Eglise tchécoslovaque hussite : du réformateur Jan Hus au patriotisme tchèque

« Pravda vítězí » - « La vérité vaincra » : cette célèbre devise de Jan Hus, théologien, universitaire et réformateur religieux tchèque mort sur le bûcher le 6 juillet 1415 à Constance, il y a donc, ce jeudi, exactement 662 ans de cela, est inscrite sur le drapeau du président de la République flottant au-dessus du Château de Prague. Mais cette phrase apparaît aussi dans de nombreux lieux de culte et paroisses de l’Eglise tchécoslovaque hussite (CČSH). Une Eglise née dans un climat de patriotisme à peine deux ans après la création d’un Etat tchécoslovaque indépendant et qui renoue avec la tradition d’un mouvement spirituel médiéval et de son père fondateur dont elle porte le nom.

Jan HusJan Hus Comme Jan Hus, accusé d’hérésie et condamné à mort par l’Eglise catholique pour ses efforts de réforme et ses revendications demandant un retour à une Eglise pauvre et spirituelle, l’Eglise tchécoslovaque hussite, actuellement la troisième plus grande Eglise de République tchèque, se trouve elle aussi à mi-chemin entre le catholicisme et le protestantisme. Nous pouvons entendre chanter la liturgie dans ses églises le dimanche, mais nous n’entendrons jamais parler du pape, des saints ou de la Vierge Marie. Son symbole, c’est un calice – un récipient qui fait référence aux guerres hussites, des mouvements de protestation lancés par les partisans du réformateur après sa mort, et à leur concept de communion sous les deux espèces. Cependant, elle n’a a priori pas grand-chose à voir avec les hussites médiévaux puisqu’elle n’a été créée que cinq siècles plus tard…

Une Eglise engagée et nationaliste

En 1918, après la création de la Tchécoslovaquie, une partie libérale du clergé catholique se radicalise et s’efforce de mettre en place différentes réformes de l’Eglise, parmi lesquelles notamment la messe en langue nationale, le célibat volontaire et le rapprochement entre l’Eglise et le peuple. A la tête de ces prêtres se trouve un certain Karel Farský. Ses revendications étant rejetées par le Vatican, il décide de rompre les liens avec l’Eglise catholique.

L’Eglise Saint-Nicolas sur la place de la Vieille-Ville à Prague, photo : Kristýna Maková, ČRo - Radio PragueL’Eglise Saint-Nicolas sur la place de la Vieille-Ville à Prague, photo : Kristýna Maková, ČRo - Radio Prague C’est ainsi qu’à Noël de l’an 1919, les croyants dans différentes églises du pays peuvent participer, pour la première fois depuis plusieurs siècles, à la toute première messe de minuit en tchèque. Une nouvelle Eglise nationale est ensuite officiellement déclarée le 11 janvier 1920 à l’Eglise Saint-Nicolas sur la place de la Vieille-Ville à Prague. Karel Farský devient son représentant suprême, son premier patriarche. Malgré ses efforts œcuméniques, cette Eglise tchécoslovaque, comme elle est appelée à l’époque, est critiquée tant par les catholiques, que par l’Eglise évangélique et par une partie de l’intelligentsia tchécoslovaque. Pour parler plus en détails de l’histoire de cette Eglise et de son rôle dans la société, nous avons rencontré son patriarche actuel, Tomáš Butta :

« Cette nouvelle Eglise chrétienne renoue avec la tradition de la Réforme tchèque, notamment avec les mouvements spirituels médiévaux qui sont représenté par Jan Hus, par les hussites, par les utraquistes ou par les Frères tchèques. Il est intéressant d’observer que l’Eglise tchécoslovaque jouissait d’une grande popularité dans la société tchèque, un grand nombre de gens sont devenus ses membres peu de temps après sa création. Il est néanmoins nécessaire de noter qu’en 1918, date de création de l’Etat tchécoslovaque, beaucoup de gens ont décidé de quitter l’Eglise catholique romaine. L’idée de faire une nouvelle Eglise nationale avait pour objectif d’attirer ces gens-là de nouveau vers le christianisme et de leur proposer une alternative prouvant que le christianisme peut toujours être actuel et important même dans ce nouveau monde et cette nouvelle société. La naissance de l’Eglise tchécoslovaque est donc liée au patriotisme et au sentiment national. »

Tomáš Butta, photo : Ben Skála, CC BY-SA 3.0Tomáš Butta, photo : Ben Skála, CC BY-SA 3.0 A l’époque de la Première République, dans les années 1920 et 1930, l’Eglise revendique plusieurs centaines de milliers de membres. Elle a alors aussi plusieurs paroisses aux Etats-Unis et en Autriche. Comme son nom l’indique, son aire d’influence principale reste toutefois en Tchécoslovaquie. Dans ce pays, sa popularité ne cesse d’augmenter, jusqu’à atteindre son sommet après la Seconde Guerre mondiale. Tomáš Butta :

« Grâce à cette orientation nationale et patriotique, de nombreux clercs et laïcs sont engagés dans la résistance contre le nazisme. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Eglise tchécoslovaque est donc considérée comme très prestigieuse. A l’époque, elle a près d’un million de membres. »

Une trentaine de pasteurs sont en effet déportés dans des camps de concentrations, sept d’entre eux sont suppliciés par les nazis. L’Eglise fait œuvre de charité et fournit un soutien aux victimes de l’oppression et des persécutions. Au total, environ 10 000 de ses membres sont actifs dans la résistance, un quart d’entre eux sont ensuite arrêtés et meurent dans des prisons et des camps de concentration.

Entre le progrès et la tradition

En 1947, l’Eglise fait une nouvelle fois la preuve de son modernisme : des femmes sont pour la première fois ordonnées pasteurs. Quelques années plus tard, elle ouvre sa propre faculté où elle forme les futurs hommes et femmes d’Eglise. La situation change toutefois avec l’arrivée au pouvoir des communistes. Si l’Eglise tchécoslovaque, protectrice du peuple et socialement très engagée, est tout d’abord loyale à l’Etat, elle va rencontrer le même destin que les autres Eglises de République tchèque : elle tombe en disgrâce, se voit interdire ses activités culturelles et sociales et perd une partie importante de ses membres, ainsi que de son clergé.

Bien que grandement inspirée par l’œuvre de Jan Hus, ce n’est qu’au début des années 1970 que l’Eglise tchécoslovaque adopte sa désignation « hussite ». Son patriarche explique pourquoi :

« Le nom originel de ‘l’Eglise tchécoslovaque’ faisait référence à un territoire concret, à l’appartenance à un Etat, à une culture. Ses représentants cherchaient donc une continuité plus complexe, une tradition avec laquelle ils pourraient renouer. En 1968, au cours du Printemps de Prague et de la libéralisation politique en Tchécoslovaquie, certaines voix proposent d’appeler cette Eglise ‘hussite’. Cette désignation comporte le nom de Jan Hus ce qui caractérise son équilibre entre le catholicisme et le protestantisme. Puisque le hussitisme est d’une part un mouvement médiéval, mais d’autre part il s’agit d’un pas vers une conception nouvelle du christianisme. Le hussitisme met l’accent sur la communion sous les deux espèces, mais aussi sur l’existence des prédicateurs laïcs et d’autres éléments de la Réforme encore. »

L’Eglise et son architecture entre deux guerres

Après sa naissance, l’Eglise tchécoslovaque hussite cherche ses propres lieux de culte. Elle s’engage notamment à rénover d’anciennes églises catholiques abandonnées et qui sont souvent dans un état délabré. Leur nombre et leur capacité ne suffisent toutefois pas à ses besoins :

« A l’époque de la Première République, l’Eglise tchécoslovaque hussite a construit de nombreux édifices religieux dans le style du fonctionnalisme, avec souvent la participation d’architectes renommés, comme Pavel Janák, Josef Gočár et d’autres encore. Cela est aujourd’hui vu comme une grande contribution culturelle de cette Eglise car l’architecture de l’entre-deux-guerres est actuellement très appréciée. Il est aussi marquant qu’après la Seconde Guerre mondiale, l’Eglise tchécoslovaque hussite a pris en charge des synagogues abandonnées. Il s’agit d’une triste histoire mais notre Eglise, qui compte parmi ses lieux de culte quelque 80 anciennes synagogues, ce qui est une vraie rareté, a sauvé ces monuments pour les générations futures. »

Karel Farský, photo : Public DomainKarel Farský, photo : Public Domain Aujourd’hui, quelque 70 000 personnes se présentent comme membres de cette Eglise nationale qui compte un peu moins de 300 paroisses, regroupées dans six diocèses. Les églises hussites étant dispersées un peu partout en République tchèque, seules trois paroisses se trouvent sur le territoire de la Slovaquie. Pour Tomáš Butta, cela est dû notamment au fait que l’Eglise tchécoslovaque y a été interdite au cours de la Seconde Guerre mondiale, pendant laquelle la Slovaquie est devenue, l’espace de quelques années, un Etat satellite de l’Allemagne nazie. La plupart des paroisses slovaques n’ont en effet plus jamais repris leurs activités :

« En Slovaquie, l’Eglise tchécoslovaque hussite n’a pas eu le même succès qu’en Tchéquie. Par ailleurs, la fête commémorant la mort de Jan Hus sur le bûcher ne s’y est pas implantée non plus. Dans les pays tchèques, par exemple, il existe un grand nombre de monuments dédiés à Jan Hus. En Slovaquie, il n’y en a qu’un. »

Dans les premières décennies de son existence, l’Eglise tchécoslovaque hussite était considérée comme moderne et progressiste, notamment en raison de son engagement social et dans le domaine de l’éducation. Victime de différentes persécutions qui lui ont empêché de poursuivre ces activités, elle veut aujourd’hui revenir à ses origines. Outre les cultes dominicaux accompagnés de la liturgie de Karel Farský, de nombreux événements culturels, caritatifs et éducatifs sont organisés régulièrement par les différentes paroisses. Par ailleurs, le travail social, ainsi que par exemple la pédagogie spécialisée forment, à côté de la théologie, de la philosophie, du judaïsme et des études des religions, les quelques cursus proposés par la Faculté de théologie hussite, associée depuis 1990 à l’Université Charles de Prague.