
primaire/collège, parce que je pense que c’est là qu’on les connaît
moins, et souvent ce sont des gens qui n’ont pas un niveau comparable aux
professeurs de lycée et donc qui sont un peu inhibés pour venir aux
formations qu’on organise. Depuis deux ans, on a mis en place des
formations spécifiques pour eux, où ils se retrouvent entre eux, sur des
thématiques qui leur sont propres. On a réussi à toucher plus de
professeurs dans les collèges, et là je pense que l’avenir du
français, c’est réussir à se positionner en deuxième langue dans les
collèges tout en gardant les positions qui sont traditionnellement dans
les lycées. Je pense que la rénovation commence par la formation continue
des professeurs de ‘zakládní škola’. »
Kateřina Bavorová se félicite, elle aussi, de la qualité et de la richesse de l’enseignement du français en République tchèque :
« C’est un enseignement qui est toujours axé sur l’héritage culturel et littéraire. Là, je trouve aussi que c’est un apport du français, dans les méthodes, qui sont créatives, il y a toujours un côté littéraire et poétique. Ce n’est pas toujours un pragmatisme pour vite enseigner les formes linguistiques. Je trouve que cela est très bien et les élèves apprécient si cela est fait de la bonne manière. Je crois que ces méthodes sont bien répandues. Je crois qu’on pourrait faire même encore plus pour permettre aux professeurs de partager de bonnes pratiques, de bien explorer ce qui se passe dans la classe de français, de faire ressortir de bonnes pratiques dans le réseau des professeurs de français en République tchèque. Peut-être que l’Institut français pourrait jouer un rôle là-dessus, pour faire sortir ces bonnes pratiques des écoles et partager cette expérience. L’association des professeurs de français aussi. »
-Quelles sont les difficultés principales auxquelles sont confrontés les
étudiants tchèques lors de l’apprentissage du français ?
« Quand on commence à apprendre le français, la première difficulté est la prononciation et l’orthographe. Ca choque un tchèque qui doit surmonter cela. En ce qui concerne, par exemple, les nouvelles technologies, pour écrire le français, c’est plus difficile qu’écrire l’anglais, car il faut des accents, des apostrophes, etc. On ne sait pas toujours très bien où cela se trouve sur le clavier... »
Pour autant, Kateřina Bavorová refuse de généraliser :
« Il ne faut pas présenter le français comme une langue difficile. Je crois que, au début, cela peut apparaître comme une langue difficile, avant de comprendre le système de prononciation et d’orthographe. Mais après cela devient plus facile, même plus facile que l’anglais. Si l’on suit la règle, après on continue à suivre les règles et c’est assez clair. Tandis qu’en anglais, avec la juxtaposition des mots, le ‘polisémantisme’, c’est difficile d’arriver à un niveau avancé. Je crois qu’il ne faut pas présenter le français comme une langue difficile. On fait des fautes, comme dans toutes les langues. Le rôle de la motivation est important et le professeur joue un rôle principal dans l’approche de la langue. »
Tomáš Klinka va plus loin :
« Quand est-ce qu’on peut parler en français ? Souvent on parle en
français avec les natifs, les Français. C’est parfois difficile, on
peut avoir peur de faire des fautes, des erreurs parce qu’en anglais vous
parlez avec n’importe qui, qui fait des fautes aussi. Quand moi
j’étais en France avec ma famille, ma mère parlait avec notre amie
française en allemand car c’était une langue que ni ma mère ni son
amie française ne maîtrisait à 100%. Elles se sentaient beaucoup plus à
l’aise. D’un autre côté, je pense que la langue française et
d’autres langues sont assez présentes en République tchèque. Il suffit
de bien regarder et il faudrait ouvrir les yeux lorsque les enfants sont
encore au collège quand ils commencent, car si l’on regarde bien à
Prague, il y a beaucoup de choses qui sont en relation avec la France et
avec le français. Ce n’est pas uniquement l’anglais qui est autour de
nous, si l’on se promène dans les rues du centre-ville de Prague, la
France est partout, il suffit de regarder. Mais c’est notre métier
d’enseignants d’ouvrir les yeux de nos élèves. »
-Donc vous êtes plutôt optimistes en ce qui concerne l’apprentissage du français en République tchèque ?
« Oui je suis optimiste. Je pense qu’en Europe on n’a pas d’autre
choix que de parler plusieurs langues, et le français est une langue qui a
une position très forte ici et en Europe. Parfois on a des peurs pas
vraiment justifiées, lorsqu’il y a une année avec 10% de moins, on
commence à paniquer et à dire que le français est en recul. Ce sont des
vagues, des modes. L’an prochain, ce sera l’espagnol qui sera plus à
la mode, l’année d’après le français. Ce sont des choses
complètement irrationnelles qu’on ne peut pas beaucoup influencer, je
pense. »
Kateřina Bavorová est, elle aussi, plutôt optimiste :
« Les jeunes Tchèques sont attirés par le français. Je crois tout d’abord que c’est parce que c’est une langue qui n’est pas aussi courante que l’anglais et l’allemand, donc ils sont attirés par son exotisme. Ils ont souvent envie d’apprendre une langue romane car l’anglais et l’allemand, les plus souvent enseignées, sont des langues germaniques. En plus, je trouve que le français est souvent très bien enseigné, il y a de très bons professeurs de français en République tchèque qui montent des échanges avec des établissements français, qui font des choses intéressantes dans la classe. Les élèves le savent et optent pour le français. »
Et peut-être que certains d’entre eux chanteront un jour comme Hana Hegerová…







