Pavel Hrnčíř, l’ambassadeur de près de 100 000 Tchèques au Canada

Les ambassadeurs tchèques en poste partout dans le monde étaient comme chaque année réunis à la fin du mois d’août à Prague, l’occasion pour la diplomatie tchèque de faire connaître ses priorités. Pour Radio Prague, c’était aussi l’opportunité de rencontrer Pavel Hrnčíř, l’ambassadeur de la République tchèque au Canada, qui a dressé pour nous un vaste aperçu de son travail et des liens qui unissent ces deux pays.

Deux ans et demi en poste à Ottawa

Pavel Hrnčíř, photo: Ministère tchèque des Affaires étrangèresPavel Hrnčíř, photo: Ministère tchèque des Affaires étrangères Pouvez-vous me présenter la communauté tchèque qui vit au Canada ? Qui sont ces Tchèques ? Combien sont-ils ?

 « C’est une question très intéressante, très complexe à vrai dire parce qu’il y a des communautés dans certains lieux, dans certaines villes, comme Toronto, Vancouver ou Montréal. Il y a eu différentes vagues d’immigrés tchèques qui sont venus au Canada, en 1948, en 1968, et la nouvelle génération, qui, pour une grande partie, se trouve à Vancouver et à Alberta. »

Il y a des Tchèques installés au Québec. Ont-ils des spécificités ?

 « Ils sont pratiquement tous à Montréal, et bien sûr dans d’autres lieux aussi. Pour moi, quand je rencontre les Tchèques compatriotes francophones, je sens toujours un peu plus la France avec moi. Ce sont des gens très orientés vers la France, la culture, l’Europe, peut-être plus que les compatriotes anglophones. Il y a plusieurs personnalités à Montréal. Il y a par exemple la famille Velan, qui est venue dans les années 1940. Ils se sont installés là-bas, ils ont créé une entreprise assez énorme et ils ont employé tous les Tchèques qui sont venus à Montréal. C’était vraiment de leur part une chose très généreuse. »

Vous-mêmes vous êtes en poste au Canada depuis début 2015…

 « Effectivement, je suis en poste depuis février 2015. C’est assez intéressant d’être arrivé à cette période-là puisqu’on m’a dit que c’était le mois le plus froid de ces cent dernières années. J’arrivais du Panama parce qu’on y avait une réunion régionale des ambassadeurs en Amérique et il y avait donc une différence de 50 à 55 °C entre Panama et Ottawa ! »

Vous êtes donc prêt à tous les extrêmes maintenant ?

 « (rires) Dès que vous vous conciliez avec l’hiver au Canada, c’est magnifique. »

Quel bilan tirez-vous de vos deux années passées au Canada ?

Pavel Hrnčíř, photo: Ministère tchèque des Affaires étrangèresPavel Hrnčíř, photo: Ministère tchèque des Affaires étrangères « Je suis arrivé après deux ans où nous n’avions pas d’ambassadeur, pour des raisons d’ordre plutôt administratif. J’ai tout recommencé à l’époque. Je me suis fixé certaines priorités : la diplomatie économie, les échanges politiques mais aussi l’action culturelle et la diplomatie publique. L’un des sujets les plus importants au Canada, ce sont les compatriotes tchèques. Il y a 100 000 compatriotes tchèques, c’est une estimation. Il fallait les rencontrer, il fallait parler avec eux. Il fallait vraiment connaître leurs besoins, savoir ce qu’on pouvait faire pour eux, et savoir ce qu’on pouvait recevoir d’eux, de leurs expériences.

J’ai eu aussi une autre priorité, celle de créer un réseau de consuls honoraires à travers le Canada. J’ai tout de suite réalisé que le Canada est un pays énorme et que vous devez avoir dans chaque province un personnage, un contact très utile. Il y a donc cette voie de créer un consulat honoraire avec une personne qui va pouvoir vous introduire dans le milieu de la province. Jusqu’à aujourd’hui, c’est une réussite. En Colombie-Britannique par exemple, j’ai trouvé trois consuls honoraires. On va maintenant installer quelqu’un à Terre-Neuve, et ensuite à l’Île-du-Prince-Édouard. On créera après un consulat honoraire au Manitoba et j’espère aussi en Saskatchewan et dans d’autres provinces. J’espère qu’avant mon départ, il y aura des consuls honoraires dans toutes les provinces. »

Justement, le Canada est un pays immense. Comment un pays comme la République tchèque, qui n’a pas des moyens illimités, peut avoir une représentation diplomatique dans un pays aussi grand ?

 « C’est justement le moyen. Par exemple, vous avez la Colombie-Britannique avec Vancouver. Il y a beaucoup de Tchèques qui s’y installent, de plus en plus, parce que c’est une province très intéressante et il faut chaud là-bas. Je crois que quelque 10 000 Tchèques y vivent déjà. Il y a des montagnes magnifiques, Calgary, Alberta… Là-bas, il faut peut-être créer un consulat général professionnel. Pour l’instant, j’ai créé un consulat honoraire à Victoria, la capitale de la Colombie-Britannique, et à Vancouver. Ils essaient d’aider les compatriotes tchèques et ils font, je dois dire, un travail vraiment magnifique. »

Des échanges culturels, des échanges économiques

Toronto, photo: Taxiarchos228, CC BY-SA 3.0Toronto, photo: Taxiarchos228, CC BY-SA 3.0 Vous avez évoquez ces vagues d’émigration vers le Canada, vous avez aussi parlez de votre action que vous vouliez culturelle. Quels sont les liens qui existent en termes culturels et en termes historiques entre des pays comme le Canada et la République tchèque ?

 « En fait, en matière de culture, il y a très peu de liens. Vous connaissez peut-être Josef Škvorecký (1924-2012), qui était un écrivain tchèque qui a créé une maison d’édition à Toronto, mais elle était plutôt destinée aux Tchèques, pas aux Canadiens. Avec ma femme qui est peintre, Veronika Holcová, nous avons décidé de faire un peu plus, dans la culture, dans l’action culturelle. Quand nous sommes arrivés, nous avons réalisé qu’il y avait un espace magnifique dans les locaux de l’ambassade et nous avons créé une galerie. On aurait pu décider d’y exposer les artistes tchèques pour les Tchèques mais nous avons décidé de créer un concept un peu différent, c’est-à-dire d’exposer les Tchèques et les Canadiens ensemble. La galerie s’appelle Galery 17/18, car on célèbre cette année le 150e anniversaire de la Confédération canadienne et l’année prochaine, en 2018, cela sera l’anniversaire de la République tchécoslovaque, de sa création en 2018.

C’est un projet de deux ans et nous avons un programme de huit expositions. En septembre, nous achevons notre première année, qui était très réussie. Nous finissons avec une exposition de Jiří Kovanda, un concepteur tchèque très fameux, avec Lumír Hladík, qui est maintenant Canadien. Il assume la partie canadienne parce qu’il vit depuis trente ans au Canada. C’est la première fois qu’on expose un Tchèque et un Tchéco-Canadien. Jusqu’à présent, on a exposé Jessica Auer de Montréal, une francophone, Anthony Burnham, qui est aussi de Montréal, et par exemple Markéta Hlinovská de République tchèque. La galerie d’art d’Ottawa est associée à ce projet. Elle nous aide beaucoup en termes de financement et en assure la partie canadienne. C’est donc un projet qui n’invite pas seulement les Tchèques, mais aussi les Canadiens. »

Pour ce qui est du volet économique, quelle est l’importance des relations commerciales entre la République tchèque et le Canada ?

 « C’est ce qui est un peu problématique pour l’instant, le volume des échanges est assez faible. On devrait essayer de l’augmenter mais ce n’est pas facile pour une ambassade. On contribue mais on ne peut pas assumer cela parce que cela passe directement par les entreprises. Ce qui nous intéresse vraiment, c’est d’aider et de contribuer aux échanges au niveau scientifique, c’est-à-dire de promouvoir les accords entre les universités et entre les provinces et la République tchèque, promouvoir le haut niveau des entreprises. »

En ce qui concerne ces relations commerciales, il y a l’entrée en vigueur partielle au mois de septembre du CETA, l’accord commercial signé entre le Canada et l’Union européenne, et donc la République tchèque. C’est un accord qui suscite des inquiétudes dans les sociétés civiles avec des craintes concernant les normes environnementales, sociales et sanitaires. Comment voyez-vous ces craintes ?

 « C’est un accord qui est assez complexe. On peut toujours dans un accord d’un tel niveau trouver des moyens de contourner les choses mais en général c’est très sécurisé. J’ai reçu des conseils, car n’étant pas juriste, je n’ai pas une connaissance du droit si pointue. J’ai consulté des juristes et ils m’ont dit qu’il y avait très peu de risques avec cet accord, il y a surtout des avantages. Il est vrai aussi que la République tchèque peut vraiment utiliser cet accord. Cela peut susciter un intérêt, encourager les gens à venir, parce qu’il y aura des taxes qui vont être supprimées. Il y aura aussi la reconnaissance de certificats qui sera importante et qui peut vraiment dynamiser les relations entre la République tchèque et le Canada. On y croit beaucoup. »

Parce qu’il y a un autre point qui inquiète certaines organisations, notamment dans le domaine environnemental. C’est que l’Union européenne et le Canada sont également signataires de l’Accord de Paris sur le climat. N’est-il pas contradictoire de signer un accord qui va encourager le commerce entre deux continents et en même temps cet accord sur le climat ?

 « Vous entrez un peu plus dans des détails. Vous savez, le Canada a signé l’Accord de Paris et maintenant nous avons une nouvelle présidence aux Etats-Unis et cet accord a explosé en fait. C’est pourtant beaucoup plus important que le CETA. Je pense que le CETA est un problème minuscule par rapport à ce qu’il se passe dans les relations entre les Etats-Unis et le Canada, en matière justement d’écologie. »

D’ailleurs, comment faites-vous pour travailler au Canada à côté de ce ‘monstre’, en termes de puissance, que sont les Etats-Unis ? Est-ce que cela a une influence sur la façon dont vous envisagez votre travail ?

 « Les échanges entre les Etats-Unis et la République tchèque sont beaucoup plus importants et notre intérêt est d’attirer les entreprises tchèques au Canada. On essaie vraiment de connecter ces deux pays par le biais des entrepreneurs tchèques. C’est une stratégie qu’on adopte. Par exemple, il y a une compagnie dans le secteur du cristal qui s’appelle Lasvit, et qui est basée à New-York et sur la côte ouest. On les a contactés, on les a encouragés à venir, on leur a proposé un projet. Et nous avons bon espoir car très récemment, un chandelier fabriqué par cette compagnie a été installé dans un hôtel de luxe de Victoria. Petit-à-petit, cela vient en fait. »

Derrière le diplomate, l’écrivain et le francophile

Photo: MeanderPhoto: Meander Vous êtes actuellement à Prague pour une réunion de tous les ambassadeurs tchèques dans le monde. Que vous apporte ce type de rencontre avec vos collègues du monde entier ?

 « En fait, ce n’est pas seulement une rencontre avec mes collègues. Bien sûr, on s’inspire les uns des autres, mais c’est surtout une rencontre avec l’administration centrale. Parce que cela nous donne vraiment un retour, un feedback comme on dit au Canada. C’est un échange d’expériences. On essaie de préciser nos besoins. Il faut en parler, il faut communiquer. Il faut vraiment s’exprimer et cela nous aide vraiment cet échange concret. Pas seulement par le téléphone parce que c’est tout de même assez éloigné le Canada. C’est une occasion pour communiquer avec l’administration centrale et améliorer notre travail. »

Parallèlement, vous écrivez aussi des livres pour enfants. Comment combinez-vous ces deux activités, diplomate et l’écriture de livres pour enfants ?

 « Oui, c’est une question de pouvoir lier l’imagination et l’administration. Pour moi, l’imagination est quelque chose de très important. Je vis dans une famille d’artistes, mes fils sont artistes, ma femme est artiste, j’ai besoin de l’imagination. J’avoue que, même pour mon travail de diplomate, l’imagination est extrêmement importante. Quand vous êtes dans une relation bilatérale, vous devez chercher les occasions et forcément vous devez avoir de l’imagination. En même temps, purement du point de vue artistique, j’adore écrire parce que c’est moi-même, j’adore m’exprimer de cette façon, c’est quelque chose qui extrêmement personnel. J’ai besoin de cela en fait. J’essaie de trouver le temps tôt le matin pour pouvoir continuer mon travail d’écrivain. »

Vous avez étudié en France à l’ENA, vous y avez aussi travaillé. Qu’avez-vous gardé de ces années en France ?

 « J’aime beaucoup la France à vrai dire. Je ne peux pas dire que c’est ma seconde patrie parce que je n’y ai pas passé suffisamment de temps pour pouvoir dire ça. J’y ai passé au total huit ans. J’ai des filles qui sont complètement bilingues avec le français. Elles font leurs études là-bas. C’est quelque chose qui nous tient vraiment à cœur. J’y ai beaucoup d’amis et j’espère toujours pouvoir y retourner, retrouver les lieux que j’aime beaucoup, à Paris et en province, un peu partout. J’ai vécu aussi en Alsace et j’adore Strasbourg. C’est un pays vraiment magnifique. »