Émission spéciale Le 1er mai communiste, un « idéal de la société socialiste »

01-05-2009 08:00 | Antoine Idier

Sur une musique rythmée, des cris et des applaudissements. Nous sommes sur la place Vanceslas, noire de monde, le 1er mai 1955. Les images d'archives montrent des sportifs qui marchent en rythme, des travailleurs qui avancent le poing levé, des enfants qui chantent, sous le regard des officiels de la tribune. Comme tous les ans, à Prague, Brno, Bratislava et d'autres villes de la République tchécoslovaque, des milliers de personnes participent aux cérémonies du 1er mai.

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C’est à ces cérémonies du 1er mai que s’est intéressé Roman Krakovský, doctorant en histoire à l’Université Paris 1 et boursier du Cefres à Prague. En 2004, il a publié un livre aux éditions l'Harmattan, « le Rituel du 1er mai en tchécoslovaquie – de 1948 à 1989 ». Un rituel selon lui, parce que le Parti Communiste Tchécoslovaque a, entre 1948 et 1989, édifié cette cérémonie du 1er mai, la codifiant et essayant de lui donner un sens précis, celui de transmettre certaines valeurs socialistes.

A partir de 1945, le PCT récupère le 1er mai, pour célébrer la figure du travailleur et l’unité nationale, mettre en avant la classe ouvrière et fêter les résultats économiques des plans biennaux. Le 1er mai devient un véritable rituel au fil des ans : la création de commissions chargées des travaux de préparation, « les commissions de mai », illustre la mainmise du PCT sur le 1er mai : par la création d'une organisation centralisée, le pouvoir veut donner un caractère cohérent à chaque manifestation et vérifier sa conformité à la nouvelle « tradition ». Ecoutons Roman Krakovský expliquer comment a eu lieu cette récupération.

« Ce qui m’intéressait sur ce sujet, c’était le passage d’une fête qui était une fête partisane, pour la défense des droits des travailleurs, des droits sociaux, vers quelque chose d’autre, après la prise du pouvoir par le parti communiste en Tchécoslovaquie, vers un rituel de représentation qui est une modélisation de la société socialiste idéalisée. »

Vous expliquez que le 1er mai, à l’origine, tel que défini par l’Internationale socialiste à la fin du XIXème siècle est une fête de luttes sociales qui est récupérée par le pouvoir communiste, pour glorifier le travailleur et l’unité sociale…

« Pas seulement une tradition ouvrière. C’est une fête qui a été certes créée par l’Internationale socialiste à la fin du XIXème siècle et qui a été utilisée par d’autres forces politiques, par le parti nazi en Allemagne - c’était un jour férié en Allemagne nazie. Donc en 1948 en Tchécoslovaquie le 1er mai a derrière lui une tradition longue que le régime doit gérer. »

Et comment se passe cette récupération par le régime communiste ? Par exemple vous décrivez des organismes qui sont créés pour encadrer et petit à petit s’approprier les différentes manifestations ?

« Cette récupération du 1er mai passe par plusieurs moyens, d’abord par l’aménagement de l’espace de la manifestation, les itinéraires par lesquels on passe, où on s’arrête, où on s’arrête pas, les endroits qu’on évite. Et également par la recomposition du cortège qui devient quelque chose de beaucoup plus structuré et qui doit se lire presque comme un livre ouvert. »

« Lire le cortège comme un livre ouvert », tel est donc le but du pouvoir communiste. Dans ce livre, les spectateurs doivent pouvoir retrouver des valeurs simples, comme l'édification du socialisme et la célébration du travail. Le 1er mai est ainsi un « vecteur de diffusion des valeurs du régime » qui forme « un tout logique et cohérent ».

D’où des règles de composition du défilé très précises, qui concernent même l’ordre des drapeaux dans le cortège. En 1955, on observe en tête de défilé les drapeaux des « pères fondateurs », Marx, Engels, Lénine et Staline, suivis par Gottwald, le Président de la République. Cette tête de défilé est une représentation symbolique du pouvoir, qui évolue au fil des orientations idéologiques, comme après la disparition de Staline en 1956. Comme nous l'explique Roman Krakovský, la composition du défilé ou même les lieux traversés ne sont pas anodins, mais soigneusement choisis.

« Ce qui est intéressant est que le 1er mai est une fête partisane… Je prends l’exemple de Prague : les manifestations du 1er mai dans l’entre-deux-guerres se déroulaient sur la place de la République ou sur l’île aux Chasseurs. Après 1948, le défile s’installe sur la place Venceslas, qui est une place liée à l’histoire nationale. Et donc pour moi il s’agit très clairement d’une volonté du régime de transformer une fête partisane en une fête nationale. »

Photo: CTKPhoto: CTK D’autant plus que la place Venceslas permet de donner un caractère massif par sa longueur et sa taille, quand on voit la taille du défilé du bas de la place…

« Exactement. La tribune du 1er mai est installée sur l’endroit qui s’appelle Můstek, en bas de la place, d’où le défilé s’offre à la vue, comme un livre ouvert. La place est fermée, on a un effet de vivier naturel, que le régime met au profit de la fête. »

Vous évoquez aussi la hiérarchie, à l’intérieur du défilé. Par exemple, vous décrivez que les ouvriers sont placés plus en avant que les agriculteurs pour exprimer le projet vers lequel tend la société socialiste, en insistant plus sur l’industrie que l’agriculture…

« En fait, par une sorte de tâtonnement au début des années 50, le défilé progressivement arrive vers la forme qu’on lui a connue pendant les trente ou quarante années suivantes, c’est-à-dire quelque chose de très structuré, avec des hiérarchies, des secteurs, l’industrie, l’agriculture et ce qu’on appelait à l’époque le secteur non-productif – aujourd’hui ce serait les services. Et une hiérarchie de performances : en tête de cortège on mettait les meilleurs éléments, ceux qui ont remporté la compétition socialiste de l’année. »

Le défilé permet donc de pousser ces groupes, de les mettre en compétition ? Par exemple au niveau des performances : s’ils réussissent bien, ils vont espérer être en tête de défilé l’année suivante…

« En tout cas, c’est ce que le régime espère ! Un des moyens de mobilisation des masses est aussi l’organisation de la compétition socialiste qui joue très clairement sur la volonté de l’individu de mettre en valeur son travail, sa réussite professionnelle. Et sur ce plan le régime très clairement a réussi. »

Le défilé est ainsi une mise en scène, censée représenter la société socialiste idéale. La hiérarchie à l'intérieur du défilé, pour lesquelles des consignes de plus en plus précises sont données, exprime la hiérarchie idéale de la société. Le 1er mai est censé ainsi décrire la société utopique et égalitaire vers laquelle tend la Tchécoslovaquie.

Si le 1er mai est une mise en scène, qu’en est-il des spectateurs ? Comment ceux qui participent aux cérémonies les perçoivent-ils ? De 1948 à 1989, la participation diminue, mais reste massive. Comment l'expliquer ? Il y a bien sûr un conditionnement des populations, mobilisées par l'intermédiaire d'organismes et de compagnes et par des jeux sur l'émotion. Mais la participation semble paradoxale : défiler, est-ce adhérer au régime, à ses valeurs ? C'est la question que se pose aujourd'hui l'historien qui cherche à comprendre le rapport des populations au régime communiste.

« Quand on réfléchit sur la façon dont les populations ont perçu cet événement, on part des chiffres. Et tout au long des années 50 et 60, on atteint des chiffres de participation à peu près de 40 à 42%. C’est un plafond au-delà duquel le régime n’arrivera jamais à aller. Mais en soi c’est déjà un chiffre très important, il faut l’interpréter. Pour simplifier, je dirai que dans les premières années du régime il faut accoutumer les populations à un nouveau rituel qui est quelque chose d’étranger que les populations doivent d’abord s’approprier. Cette appropriation se passe dans la première moitié des années 50 ; et pour moi vers 1952 se situe un basculement où on passe de la résistance à une sorte d’appropriation de l’événement. Mais ce qui est intéressant c’est que cette appropriation a lieu de manière totalement apolitique. Le 1er mai devient une réussite parce c’est une occasion de se rencontrer dans un cadre moins formel, en dehors du lieu du travail, c’est l’occasion de voir des amis, des proches, des membres de la famille ; parfois on remonte des petites villes vers la capitale régionale ou nationale, c’est une occasion de créer ou de renforcer des liens de solidarité et d’amitié. C’est à travers ce côté social ou de sociabilité que les populations s’approprient l’événement. »

Photo: CTKPhoto: CTK C’est-à-dire que c’est n’est pas exactement conforme aux souhaits du régime socialiste qui voulait utiliser le premier mai avant tout pour diffuser ses propres valeurs…

« Mais ce n’est pas incompatible ! Ce qui est important pour le régime est que les populations viennent participer. Après comment on interprète cette participation, c’est une autre chose, et c’est ça qui représente la difficulté d’interprétation du 1er mai, c’est de faire la part entre la volonté du régime et les aspirations des populations qui à un moment donné se rejoignent, mais pas forcément pour les mêmes raisons. »

Cet accent sur le 1er mai permet de nous intéresser plus généralement à ce que les historiens appellent « les politiques symboliques ». Comme l’explique Roman Krakovský, elles sont mises en œuvre par un régime politique dans le but de créer un lien social entre les populations. « Comment expliquer les politiques symboliques ? Si on part de l’étymologie du mot symbole, en grec ancien c’était un morceau de poterie qui était cassé en deux et qu’on essayait de remettre ensemble pour restaurer le lien : par exemple on échangeait les morceaux de poterie entre ambassades de cité grec pour reconnaître son interlocuteur. C’est exactement l’objet des politiques symboliques, restaurer le lien cassé, à travers les symboles : on peut aller du timbre poste jusqu’à l’hymne. L’exemple du 1er mai permet justement d’analyser cette volonté du régime de créer un lien social entre les populations, de le maintenir et éventuellement de le restaurer quand il commence à s’effriter. »

Et de s’attirer le soutien de la population, ce qui manque dans un régime autoritaire puisque les représentants ne sont pas choisis ?

« Dans les régimes communistes, nous sommes dans des régimes qui ne peuvent pas fabriquer de l’adhésion à travers le mode plébiscitaire. Les élections sont un simulacre et donc le rapport au politique doit se fabriquer par d’autres moyens. Dans les régimes socialistes il se fait également par les rituels. Sur ce plan là, le rituel du 1er mai est un très bon exemple, il met en scène à travers l’esprit du don et du contre-don ce lien social qui doit se créer entre les élites installées sur la tribune et les populations qui défilent dans le cortège. »

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