Panorama Stanislas Pierret : « En 1989, j’ai compris que Dubček ne serait jamais président »
Deuxième partie de l’entretien avec Stanislas Pierret, actuellement directeur de l’Institut français de Bucarest mais qui nous a raconté comment, au tout début de sa carrière diplomatique, il s’était intégré dans les réseaux dissidents tchécoslovaques. Il continue donc de nous exposer son parcours professionnel, en commençant par les évènements de 1989 à Prague.
Stanislas Pierret
Comment avez-vous suivi les évènements de 1989 ? Etiez-vous sur place ?
« En janvier ou février, j’avais quitté Prague, parce que j’avais
loué une petite sardinerie à Belle-Ile pour faire de la peinture. Je
voulais me consacrer à la peinture pendant six mois. J’ai beaucoup peint
et j’ai un peu écrit puis je suis revenu à Paris. Et quand en octobre
les premiers évènements ont eu lieu à Prague – c’est la mort de
Šmíd annoncée par Petr Uhl, j’ai appelé un ami tchèque pour lui dire
que j’allais venir. Le lendemain j’étais à
Paris, et je voyais Jacques Amalric qui était à l’époque le directeur
des pages étrangères du Monde et je lui ai vraiment fait un coup au culot
; je lui ai dit que j’étais l’homme de la situation et qu’il fallait
absolument que je parte là-bas. Je lui ai dit que j’étais l’homme de
la situation, que j’avais vécu deux ans à Prague, que je parlais
tchèque – je ne parlais pas très bien le tchèque mais je me
débrouillais – et que je pouvais partir comme correspondant pour le
Monde. Et il m’a fait confiance. Il m’a dit qu’il n’avait pas
beaucoup d’argent mais qu’il pouvait me payer le billet de train –
qui coûtait 900 francs à l’époque, je m’en souviens. J’ai donc pu
partir et accueillir Sylvie Kaufman, qui était à cette époque la
correspondante du Monde pour toute l’Europe centrale. Elle a pu couvrir
toute la révolution mais j’ai fait deux papiers ; un papier sur les
étudiants, qui est passé en première page, et mes parents étaient
évidemment très fiers. A ce moment-là, je suis resté un mois, où
j’étais un spectateur engagé.
J’allais régulièrement au siège du Forum civique, où j’ai revu les
copains dissidents qui m’ont demandé de les accompagner en province pour
rassurer la population parce qu’à l’époque, il y avait Prague et la
province. L’information n’était pas claire du tout. Il y avait même
pas mal de désinformation. On est donc allé parler aux ouvriers ; j’ai
fait des harangues devant des ouvriers en tchèque ! C’est arrivé
plusieurs fois. Je suis partie avec des acteurs, avec des intellectuels,
avec des gens de la Charte pour parler aux gens en province et les rassurer
sur ce qui se passait à
Prague, parce que finalement, la vie était relativement tranquille quand
même.
L’ambassadeur avait réuni Yannakakis, Glucksmann et plusieurs
intellectuels et la grande question était de savoir qui allait succéder
à Miloš Jakeš et compagnie. Les chancelleries à l’époque, en
octobre, parlaient du retour de Dubček. J’avais assisté au fameux
retour de Dubček sur l’esplanade. C’était assez extraordinaire parce
que j’ai compris qu’il ne serait jamais président. »
Pourquoi pensiez-vous que Dubček ne serait jamais président ?
Alexander Dubček et Václav Havel « Parce qu’il avait un discours qui n’était plus en phase. Il
parlait de Zlatá Praha, il avait des images complètement obsolètes, qui
ne collaient pas au mouvement qui était en train d’émerger. Bien sur,
certains intellectuels commençaient déjà à lancer le nom de Václav
Havel. On m’avait interrogé et devant Glucksmann, j’ai dit que je
pensais que ce ne sera pas Dubček mais Havel. C’était deux mois avant
l’élection de Havel. C’était un peu mon heure de gloire parce que
j’avais un peu anticipé la situation. Mais il est vrai que Dubček,
malgré le fait qu’il était un homme respecté et vénéré, était
âgé et n’était plus du tout en phase avec la société de la fin des
années 1980. »
Vous avez exercé la fonction de directeur de l’Institut français de Prague et vous êtes maintenant directeur de l’Institut français de Bucarest. Pouvez-vous comparer les expériences que vous avez eues à ce poste ?
Institut français de Prague « Après la révolution de velours, je séjournais à Prague et j’ai
fait un peu le tour du pays et je suis ensuite rentré en France. Le maire
de Paris de l’époque, Jacques Chirac, voulait monter une fondation avec
son épouse en direction des jeunes des pays libérés du communisme.
J’ai été choisi par Mme Chirac pour monter cette association contre
l’avis des gens du cabinet qui voulaient nommer à ce poste un vieil
ambassadeur. Mme Chirac m’a fait confiance alors que je n’étais pas du
tout encarté au RPR et j’ai pu monter cette association ‘Le pont
neuf’. Je m’en suis occupé pendant sept ans. On a travaillé avec tous
les pays d’Europe centrale, avec la Russie quand le système s’est
libéralisé en 1993 et un peu dans les pays des Balkans au moment de la
guerre en Bosnie. On a organisé des expositions d’artistes pendant la
guerre, grâce à l’armée puisqu’il y avait des avions, des Hercules,
qui acheminaient les œuvres des artistes bosniaques à Sarajevo. Après
cela, le maire de Paris accède à la magistrature suprême et devient donc
président de la République. Je demande à Mme Chirac si elle veut
transformer son association en grande fondation. Elle me répond qu’elle
n’est pas Danièle Mitterrand et qu’elle ne veut pas créer une
fondation type ‘France-liberté’, et on me nomme directeur de
l’Institut et conseiller culturel à Prague. Bien sûr, toutes les portes
s’ouvrent parce que j’avais énormément de contacts avec tout le monde
; ça a été passionnant parce qu’il y avait énormément de choses à
faire dans tous les domaines, culturels mais aussi dans le domaine de la
gouvernance. Je rempile à Budapest. Je me mets au hongrois et je passe
quatre ans à Budapest dans les mêmes fonctions et je pars ensuite pour la
Turquie, où j’occupe encore les mêmes fonctions de directeur de
l’Institut et de conseiller culturel, à un moment difficile. Avec le
changement de président de la République, les relations se compliquent.
Après ma mission en Turquie, je m’occupe de la saison de la Turquie en
France, qui n’a pas été une mission très facile, compte tenu du climat
politique tendu de l’époque.
Institut français de Bucarest
Puis le ministère décide de m’envoyer en Roumanie. C’est donc un
parcours assez cohérent. Je connaissais bien l’Europe centrale, je
connais assez bien la Turquie et la Russie. Il me manquait cet Etat
d’Europe orientale qui est extrêmement intéressant. C’est un pays
très riche, avec des paysages magnifiques. Surtout, c’est un pays très
divers. C’est une mosaïque de peuples, avec les Roumains bien sur, une
minorité hongroise importante, une minorité russe de Lipovène dans le
delta du Danube… »
Et des Tchèques…
« Oui, il y a des Tchèques et des Slovaques dans le Banat. Dans ce pays, je peux parler toutes les langues que j’ai apprises au fur et à mesure. C’est le pays qui manquait pour finir le puzzle. C’est un pays extraordinaire. »







