Le bilinguisme ? Que des avantages !

Nous sommes au Centre tchèque de Paris, rue Bonaparte, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Nous sommes un mardi de décembre, le jour où le bâtiment historique est envahi par un essaim d'enfants, de tout petits enfants de 1 à 3 ans qui, curieusement, babillent en tchèque.

Car « le bilinguisme est l'avenir de l'Europe », comme l'affirme Lucie Slavikova qui est à l'origine de ces rencontres. Deux fois par semaine, elle invite au Centre, au nom de l'association Entract qu'elle préside, les enfants issus de familles franco-tchèques, de couples tchèques fixés en France ou de familles françaises ayant vécu, pendant un certain temps, en République tchèque. Lucie Slavikova :

« Nous avons deux ateliers linguistiques par semaine. Le mardi, nous organisons un atelier artistique, destiné aux petits enfants. Le mercredi, nous accueillons des enfants plus grands, âgés de 3 à 11 ans. Il est plus long et plus important. Les enfants y dansent, chantent, écoutent des histoires, ils apprennent à connaître les grands personnages de la musique tchèques et sont initiés à l'histoire et à la géographie. Lors des deux ateliers, on utilise la méthode d'immersion globale. Tout se passe donc en tchèque, ce qui est plus proche de l'éducation bilingue que de l'apprentissage d'une langue étrangère. Cette structure, qui propose des activités systématiques en tchèque, n'existe pas ailleurs en France. Elle n'existe, je crois, dans aucun autre Centre tchèque au monde. De même, cette activité représente sans doute un intérêt pour l'Etat tchèque, où le taux de natalité est très bas. Le fait qu'il existe, à l'étranger, des enfants qui connaissent la langue et la culture, qui sont conscients de leurs racines et peuvent, à long terme, apporter certaines valeurs à la République tchèque, c'est très important, je pense. »

Dans les salles souterraines du Centre tchèque, là où les amateurs de jazz de tout Paris savourent, chaque vendredi, leur musique préférée, les parents s'installent avec leurs rejetons. Aujourd'hui, la peinture est au menu. Avant que les animatrices tchèques ne leur distribuent du papier, des crayons, des pinceaux et des couleurs et avant que les enfants n'en mettent partout, j'ai encore le temps de discuter avec Lucie Slavikova. Nous sommes installées dans un des bureaux de style du Centre, tout en haut, cette fois-ci, sous les combles de l'immeuble. Je veux en savoir plus sur le parcours de cette jeune femme à la longue chevelure de princesse, qui semble disposer d'une énergie et d'une ténacité enviables.

« Cela fait quinze ans que je vis en France. J'étais venue en tant qu'étudiante en médecine, pour une année d'études. J'ai rencontré mon mari, mais je suis revenue quand même pour terminer mes études en République tchèque. Finalement, nous nous sommes installés ici. Il a fallu attendre douze ans pour que j'obtienne l'équivalence de mes diplômes en France. Je continue la médecine à temps partiel et, parallèlement, je dirige l'association. »

Avez-vous des enfants ?

« Oui, j'en ai deux. Ils ont douze et huit ans. Ils sont bilingues, évidemment, ils parlent tchèque avec moi. »

Pour être bilingue, il suffit de grandir dans une famille mixte ?

« C'est ce que je croyais ! (rires) Mais ce n'est pas du tout ça. Pour qu'un enfant devienne bilingue, c'est un effort à long terme. Un travail qui durera toute son enfance. Il y a des étapes à franchir. La première, avant qu'il ne commence à parler. La deuxième quand il est scolarisé. En France, la journée d'un écolier est longue, donc l'enfant reste longtemps dans le milieu français. Il n'a la possibilité de parler tchèque que le soir. Et encore, il faut que le père ou la mère ait envie... Si la communication en tchèque entre les deux n'est pas établie le plut tôt possible, parler cette 'autre langue' fatigue l'enfant. Il répond alors en français. Pour cela, il est très important qu'il existe une autorité qui soutient les parents, une autre institution que la famille, où le tchèque est incontournable. Le bilinguisme n'est absolument pas donné d'avance, même si chaque parent parle une autre langue. »

Il arrive que vos enfants refusent de parler tchèque avec vous ?

« Oui, il y a des périodes difficiles. Mon fils qui a douze ans est habitué à me parler tchèque et il ne veut pas changer. Un jour, on s'était moqué de lui pour cela (paradoxalement, ce n'étaient pas les enfants, mais leurs parents). C'était le genre de réflexion : 'Mais quelle langue bizarre tu parles avec ta mère ?' J'ai rétorqué : 'Laissez-moi faire mon éducation bilingue' et j'ai proposé ensuite à mon fils de me parler français en public, pour ne pas se sentir gêné. Mais il a refusé, en disant qu'il avait toujours parlé tchèque avec sa mère et qu'il n'allait pas changer. Par contre, ma fille, qui est un peu paresseuse par moments, me raconte souvent ses journées en français. Quand je lui demande de le répéter en tchèque, elle répond : 'Non non, j'ai rien dit...' Donc oui, ça arrive. Mais il ne faut pas se décourager, car ça vaut le coup. Quand les enfants seront grands, le tchèque ne sera pas une langue étrangère pour eux. »

Dans les familles trilingues, comment cela se passe ?

« En fait, mes enfants sont trilingues, parce que nous avons vécu également aux Etats-Unis, au moment où ils apprenaient à lire. Par conséquent, ils ont une facilité à apprendre d'autres langues. Le cerveau fonctionne à base d'un système de signes et de codages. Chaque langue créée un système de codage. Ensuite, il est plus facile pour le cerveau de travailler avec ces systèmes. Et puis, lorsqu'on est capable d'avoir des sensations dans différentes langues, on est plus tolérant vis-à-vis des différences. C'est peut-être un pas vers un monde meilleur... »

Cela ne risque pas de troubler l'enfant, ce que l'on pense souvent ?

« J'ai étudié la problématique, d'une part pour moi-même et aussi pour pouvoir renseigner les autres parents. Si on respecte que la mère parle une langue et le père une autre, si on ne mélange pas, l'enfant s'en sort très bien. Il est vrai que les enfants multilingues commencent à parler un peu plus tard. Il faut, tout simplement, que tout 'se range' bien dans leur cerveau. On s'aperçoit parfois qu'ils mélangent les langues : ils commencent la phrase dans une langue et la terminent dans une autre. On peut les laisser faire, de temps en temps, mais pas trop souvent quand même.

Entre-temps, une quinzaine de bébés et d'enfants en âge préscolaire se sont totalement appropriés la salle souterraine du Centre tchèque. J'aperçois un gamin blond qui a juste fini son dessin. Je m'assoie par terre, à côté de lui et de sa maman.

« Je m'appelle Martina, je suis Tchèque. On vit ici depuis huit ans. J'ai deux enfants, un garçon qui s'appelle François, Frantisek, il a deux ans, et une fille, Marie qui a trois mois seulement. Je parle tchèque avec les deux, uniquement tchèque. Mon mari est Français, donc ils parlent le tchèque avec maman et le français avec papa. »

Tout ce passe bien ? Ils ne protestent pas ?

« Ils ne protestent pas du tout ! Enfin, le grand, pour la petite, c'est encore trop tôt. Mais ils distinguent parfaitement comment il faut parler avec leur père et avec moi. On passe aussi pas mal de temps en République tchèque, avec les grands-parents. François, il parle même mieux tchèque que français, parce qu'il n'est pas encore scolarisé. On vient pour la deuxième fois ici et c'est génial. François adore venir. »

Une éducation bilingue bien réussie donc par Martina. Mais ce n'est pas le cas de toutes les familles franco-tchèques. Lorsque l'Entract organise à Paris des événements plus importants, auxquelles assistent les 70 enfants membres de l'association et leurs parents, le français y reste une langue largement prédominante. Lucie Slavikova explique pourquoi :

« Les parents ne sont pas suffisamment informés à propos des avantages du bilinguisme. Même certains professionnels de santé sont persuadés que le bilinguisme peut causer des problèmes d'expression, retarder le développement de l'enfant, etc. Or, les études modernes démontrent le contraire. J'ai déjà parlé des facilités linguistiques de ces enfants, mais ils ont des facilités scolaires en général, en mathématiques par exemple. D'après les statistiques, les enfants multilingues ont des résultats meilleurs au baccalauréat français. Ils sont meilleurs en français, du fait de la connaissance d'un autre système de signes. Un autre problème peut émerger au sein du couple, si un des parents de comprend pas la deuxième langue. Je l'ai vécu moi-même... Dans ce sens-là, il est toujours possible de traduire à son conjoint. Souvent, le problème s'arrange avec le temps. Mon mari, par exemple, a fini par comprendre le tchèque, à force de m'entendre parler avec nos enfants. »

L'association Entract (Entre amis de la culture tchèque en France) a lancé, il y a quelques jours de cela, son site web : http://entractenfrance.googlepages.com. Les parents désireux d'éduquer leurs enfants bi- ou multilingues d'une façon ludique y trouveront toutes les informations nécessaires. Le site offre également des renseignements généraux pour les Tchèques vivant à l'étranger, ainsi qu'un aperçu des nouveaux livres pour enfants acquis par le Centre tchèque de Paris.