Les lettres inédites d’Henri Matisse publiées en tchèque

Rarement exposé en République tchèque, le classique du fauvisme Henri Matisse (1869-1954) est présenté au public local à travers une exposition qui se tient jusqu’au 25 février prochain à la Galerie de la région de Zlín, en Moravie centrale. Celle-ci propose des dessins et œuvres graphiques de l’artiste, mais surtout sa correspondance inédite, conservée par le collectionneur tchèque Petr Vašát. Traduites en tchèque, les lettres d’Henri Matisse des années 1920-1930 viennent d’être publiées sous forme de livre. Radio Prague a rencontré leur traductrice et professeure du tchèque à l’Université de Lorraine, Lenka Froulíková.

Lenka Froulíková, photo: Magdalena HrozínkováLenka Froulíková, photo: Magdalena Hrozínková « Il s’agit d’un ensemble jusqu’alors inconnu de vingt et une lettres d’Henri Matisse qui se trouvent entre les mains d’un galeriste et collectionneur, Petr Vašát. La majorité de ces lettres sont des lettres d’Henri Matisse à son épouse Amélie. Il y a aussi quelques lettres adressées à un couple, apparemment de Tchèques, employés dans la maison d’Henri Matisse. Il y a aussi une lettre de la part du fils du peintre, Jean. Il y a enfin deux lettres qui sont littéralement des lettres copiées par Matisse, reçues du collectionneur russe Sergei Chtchoukine. Il les a copiées pour son épouse Amélie car il n’était pas en France à ce moment-là, et il a voulu que sa femme soit au courant des lettres de Sergueï Chtchoukine. »

Sergueï Chtchoukine, un grand collectionneur et mécène à qui une grande exposition a été consacrée en 2016 à Paris. Quel rôle a-t-il joué dans la vie de Matisse ?

« Sergueï Chtchoukine était un collectionneur visionnaire. Il n’a pas eu peur d’acheter des œuvres avant-gardistes de l’époque, d’Henri Matisse, de Picasso, de Cézanne, de Gauguin. Il lui a commandé deux panneaux représentatifs qui sont des chefs-d’œuvre dans la création d’Henri Matisse. Il s’agit de deux panneaux appelés la Danse et la Musique. »

Ces lettres d’Henri Matisse appartiennent au collectionneur Petr Vašát. Comment les a-t-il acquises ?

Photo: Repro Henri Matisse, 'Dopisy, Lettres' / Magdalena HrozínkováPhoto: Repro Henri Matisse, 'Dopisy, Lettres' / Magdalena Hrozínková « Je pense qu’il les a achetées, tout simplement. Ce sont de très belles lettres, car il y a aussi des dessins de Matisse. Ce sont des lettres avec des en-têtes des hôtels, des restaurants, des cafés de l’époque. Il s’agit de lettres écrites dans les années 1920 et 1930. Elles ont été écrites à Séville et à Collioure, une ville portuaire catalane. Elles ont aussi été écrites à Tanger, au Maroc. Henri Matisse y parle de ses amis peintres, de sa famille. On peut dire qu’on entre dans la vie d’Henri Matisse peintre, mais aussi fils, mari, père et ami des personnalités de l’époque. »

Justement, ces lettres sont-elles révélatrices de sa personnalité ? Que disent-elles sur Matisse ?

« Ce sont des lettres très délicates, presque sobres. Il ne parle pas de façon ouverte de ses sentiments, de ses amours. On sent une grande tendresse vis-à-vis de son épouse Amélie, de sa fille Marguerite. Il s’adresse aussi à ses fils Pierre et Jean. Il parle aussi de sa maman, se préoccupe de sa santé malgré la distance. Ce qui m’a beaucoup impressionnée, c’est qu’il ne parle pas directement de ses sentiments, de ses émotions, mais on sent vraiment beaucoup d’amour, de tendresse. Ces lettres parlent plutôt de sa vie quotidienne, mais il mentionne également souvent des collectionneurs, ses amis peintres, ses mécènes, comme Chtchoukine, ou même le ministre de l’époque, Marcel Sembat. Il parle aussi de sa vie quotidienne en rapport avec sa création. Par exemple, lorsqu’il est au Maroc, il dit qu’il ne peut pas continuer sa peinture, car apparemment les fleurs dont il avait besoin pour faire ses tableaux n’étaient plus en fleur et n’étaient plus au marché. Il a donc dû arrêter pour un moment sa peinture.»

« Matisse parle aussi de ses modèles, par exemple d'une femme qui s’appelait Fatma. Apparemment, elle était très belle. Elle était arabe, car il s’agit de sa lettre écrite à Tanger. Il mentionne un problème avec ce modèle, car une femme à l’époque ne pouvait bien sûr pas poser pour un peintre. Elle avait donc peur d’être vue en allant dans l’atelier d’Henri Matisse. Les lettres contiennent beaucoup de détails qui complètent l’image de la création d’Henri Matisse. Je pense que leur valeur se situe dans leur capacité à nous faire entrer, en quelque sorte, dans la vie familiale, personnelle et artistique du peintre. »

Ces lettres sont parfois illustrées, Matisse les accompagnait de petits dessins, de « croquis »…

Photo: Repro Henri Matisse, 'Dopisy, Lettres' / Magdalena HrozínkováPhoto: Repro Henri Matisse, 'Dopisy, Lettres' / Magdalena Hrozínková « Oui, il a dessiné par exemple son atelier, pour que sa femme Amélie. Par ailleurs, il demande souvent à son épouse de lui envoyer des vêtements. On apprend alors qu’à l’époque, la jaune moutarde ou curry était très à la mode. Ce qui a été particulièrement intéressant pour moi, en tant que traductrice, c’était de trouver des explications des faits de la vie quotidienne. Il a fallu aussi décrypter tous les noms de lieux situés en Espagne et au Maroc où il avait séjourné, déchiffrer les noms de ses amis peintres, car Matisse les appelle souvent par leurs prénoms. Le lecteur aura toutes les informations, grâce à de nombreuses notes explicatives qui accompagnent le texte. A la lecture de cette correspondance, on se rend compte du fait à quel point les lettres étaient importantes pour les gens à cette époque, où il n’y avait pas de moyens de communication modernes. Chaque jour ou presque, Matisse attendait une lettre de la part de son épouse. Quand il n’en recevait pas, il était déçu. Il en parle souvent dans ses lettres. »

Que sait-on du couple tchèque qui figure parmi les destinataires des lettres de Matisse ?

« Henri Matisse a envoyé trois lettres à Marie et Emil Kas. Du fait de l’absence de signes diacritiques en français, on peut supposer qu’il s’agissait de la famille Kášovi ou Kasovi. On ne sait pas. C’était probablement un couple marié, employé par l’artiste. Il leur écrit des choses pratiques, il donne quelques conseils à Emil ou alors il leur envoie des chèques pour payer leurs services. Malheureusement, nous n’en savons pas davantage… »