« Quel que soit le nouveau président français, les Tchèques devront trouver leur place au sein de l’Europe »

Quels sont les enjeux de l’élection présidentielle française pour l’Europe et plus particulièrement pour la République tchèque ? Que représenterait, pour Prague, la victoire d’un Emmanuel Macron pro-européen ? La qualification de Marine Le Pen, est-elle inquiétante aux yeux des politologues tchèques ? Pour répondre à ces questions, nous nous sommes adressés à deux personnalités tchèques qui suivent de très près la vie politique française : au directeur de l’institut de sondages STEM Pavel Fischer et au directeur de Sciences-Po Dijon, Lukáš Macek.

Photo: ČTKPhoto: ČTK « J’ai beaucoup suivi les primaires, à droite comme à gauche. Dans les deux cas, j’ai été surpris par l’élimination des favoris, Alain Juppé et Manuel Valls. Les deux sortants, François Fillon et Benoît Hamon, n’ont pas réussi à s’imposer », constate Pavel Fischer qui fut auparavant ancien ambassadeur tchèque en France. Il continue :

« Même si on a pu observer François Fillon comme le favori de l’élection présidentielle au début de la campagne, la fin de celle-ci représente quand même un cas unique dans l’histoire de la vie institutionnelle de la Ve république. Car M. Fillon a quand même réussi à soulever des questions auxquelles il n’a pas su répondre à temps. Cette inquiétude, ce manque de conviction a beaucoup déstabilisé la droite. »

Pour Lukáš Macek aussi, l’échec de François Fillon a été, jusqu’à présent, une des plus grandes surprises de cette élection présidentielle française. Si certains ont également été surpris, voire choqués par la seconde place obtenue au premier tout de la présidentielle par Marine Le Pen, pour le politologue tchèque qui dirige la filière centre-européenne dijonnaise de Sciences-Po, il s’agit plutôt d’un succès mitigé de la présidente du Front national :

Lukáš Macek, photo: YouTube / TV5MONDELukáš Macek, photo: YouTube / TV5MONDE « C’est une question de perspective. Si je regarde cela sur le long terme, effectivement, une force politique de ce type, avec ce genre de discours, qui dépasse 20% dans une élection présidentielle française, c’est très problématique. C’est une information assez dure pour la vie politique française. En revanche, si l’on regarde la situation dans le contexte des quatre ou cinq dernières années, c’est un résultat plutôt mitigé pour elle, à la limite d’une certaine déception. Car le pari de Marine Le Pen était d’arriver à la tête du premier tour, ce qu’elle n’a pas réussi. Je pense qu’elle se voyait au-dessous de 25%, alors qu’elle se situe autour de 21% des suffrages. En effet, c’est un succès qui en dit long sur l’état de la vie politique française qui est en grosses difficultés pour ne pas dire en crise. Mais d’une certaine manière, elle a enregistré plutôt une certaine contre-performance. »

Les deux finalistes du premier tour de l’élection présidentielle française sont eux antipodes quant à leurs positions vis-à-vis du projet européen. Pavel Fischer :

Marine Le Pen, photo: ČTKMarine Le Pen, photo: ČTK « Même si l’Union européenne n’est pas sur toutes les affiches politiques, elle reste une trame de fond assez importante dans les débats politiques en France, mais aussi en République tchèque ou en Allemagne. Si nous prenons les besoins de coopération renforcée qui vont se structurer probablement autour de la zone euro sur le plan stratégique, pour les Tchèques, il y aura un besoin tout à fait naturel d’être autour de la table. Par conséquent, la question de l’adoption de l’euro ne va pas tarder à se poser pour Prague. Sur un plan européen plus vaste, les questions sociales, de protection sociale, de retraite, de modernisation de nos Etats sociaux se poseront et il faut admettre que certains partis politiques y sont beaucoup plus prêts que les autres. Le rôle des syndicats n’est pas non plus négligeable. Au moment de la robotisation de nos économies, de l’effondrement démographique de nos sociétés, il y a de vrais enjeux de fond qui ne sont peut-être pas toujours présents dans les programmes politiques, mais qui travaillent nos sociétés de l’intérieur et auxquelles il faudra apporter une réponse au niveau européen tôt ou tard. »

Pavel Fischer, foto: Ondřej TomšůPavel Fischer, foto: Ondřej Tomšů « Il est vrai que le vote antisystème des Français que nous avons vu se concentrer autour de plusieurs candidats était cette fois-ci assez important. Il a eu des répercussions sur la scène européenne, voire en République tchèque. »

La victoire de Marine Le Pen, est-elle possible selon vous ?

« Je ne crois pas. Néanmoins, comme vote de protestation, elle a une voix qui porte, une voix qui a des répercussions dans nos sociétés respectives. Car il existe un vrai souci de fond, celui des identités de l’Europe qui souhaitent s’afficher peut-être davantage chrétiennes, en réaction à la ferveur venant des pays du nord de l’Afrique, mais que ne peuvent proposer que des églises vides. Il y a de vrais enjeux que les Tchèques, un peuple particulièrement agnostique au sein de l’Europe, ressentent eux-aussi. Comment faire face à cette quête d’identité si nous avons nos églises vides et si, de l’autre côté, il y a des mosquées qui se remplissent ? Ce n’est pas le cas des pays tchèques, bien sûr, c’est davantage une réalité pour une Autriche, pour une Allemagne ou pour une France. Néanmoins, comme nous nous sentons impliqués, aujourd’hui plus que jamais, dans les dynamiques européennes, le problème est évidemment palpable pour l’opinion publique en République tchèque. »

Candidat pro-européen à la présidence française, Emmanuel Macron souhaite faire avancer l’Europe, avec ceux qui veulent avancer aussi. La République tchèque fera-t-elle partie des pays qui voudront le suivre, en cas de réussite au second tour ? Lukáš Macek :

Emmanuel Macron, photo: ČTKEmmanuel Macron, photo: ČTK « Vu les dynamiques actuelles au sein de l’UE, quel que soit le président français, quelle que soit la chancelière allemande, la République tchèque sera confrontée à un dilemme qu’elle cherchait plutôt à éviter : elle devra se décider, en cas d’une implosion de l’UE en deux vitesses, donc en noyau dur et en périphérie, à laquelle de ces deux entités elle veut participer. C’est un choix qui s’avère compliqué, pour un tas de raisons. Effectivement, Emmanuel Macron peut être un des leaders politiques susceptibles d’accélérer une évolution dans ce sens-là. Mais ce n’est pas tellement spécifique à lui. Chez les personnalités politiques françaises qui sont pro-européennes, cette réflexion sur une intégration différenciée, avec un noyau dur de pays autour de la France et l’Allemagne qui irait plus vite et plus loin que les autres Etats, notamment ceux d’Europe centrale et orientale, n’est absolument pas nouvelle. »