25 ans après le divorce tchéco-slovaque : nostalgie ou satisfaction ?

Il y a près de vingt-cinq ans de cela, le 31 décembre 1992, la Tchécoslovaquie cessait d’exister pour donner naissance à deux pays distincts : la République tchèque et la République slovaque. Comment cette rupture a-t-elle été vécue des deux côtés de la frontière ? Et comment est-elle perçue aujourd’hui ? Des journalistes tchèques et slovaques, ainsi que d’autres témoins, nous font part de leur expérience dans ce deuxième épisode de la série consacrée au « divorce de velours » entre Tchèques et Slovaques.

J’étais contre la partition, mais personne n’a été consulté

Le 1er janvier 1993, Tchèques et Slovaques, après avoir vécu ensemble dans un même pays pendant près de soixante-quinze ans, se sont réveillés dans deux nouveaux Etats séparés par une frontière. Premier directeur général de la Radio publique tchèque après la partition de l’Etat et des médias tchécoslovaques, Jiří Mejstřík explique comment les deux peuples en sont arrivés là :

« Nous avons toujours eu des relations très amicales avec nos collègues slovaques. C’est vrai que nous avions du mal à une certaine époque à comprendre l’élite intellectuelle slovaque qui affirmait : ‘Nous savons que la Tchécoslovaquie est un bon projet, nous sommes reconnaissants aux Tchèques de nous avoir aidés après l’effondrement de l’Autriche-Hongrie, mais nous voudrions tout de même être indépendants.’ Ils se portaient bien, certes, mais ils ne voulaient plus être dominés par Prague. Je peux les comprendre, même si cela ne m’empêche pas de regretter aujourd’hui encore ce qui s’est passé. »

Journaliste à Radio Prague, Václav Richter se souvient lui aussi :

« J’étais un fédéraliste convaincu. Bien sûr que j’étais contre la partition de la Tchécoslovaquie. Mais les choses se sont compliquées petit à petit. Le Parlement fédéral était complètement bloqué, car les parlements tchèque et slovaque n’arrivaient plus à s’entendre. La situation s’est progressivement détériorée et risquait de déboucher sur un conflit. C’est pourquoi j’ai moi aussi commencé à souhaiter la partition. J’ai souhaité qu’elle se passe d’une manière souple et rapide. »

Encore jeune homme au moment de la partition, Branislav fait partie de ces Slovaques qui ont souhaité leur indépendance. Aujourd’hui, il admet toutefois que le chemin qu’a dû parcourir cette nouvelle Slovaquie indépendante a été parsemé d’embûches :

« Nous avons dû établir notre monnaie nationale, améliorer nos infrastructures, les transports, mettre en place les pouvoirs législatifs et exécutifs, le système des autorités nationales. Il a fallu élire le premier président de la République. De plus, la division des biens communs a été complexe car les Tchèques étaient 10 millions tandis que nous, Slovaques, étions deux fois moins nombreux. Cela a concerné aussi les minorités nationales. »

« J’étais contre la partition, mais personne ne m’a demandé mon avis », constate une autre Slovaque, Zuzana, âgée aujourd’hui de 60 ans. Elle aussi fait état des difficultés traversées par son pays après la division de la Tchécoslovaquie :

« Il faut féliciter les Slovaques qui s’en sont très bien sortis, car au moment de la partition, le manque de moyens financiers en Slovaquie était palpable. Prenons l’exemple de la diplomatie. Pratiquement toutes les anciennes ambassades tchécoslovaques ont été récupérées par la Tchéquie. Idem dans le domaine de l’aviation : quasiment tous les avions sont restés en République tchèque. La Slovaquie a subi de grosses pertes dans le secteur industriel. En Slovaquie centrale, les usines les plus importantes ont fermé et le chômage est monté en flèche. »

Štefan Šimák, photo: Archives de Štefan ŠimákŠtefan Šimák, photo: Archives de Štefan Šimák Journaliste et éditeur slovaque, Štefan Šimák a cofondé, après la révolution de Velours, l’hebdomadaire indépendant Plus 7 dans un premier temps, puis Spoločnosť 7 PLUS, une des plus importantes sociétés médiatiques en Slovaquie. Au début des années 1990, il s’est lui aussi rangé dans le camp des opposants à la partition de la Tchécoslovaquie. Pour Štefan Šimák, comme pour beaucoup d’autres, il s’agissait avant tout d’une décision politique prise par les deux Premiers ministres de l’époque, Vladimír Mečiar et Václav Klaus :

« J’ai toujours pensé que nous étions plus forts ensemble. Nous nous entendions bien. Je n’ai jamais fait de distinctions entre Slovaques et Tchèques, peut-être aussi parce que j’ai travaillé pendant longtemps à Prague. Mais bon, j’ai dû m’habituer à cette démarche illégitime de Mečiar et Klaus, illégitime car ils n’ont consulté personne. C’est la réalité et il n’est plus possible aujourd’hui d’évaluer si cette décision était juste ou non. Heureusement, nous faisons partie aujourd’hui de l’Union européenne. En son sein, la Slovaquie se comporte en tant que pays souverain et elle progresse rapidement. »

Naissance des Radios publiques tchèque et slovaque

Diviser un pays signifie aussi diviser ses médias. Jiří Mejstřík, qui a pris la direction de la Radio publique tchèque après la partition de l’Etat tchécoslovaque fédéral, nous éclaire le déroulement de ce processus complexe :

Jiří Mejstřík, photo: Khalil Baalbaki, ČRoJiří Mejstřík, photo: Khalil Baalbaki, ČRo « La radio et la télévision fédérales siégeaient à Prague. Leurs ‘petites sœurs’ en Slovaquie étaient, avant même la division du pays, relativement autonomes, tandis que les médias tchèques, créés dans le cadre de la fédéralisation du pays après la Révolution de velours, étaient intégrés aux médias fédéraux et n’avaient aucune indépendance. Leur existence était formelle. Par exemple, le directeur de la Radio tchèque était un adjoint, un subordonné du directeur de la radio fédérale. »

« L’année 1992 a été extrêmement difficile : il a fallu assurer la continuité juridique, adopter de nombreuses lois pour que les institutions puissent fonctionner après la partition du pays. Ainsi, lors de la dernière session du Parlement fédéral, les députés ont adopté la loi sur la Télévision et la Radio tchèques, une loi qui leur donnait une indépendance juridique. Il nous a fallu tout reconstituer au sein de la Radio tchèque : mettre sur pied le service d’information et toutes les autres structures, y compris les conseils audiovisuels. »

« Je me souviens surtout du grand sentiment de responsabilité que j’ai ressenti à l’époque. J’ai voulu renouer avec toutes les valeurs qui existaient auparavant, même sous le communisme, c’est-à-dire avec des émissions artistiques et musicales de qualité. En même temps, il a fallu refaire le service d’information de fond en comble. J’ai dû procéder à d’importants licenciements, réagir aussi à une vague de dénonciations liée à notre passé communiste… Tout cela était difficile à assumer psychiquement. Certains de nos anciens collègues slovaques ont été contraints de quitter leurs postes, ce qui a bouleversé leurs vies. Nous avons toutefois conservé le slovaque sur nos ondes et j’estime que cela a été une bonne décision : les quelques journalistes slovaques qui sont restés ont pu continuer à parler leur langue dans les émissions de la Radio tchèque sans aucun problème. »

Tous les Tchèques doivent comprendre le slovaque et vice-versa !

D’après un récent sondage réalisé conjointement par le Centre pour l'étude de l'opinion publique de l'Académie tchèque des Sciences et par l'Institut pour les questions publiques de Bratislava, la partition de la République fédérale tchèque et slovaque est vue positivement par un nombre grandissant de Tchèques et de Slovaques. Plus précisément, 53 % des Tchèques interrogés et 51 % des Slovaques voient d'un bon œil la fin de la Tchécoslovaquie, alors qu’en 1992, ils étaient à peu près 40 % de ressortissants tchèques et slovaques à penser ainsi. Par ailleurs, davantage de Slovaques (53 %) estiment que l'adhésion de leur pays à l'Union européenne, dont ils ont adopté en 2009 la monnaie, a été une bonne chose. Ils sont 44 % à partager cet avis en République tchèque qui reste, pour l’heure, hors de la zone euro.

Encore quelques chiffres à retenir : depuis dix ans, le nombre de ressortissants slovaques résidants en République tchèque a doublé, pour atteindre plus de 110 000 en septembre 2017. En revanche, les Tchèques ne représentent qu’un dixième de la population étrangère en Slovaquie, leur nombre étant estimé à 10 500.

'La ligne''La ligne' Malgré l’excellence des relations tchéco-slovaques dans tous les domaines de la vie, nombreux sont ceux qui demeurent nostalgiques de la cohabitation des deux peuples au sein d’un Etat commun. Parmi eux, les journalistes de Radio Prague Alena Gebertová et Václav Richter, de même que la Slovaque Zuzana, sans oublier Branislav qui, lui, reste proche de la culture tchèque tout en se réjouissant de l’indépendance de son pays :

Zuzana : « Ma mère était Tchèque, mon père était Slovaque et moi-même, je suis Tchécoslovaque ! (rires) J’apprécie le fait qu’à présent, les Tchèques et les Slovaques sont peut-être encore plus proches les uns des autres qu’auparavant, notamment dans le domaine de la cinématographie : on tourne beaucoup de films tchéco-slovaques en ce moment ! Je pense en particulier au film Čiara (La ligne), ou encore à l’excellent réalisateur tchèque Jan Hřebejk qui a tourné son dernier film en slovaque. Mon mari est médecin et de ce fait, je me réjouis de la coopération étroite de nos deux pays dans le secteur de la Santé. Par ailleurs, je n’ai jamais oublié le tchèque et ces derniers temps, je prends beaucoup de plaisir à découvrir les beautés de la Bohême du Sud. »

Alena : « Je n’ai jamais parlé slovaque et je ne vais que très rarement en Slovaquie. Mais on peut très bien être en contact par l’intermédiaire des artistes : il y a plein d’acteurs slovaques qui jouent dans des films tchèques, nous avons aussi l’occasion de voir à Prague des spectacles des troupes de théâtre slovaques. Il est vrai que ces contacts étroits existent surtout dans le domaine de la culture. On dit parfois que les jeunes Tchèques ne comprennent plus, mais j’ai du mal à l’imaginer… Nos langues sont tellement proches ! Je crois que tous les Tchèques doivent comprendre le slovaque et vice-versa. »

Bratislava, photo: Klára StejskalováBratislava, photo: Klára Stejskalová Branislav : « Je comprends le tchèque, je suis ravi de pouvoir suivre les émissions de la radio et de la télévision tchèques. J’ai aussi quelques amis en République tchèque… Quand même, c’est un pays voisin ! C’est décidément un avantage pour les Slovaques de comprendre le tchèque. »

Václav : « Je me rends relativement souvent à Bratislava, parce que j’ai des amis là-bas. J’ai constaté que Bratislava a beaucoup changé, elle est devenue une ville belle et moderne. D’ailleurs, les sondages révèlent que les Slovaques demeurent pour les Tchèques le peuple le plus sympathique et accueillant. Cela veut dire que nos relations sont vraiment exceptionnelles. Quand on dit : ‘à quelque chose malheur est bon’, je pense que c’est vrai aussi pour la partition de la Tchécoslovaquie. »