Logiciel libre : de nouveaux outils pour le journalisme conçus à Prague

Cela fait désormais un peu plus de cinq ans que Sourcefabric, un institut de développement du logiciel libre, a été créé à Prague. Avec ses 70 employés, cet organisme à but non lucratif est vite devenu le plus grand développeur européen d’outils « open source » destinés aux médias. Radio Prague a rencontré son co-fondateur, Douglas Arellanes, un expatrié américain qui vit en République tchèque depuis près de vingt-cinq ans. Et Douglas Arellanes nous a d’abord fait visiter les locaux pragois de Sourcefabric.

Douglas Arellanes, photo: Archives de SourcefabricDouglas Arellanes, photo: Archives de Sourcefabric « Voici nos bureaux. Nous nous trouvons dans la salle de réunion avec des fenêtres en verre bombé qui donnent sur l’église Saint-Sauveur. (…) Plus loin, c’est mon bureau, dont la fenêtre donne sur l’église Notre-Dame de Týn. Je suis très chanceux de pouvoir profiter de cette vue. Si j’ouvre la fenêtre, j’entends les cloches résonner. Cette architecture magnifique est une source d’inspiration permanente… »

Et elle marche plutôt bien, on dirait ?

« …En effet, beaucoup de bons logiciels dépendent de l’inspiration. »

L’inspiration, l’équipe de Sourcefabric n’en manque pas. En six ans d’existence, cet institut a développé six outils différents destinés à faciliter le travail des journalistes, professionnels comme amateurs. Mais avant de découvrir plus en détail ces outils, Douglas évoque le sens et l’importance du logiciel libre dans le domaine du journalisme :

« La méthodologie « open source » signifie que l’intégralité du code ainsi que toute la technologie qui se trouve derrière sont complètement transparentes. Si vous comprenez la technologie, vous pouvez procéder à vos propres adaptations dans le code. Beaucoup de médias aimeraient pouvoir faire cela, sauf qu’en utilisant un software commercial, cela est soit interdit, soit très coûteux. »

Le logiciel libre : les outils d’avenir

L’« open source » répond dès lors à une double logique : le logiciel est à la fois libre d’accès, gratuit, téléchargeable en ligne, mais aussi transparent, ce qui signifie que qui veut peut y introduire des modifications à condition de les signaler à Sourcefabric.

Douglas voit dans le logiciel libre une réponse aux besoins futurs. Car aujourd’hui, non seulement la technologie commerciale coûte cher, mais elle est souvent produite par des non-journalistes. Ainsi, Sourcefabric entend diversifier le choix des outils technologiques dont disposent les médias tout en mettant l’accent sur les besoins spécifiques du travail journalistique. Le logiciel de Sourcefabric permet de créer une radio en ligne, d’éditer des livres ou de gérer des blogs, mais son vaisseau amiral est sans aucun doute le « Superdesk », un système de gestion de rédaction virtuelle. Militant du logiciel libre, Jerôme Poisson, un informaticien français installé à Prague depuis plus de six mois, précise de quoi il s’agit …

Pourriez-vous vous présenter et nous dire depuis quand vous travaillez à Sourcefabric ?

Photo: Archives de SourcefabricPhoto: Archives de Sourcefabric « Je suis Jerôme, je suis développeur. Je suis arrivé à Sourcefabric parce que je suis arrivé à Prague. Comme je travaille principalement dans le langage Python, je cherchais une entreprise qui est là-dedans. Je cherchais surtout à travailler avec le logiciel libre, parce que je suis militant dans logiciel libre. Il y a surtout deux choses qui m’ont séduit quand j’ai vu l’annonce de Sourcefabric. La première est que c’est du logiciel libre, et la deuxième qu’il s’agit d’une entreprise à but non lucratif. Un autre avantage est que je ne parle pas encore le tchèque et tout se fait en anglais ici parce que c’est très international. Grâce à l’anglais, j’ai pu faire l’entretien, cela s’est très bien passé et je travaille ici depuis avril dernier. »

Pourquoi le logiciel libre ? En quoi cela vous passionne-t-il et pourquoi est-ce utile ?

« Logiciel libre est un logiciel qui a quatre libertés de base : on peut exécuter, modifier, distribuer et étudier. C’est un mouvement qui existe depuis une trentaine d’années, je pense. L’idée est de prendre le logiciel non pas comme une espèce de boîte noire que l’on utilise mais dont on ne sait pas vraiment comment elle fonctionne. On prend le logiciel plutôt comme un bien commun auquel tout le monde peut participer, qu’on peut distribuer et utiliser gratuitement, améliorer, adapter à ses propres besoins. Il y a vraiment l’idée du bien commun. »

Vous travaillez ici sur le Superdesk…

« C’est comme une salle de rédaction virtuelle. Cela permet à un journaliste de commencer un article. Il peut faire une recherche par exemple, il peut y avoir des dépêches AFP ou Reuters qui arrivent. Il peut faire des recherches pour des images correspondantes. Après, il va rédiger son article, et il y a des tas de choses liées au milieu journalistique. On peut faire des mises à jour des articles, etc. Après, il y a la relecture par les autres journalistes. Cela a été fait par des gens qui connaissent bien le milieu journalistique. C’est donc vraiment un outil adapté à ce genre de choses. »

Concrètement, quand vous venez au travail, que faites-vous ?

 « Tous les matins, nous avons une réunion d’équipe, 10-15 minutes de rencontre et d’entretiens avec les collègues. Puis nous avons toute une liste de tâches à remplir, cela peut être des bugs à corriger ou bien des nouvelles fonctionnalités. J’en choisis une qui me plaît, je me mets devant mon ordinateur et je commence à travailler dessus à mon rythme. »

Le Superdesk est donc un travail à temps plein pour beaucoup de personnes. Vous avez parlé de votre journée ordinaire de travail. Pourriez-vous partager le souvenir d’un événement extraordinaire ?

« Il y a un événement qui se passe tous les ans qui s’appelle le Source Camp. Nous avons une semaine offerte par l’entreprise où nous nous retrouvons avec toute l’équipe, y compris les personnes qui travaillent au Canada, en Amérique du Sud. C’était à Prague cette année. La première journée, il y a une activité commune, nous avions un jeu dans la forêt. Après, il y a plusieurs jours avec des conférences, c’est une semaine un peu plus détendue. Nous avons eu aussi une journée de hackathon. Un hackathon, c’est quand on se retrouve pour une période entre développeurs et nous travaillons sur les idées de notre choix. C’était intéressant parce que, du coup, nous avons pu essayer nos idées sans que ce soit nécessairement un besoin client immédiat. Durant mon temps libre, je travaille sur un projet sur le protocole XMPP (Extensible Messaging and Presence Protocol, ndlr). J’ai pu intégrer une fonctionnalité et la tester sur Superdesk durant le hackathon. C’est ce qui est agréable dans cette entreprise, c’est que nous pouvons proposer des choses. Il y a une écoute, nous ne sommes pas là juste pour taper du code, et il y a une collaboration qui est appréciable. »

Parmi les clients de Sourcefabric : les adeptes du journalisme lent

Les usagers de Sourcefabric ont des profils très divers. En Europe, aux Etats-Unis ou en Australie, il s’agit le plus souvent d’agences d’information et de projets journalistiques indépendants. Responsable de la section multimédia du site espagnol CTXT fondé en 2014, Adriana Mora, que nous avons contactée par téléphone, nous donne une idée plus concrète de la chose :

« Je travaille pour CTXT qui est l’abréviation de Contexte et action. Nous sommes un site espagnol qui fait ce que l’on appelle du ‘journalisme lent’. Je suis chargée de la section multimédia. Nous produisons un magazine hebdomadaire en ligne. D’habitude, nous faisons des papiers analytiques et plus en profondeur, mais de temps en temps nous utilisons également l’application Liveblog de Sourcefabric pour couvrir certaines news en temps réel. Ainsi, les événements politiques et les matchs de foot sont couverts par le Liveblog. »

Une équipe de onze personnes employées à temps partiel et une centaine de contributeurs externes produisent une cinquantaine d’analyses par semaine pour le CTXT. Tout le côté informatique du travail est axé sur le logiciel de Sourcefabric.

« Nous l’utilisons depuis le lancement du magazine. Nous avons commencé par le Newscoop, un système éditorial par lequel nous téléchargeons nos papiers. C’est un logiciel intuitif, il est très facile de travailler avec. »

Adriana Mora de CTXT, qui collabore notamment avec Mediapart (un site français à vocation analogue), est convaincue qu’il existe une demande pour le « journalisme lent » en Europe :

« L’idée est de revenir aux racines du journalisme – informer, critiquer et contextualiser. Nous pensons que les médias du courant principal ont perdu cette capacité. Ce n’est pas simple de proposer du journalisme analytique, mais nous avons près de 800 000 lecteurs par mois qui passent en moyenne dix minutes sur le site, ce qui est beaucoup pour ce type de site. Il y a donc de la demande et nous sommes principalement financés par nos lecteurs. Nous avons fait quelques campagnes de financement participatif qui ont très bien marché. Nous proposons aussi diverses formules d’abonnement. Nous faisons tout cela pour développer le journalisme indépendant. »

Objectif : soutien au journalisme indépendant

Parmi les clients de Sourcefabric se trouvent aussi des médias en Géorgie, en Azerbaïdjan ou en Afrique de l’Ouest. L’institut s’y implique souvent sur la base de projets financés par l’Union européenne qui visent à développer le journalisme indépendant. Douglas Arellanes donne plus de détails sur les activités internationales de Sourcefabric :

« Une rédaction reste une rédaction, peu importe l’endroit dans le monde où vous vous trouvez. Les outils que nous développons pour un média comme Die Zeit en Allemagne peuvent être adaptés et réutilisés ailleurs. Par exemple, juste après le tremblement de terre au Népal, nous avons collaboré avec un journal de Katmandou, The Nepali Times, en leur fournissant un système de publication d’informations en temps réel. Bref, les outils sont les mêmes partout, mais leur partage définit l’aspect social de notre mission qui est de soutenir le journalisme, plus particulièrement le journalisme indépendant. C’est notre technologie qui nous permet de le faire. »

Enfin, comment se porte le logiciel libre en République tchèque ? Un certain désintérêt médiatique dissimule, selon Douglas Arellanes, une communauté d’initiés plutôt dynamique :

« Parmi les personnes qui ont un savoir-faire informatique, l’open source est très répandu. A Prague, il existe plusieurs initiatives dont l’objectif est de populariser l’informatique. Il y a un meet-up appelé ‘Na pivo’ qui réunit les amateurs de Python (langage de programmation, ndlr), puis il y a les ‘Rails Girls’ qui s’efforcent d’intéresser des filles à l’âge de l’adolescence au développement de software. Ces efforts phénoménaux sont ‘open source’ dans leur philosophie comme dans leur pratique. Nous sommes là pour les encourager et nous espérons que certains pourront aussi adapter ce que nous avons déjà développé. »

Après s’être inspiré notamment de la fondation Mozilla, du Linux et d’Apache, tous étant de grands projets « open source », Sourcefabric a désormais pour idée principale de proposer aux médias des technologies libres adaptées à leurs besoins. Comme le souligne Douglas Arellanes, le co-fondateur de l’institut, il veut mettre à disposition les outils nécessaires pour que les différents médias ne se concurrencent pas sur la technologie utilisée, mais davantage sur la qualité du contenu qu’ils proposent.