Émission spéciale « Le français reste essentiel pour le patrimoine universel de l’humanité »
Le 2e Congrès européen des professeurs de français se tiendra à Prague de jeudi à samedi. Cinq ans après Vienne, la capitale tchèque accueille cette prestigieuse rencontre dont le principal objectif, pour les organisateurs comme pour les participants, et en premier lieu les professeurs de français et les spécialistes de la langue et de l’éducation en provenance de toute l’Europe, sera d’abord d’initier la mise en place d’une politique commune européenne pour le français. Représente de la Fédération internationale des professeurs de française organisatrice du rassemblement lors de la conférence de presse de présentation, Doina Spita a répondu aux questions de Radio Prague. En tant que présidence de la Commission pour l’Europe centrale et orientale de cette fédération, Doina Spita a d’abord expliqué le choix de Prague :
Doina Spita « Le premier congrès européen des professeurs de français a eu lieu à
Vienne. Il réunit les deux commissions européennes : celle de l’Europe
de l’Ouest, dont Vienne faisait partie, et celle de l’Europe centrale
et orientale. Pour cette fois nous avons donc orienté notre choix vers un
pays de cette zone. Nous avons reçu plusieurs candidatures et avons
finalement retenu celle de Prague d’abord en raison de la force de
l’association locale. Tous les ans, divers événements à caractère
scientifique sont organisés, dont un devenu traditionnel. Il y également
un soutien de très grande qualité de l’ambassade et de l’Institut
français ici à Prague. Ils sont très efficaces pour tout ce qui concerne
l’enseignement du français. Enfin, dernière raison, Prague est très
bien situé, au centre du monde européen. La ville est accessible et très
riche en valeurs culturelles. La candidature de Prague était donc très
attrayante. »
Que savez-vous de la place du français en République tchèque ?
« Comme partout dans le monde, le nombre d’apprenants choisissant le
français est en baisse par rapport à l’anglais. Si je me place dans une
perspective pragmatique, quel est le monde de demain qui commence déjà à
se dessiner aujourd’hui ? C’est un monde où il y a énormément de
mobilité, où pour se comprendre il faut connaître des langues. Alors,
que faire ? Il y a plusieurs solutions, il y a l’anglais, cette langue
qui est aujourd’hui connue par la plupart. Mais il y a aussi d’autres
solutions. Que faisons-nous si nous abandonnons la diversité linguistique ? Si le monde est beau, c’est précisément parce qu’il est riche en
diversité. Nous ne pouvons pas renoncer aux langues. Notre plaidoyer est
en faveur du maintien de plusieurs langues, dont le français, dans
l’enseignement. Nous ne sommes pas en concurrence négative. Le français
est très riche du point de vue culturel, il est porteur de valeurs
extraordinaires et de belles traditions. Nous ne pouvons pas abandonner
toutes ces valeurs en faveur d’un pragmatisme qui nous conduit à
considérer la langue comme un simple instrument de communication. »
Une responsable de l’Association tchèque des professeurs de français nous disait avant vous que plus que la quantité et le nombre d’étudiants qui apprennent le français, c’est la qualité de l’enseignement qui importe le plus. Pensez-vous que cette affirmation vaille pour tous les pays ?
« Oui, c’est vrai pour tous les pays. Notre premier objectif est
l’amélioration de la qualité de l’enseignement. Ceci passe notamment
par la mise en place de formules innovantes, attractives, en accord avec le
public qui a énormément changé depuis quelques années. Il y a un écart
entre les générations et c’est une réelle gymnastique de s’adapter
aux différents types de public. Je crois qu’un des devoirs essentiels du
professeur est de rester jeune. C’est un enjeu de plus en plus important,
mais quel bel enjeu ! Rester jeune ne signifie pas imposer sa manière de
penser ou de faire, mais essayer de l’adapter au public. Il ne faut pas
pour autant abandonner les vieilles valeurs mais essayer d’attirer et
d’inviter le public. Et cela peut se faire par le biais du français.
Nous y croyons vraiment ! »
Beaucoup de tchèques aimeraient apprendre le français mais trouvent cette langue trop difficile. Que faire par rapport à cela ? L’enseignement du français ne souffre-t-il pas également d’une certaine mauvaise image de la France à l’étranger ?
« Nous en revenons à la qualité de l’enseignement. Il est de notre
devoir de nous moderniser, c’est-à-dire changer la représentation que
nous avons des langues mais aussi de modifier la méthodologie de travail.
Je vais citer un professeur de l’Université libre de Bruxelles qui, dans
une conférence, disait que les professeurs de français sont souvent
semblables à des « pompiers pyromanes ». Si nous enseignons une langue
en commençant par donner une règle puis en énonçant la vingtaine
d’exceptions qui lui font suite, c’est forcément décourageant. Il
faut au contraire profiter de toutes les acquisitions linguistiques qui se
trouvent dans le cerveau des apprenants pour les aider à découvrir et à
maîtriser d’autres langues. Nous ne sommes pas en faveur d’approches
normatives, mais nous sommes favorables à des approches ouvertes qui vont
même en direction de compétences partielles. L’enseignement des langues
qui est en train de se mettre en place est très différent du modèle
traditionnel. Selon la représentation classique, je maîtrise une langue
si je suis capable de la lire, de l’écrire, de la parler et de la
comprendre. Si je n’ai pas ces quatre compétences, c’est que je ne
connais pas cette langue. L’idée actuelle est différente. Chaque
individu a aujourd’hui divers accès à la langue.
Je peux par exemple
avoir des acquisitions langagières en regardant des émissions à la
télévision. Nous ne connaissons plus uniquement les langues grâce au
système éducatif. Comme je le disais, les gens bougent. Je peux donc
avoir des compétences dans telle ou telle langue de manière différente.
Je peux comprendre un texte écrit dans une langue et je peux en même
temps, pour la même langue, être incapable de la comprendre à l’oral.
Est-ce que cela signifie que je ne connais pas cette langue ? Non, je la
connais, mais partiellement. Je mets en jeu seulement une partie de ces
quatre compétences. Voilà un exemple de modernisation et d’adaptation
de l’enseignement en fonction de ce monde qui a changé de
configuration.»
Pour en revenir au congrès qui va se tenir à Prague, quels seront les grands axes de réflexion ? Qu’attend la Fédération internationale de ce congrès ?
« Le principal objectif est de réaliser des échanges entre les professeurs et des transferts de bonnes pratiques et surtout de pratiques innovantes. C’est uniquement en faisant un travail de qualité que nous pouvons attirer d’abord puis fidéliser un public. L’enjeu le plus important se situe à ce niveau. »
Etes-vous optimiste concernant l’avenir du français dans le monde ?
« Bien sûr que je suis optimiste. Je crois fort, comme je le disais, aux
valeurs portées par le français. Sa place sera donc toujours essentielle
pour le patrimoine universel de l’humanité. Mais je dois nécessairement
compléter cette affirmation en disant que, finalement, nous ne pouvons pas
parler de grande ou de petite langue car, toutes, elles constituent chacune
à leur manière une contribution essentielle, incontournable et
indispensable à ce patrimoine universel. »







