Jakub Jan Ryba, un grand inconnu

Noël peut être fêté d’innombrables manières, à la française, à l’allemande, à l’américaine… Le Noël à la tchèque est inimaginable sans la musique et surtout la Messe pastorale de Jakub Jan Ryba (1765-1815). Chantée et jouée dans des églises, des salles de concert et même sur des places publiques, elle n’en finit pas de charmer et d’émouvoir les publics de toute composition. Son auteur a réussi à exprimer par des moyens simples et efficaces la joie, l’ardeur, la sincérité et la dévotion populaire qui sont aujourd’hui probablement perdus mais qui resurgissent du passé grâce au pouvoir de la musique.

L’auteur d’une œuvre colossale et multiforme

Photo: SupraphonPhoto: Supraphon Que savons-nous aujourd’hui de l’auteur de la Messe de Noël tchèque? Nous croyons le connaître mais nous ne savons que peu de choses de lui. Oui, nous savons qu’il a écrit cette célèbre messe en langue tchèque qui n’est en aucun cas, comme le remarque le musicologue Guy Erismann, une messe au sens liturgique du terme, mais plutôt un jeu liturgique, un jeu dialogué narrant l’histoire des bergers de la crèche. Ceux qui sont plus informés savent que Jakub Jan Ryba était maître d’école, que sa vie était loin d’être facile et qu’il s’est donné la mort… Et c’est à peu près tout. Avec le temps et les découvertes dans les archives, les musicologues et les historiens ont commencé cependant à brosser un portrait bien différent de celui qui n’était considéré que comme un auteur de musique idyllique. La personnalité de Jakub Jan Ryba a alors pris des dimensions insoupçonnées. Le chef d’orchestre Zdeněk Klauda est de ceux qui ont eu l’occasion de découvrir les aspects mal connus ou inconnus de l’œuvre de cet artiste étonnant :

« Jakub Jan Ryba est pour moi une personnalité qui ressemble aux grands hommes de la Renaissance. Il n’était pas seulement musicien et compositeur mais aussi poète, pédagogue et philosophe. En tant que compositeur, il a été influencé par la situation dans laquelle il lui fallait vivre. C’était un musicien extrêmement doué et si sa carrière avait pu évoluer aussi bien qu’elle avait commencé, s’il avait eu la possibilité d’achever ses études et de développer son talent comme les grands compositeurs de son temps, comme un Beethoven ou un Mozart, il aurait certainement atteint le niveau de ces maîtres et serait connu dans toute l’Europe. »

Une enfance heureuse dans la famille d’un maître d’école

La ville de PřešticeLa ville de Přeštice En effet, la vie de Jakub Jan Ryba s’est déroulée bien loin des grands centres culturels de son temps. A une époque où les informations ne circulaient que très lentement et où la vie à la campagne était une vie culturellement isolée, il n’était pas facile pour ce musicien doué de se tenir au courant de l’évolution de la musique dans les capitales européennes. Pourtant, ses œuvres qui ont été conservées démontrent que c’était un auteur qui partageait les courants et les tendances artistiques de son temps et que certaines de ses compositions présageaient, déjà au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, l’avènement du romantisme. Mais commençons par le début. Ivana Hojerová, de l’Association Jakub Jan Ryba, résume son enfance :

« Jakub Jan Ryba est né en 1765 dans la famille d’un instituteur dans la ville de Přeštice. Son père était également musicien. Il est né donc dans une famille musicale. Son enfance, comme il écrit, a été heureuse et agréable. Son père surveillait ses études et, selon ses propres paroles, il a appris bien plus à la maison qu’à l’école. »

L’influence des philosophes du siècle des Lumières

La ville de Rožmitál pod TřemšínemLa ville de Rožmitál pod Třemšínem A quinze ans, Jakub Jan entre à l’Ecole pie, établissement éducatif tenu par les pères piaristes à Prague, où il étudie pendant cinq ans. Il poursuit ensuite ses études de philosophie. Le niveau de ses connaissances et de sa culture est inhabituel pour l’époque. Outre sa langue maternelle, il maîtrise l’allemand et lit des livres en français, en italien, en latin et en grec. Ce jeune intellectuel partage les idées et les idéaux des philosophes du siècle des Lumières et s’oppose à tout obscurantisme. L’envol de ce jeune étudiant doué est cependant de courte durée. Au bout de cinq ans, son père le rappelle à la campagne où il y a un poste d’instituteur vacant et il devient maître d’école. En 1788, il prend un poste d’instituteur dans la petite ville de Rožmitál en Bohême du sud-ouest où il restera jusqu’à la fin de sa vie. Son talent pour la musique est déjà évident. Ivana Hojerová évoque les goûts musicaux du jeune instituteur :

« Depuis son enfance, Jakub Jan Ryba jouait de plusieurs instruments mais, plus tard, il a eu des préférences pour le violoncelle. Nous savons qu’il a appris à jouer du violoncelle déjà à l’époque de ses études à Prague grâce à son professeur qui avait besoin d’un violoncelliste pour un quatuor à cordes. Et il a fini par devenir un véritable virtuose. En 1880, il a même écrit un merveilleux concerto pour violoncelle et il a démontré avec quelle maîtrise il dominait la technique du jeu de cet instrument. »

Le portrait imaginaire de Jakub Jan RybaLe portrait imaginaire de Jakub Jan Ryba Musicien doué, auteur d’innombrables compositions sacrées et profanes, Jakub Jan Ryba n’en néglige pas pour autant sa profession d’instituteur. Il se rend compte de l’immense importance de l’instruction dans la vie des gens et souhaite que l’enseignement soit accessible à tous. Bien que la fréquentation scolaire soit obligatoire depuis longtemps, souvent les gens à la campagne ne respectent pas cette obligation. Il est fréquent que les enfants n’aillent pas à l’école parce que les parents en ont besoin pour des travaux de tous genres. Ryba souffre de ce manque de discipline des parents d’un côté, et de l’indifférence des autorités seigneuriales de l’autre. Ses rapports avec ses supérieurs sont d’ailleurs assez conflictuels. Il n’en est pas moins un pédagogue consciencieux et il le restera bien qu’il soit mal rémunéré et que sa situation matérielle s’aggrave encore après la banqueroute nationale de 1811.

Le Stabat Mater

Parallèlement, Jakub Jan Ryba s’adonne à la musique qui est la grande passion de sa vie. Maître de chapelle, il écrit surtout des œuvres sacrées, mais ne néglige pas non plus la musique profane. Selon l’encyclopédie Fasquelle, il a écrit au total quelque 1 370 compositions dont malheureusement une petite partie seulement a été conservée jusqu’à nos jours. La liste de ses œuvres comptait entre autres 35 symphonies, 38 concertos, 70 quatuors, 100 trios, 90 sonates, 80 Messes, 5 Te Deum et 3 Stabat Mater. Parmi ces trois derniers oratorios, il y a aussi le Stabat Mater découvert et enregistré récemment sur disque par le chef d’orchestre Zdeněk Klauda et son ensemble L’Armonia Terrena. Zdeněk Klauda souligne le caractère spirituel et profond de cette musique :

Photo: NibiruPhoto: Nibiru « Pour Jakub Jan Ryba, le texte est une véritable inspiration, sa musique se réfère parfaitement au contenu et à la signification du texte, il est doué d’une immense sensibilité et d’un grand talent pour cela. Les paroles ne sont pas pour lui qu’une ossature prosodique, mais une véritable inspiration qui engendre son invention musicale. Son oratorio Stabat Mater est complètement différent de la joyeuse et idyllique Messe de Noël tchèque. Le langage musical de cet oratorio est tout à fait à l’opposé de la Messe de Noël et celui qui ne connait que cette composition ne se rendrait probablement pas compte que Stabat Mater est une œuvre du même auteur. »

Les dernières années

Outre son immense œuvre musicale, Jakub Jan Ryba rédige également un certain nombre de traités de philosophie et d’histoire ainsi que des écrits didactiques dont l’ouvrage théorique Les Origines et les principes généraux de la musique, qui ne sera publié qu’en 1817 à titre posthume. Jana Hojerová évoque aussi le projet musical qui était probablement censé couronner l’œuvre de toute sa vie mais qui est resté inachevé. Jakub Jan Ryba l’a intitulé Cursus sacro harmonicus :

Le mémorial de Jakub Jan Ryba sur le lieu de sa mort, photo: Miloš TurekLe mémorial de Jakub Jan Ryba sur le lieu de sa mort, photo: Miloš Turek « Il commence à réaliser ce projet en 1808 et il désire créer un ensemble de 52 messes, 52 graduels et 52 offertoires pour chaque dimanche de l’année liturgique. C’est un projet qui force le respect. Le compositeur a réussi à achever cinq volumes de ces messes, ce qui représente plus de 1 300 pages manuscrites. Jakub Jan Ryba nous a donc légué un nombre important de compositions dont beaucoup sont conservées au Musée de la musique à Prague. Il faut maintenant les redécouvrir et les réaliser. »

Comme nous avons dit, la vie de Jakub Jan Ryba n’a pas été facile. En 1790, il épouse Anna Laglerová. Sa femme lui donnera treize enfants dont sept seulement survivront jusqu’à l’âge adulte. Ce musicien philosophe dont la pensée s’abreuve dans les œuvres de Comenius, de Rousseau, de Voltaire, de Catulle et de Sénèque se heurte maintes fois dans sa vie à l’incompréhension, la bêtise et l’indifférence de ses contemporains. Il doit lutter aussi contre l’épuisement, la misère, la dépression et d’autres problèmes de santé. En 1815, donc à l’âge de 50 ans, cet adepte de la philosophie stoïcienne décide de mettre fin à ses jours. En tant que suicidé, il est inhumé sans cérémonie dans un ancien cimetière de la peste de la ville de Rožmitál.

Le secret des archives

Aujourd’hui, il reste encore beaucoup à faire pour rendre à Jakub Jan Ryba sa place dans l’histoire de la musique tchèque et pour permettre au public de connaître son œuvre. Ce pédagogue et théoricien musical savait donner une forme pratique à ses théories. Ce philosophe influencé par Sénèque n’en était pas moins sensible aux beautés de la vie et à l’humour populaire qu’il savait si bien exprimer par les tons. Ce grand intellectuel polyglotte cherchait à s’approcher des gens simples et c’est pourquoi il a écrit et mis en musique tant de textes tchèques. Il nous réserve sans doute encore de belles surprises et des découvertes délicieuses. Les manuscrits poussiéreux de ses œuvres attendent dans les archives d’être redécouverts et ressuscités.