Panorama Les jeunes Tchèques et la politique
L’année hyper-électorale : c’est ainsi qu’a été qualifiée cette année 2010 où les citoyens tchèques étaient appelés à se rendre aux urnes pour trois scrutins majeurs. Le premier, et le plus important d’entre eux, a eu lieu en mai dernier. Il s’agissait des élections législatives, d’autant plus attendues qu’elles avaient été reportées une première fois. Et elles ont apporté leur lot de surprise avec un bouleversement marquant de la scène politique tchèque. Ce sont les forces de droite qui sont sorties largement victorieuses, et il serait peu dire que le vote des jeunes n’était pas tout à fait étranger à ces résultats. Une jeunesse donc assez sensible aux discours néolibéraux. Une différence notable dans le paysage politique européen.
« Dans le fond, la politique m’intéresse. Je lis les journaux
volontiers…enfin, pas si volontiers que ça…Mais je n’ai pas
tellement de temps pour suivre. Pour moi, on nous promet la lune avant les
élections, et à la fin, c’est toujours consternant. Je ne vote pas
systématiquement, mais cette année j’ai voté parce que je voulais que
quelque chose change. J’ai voté pour un tout petit parti mais c’était
vain, ils n’avaient aucune chance. Et les grands partis, dès qu’ils
sont au pouvoir, c’est toujours pareil, ça ne fait pas de différence.
Parler de politique, c’est un peu une perte de temps, j’ai beaucoup
d’autres centres d’intérêt que la politique. »
Iva est étudiante en chimie à l’université Charles de Prague. Elle a
24 ans. Sans pour autant être l’apanage ni des Tchèques, ni des jeunes,
ses propos illustrent plutôt bien le discours que l’on peut souvent
entendre de la bouche des 20-30 ans. Un intérêt fluctuant, une certaine
méfiance vis-à-vis de la classe politique, une forme de lassitude. Un mal
commun à toutes les démocraties occidentales, entend-t-on souvent dire.
Pourtant, les nouveaux médias réveillent de plus en plus les électeurs
boudeurs. En République tchèque, c’est une vidéo diffusée sur
internet qui véritablement a fait le buzz, et notamment chez les jeunes.
Intitulée « persuade ta mémé, persuade ton pépé » (premluv babu,
premluv dedu en tchèque), elle est née de l’initiative de deux acteurs
populaires, Martha Issová et Jiří Madl, et d’un réalisateur à
succès, Petr Zelenka, s’inspirant directement d’une vidéo similaire
tournée par une jeune démocrate américaine, Sarah Silverman, pour
soutenir Barack Obama.
Difficile de faire plus clair dans ce clip vidéo : allez convaincre vos
grands-parents de ne surtout pas voter à gauche. Les grands-parents, ou
les vieux en général, figurés par un charmant dentier, sont présentés
comme des bouseux de province. Ils ont une mémoire sélective, illustrée
par une image du crâne pratiquement vide d’Homer Simpson, et ont donc
oublié tous les méfaits du communisme. Le discours n’est pas vraiment
sophistiqué, utilisant la symbolique des mains : avec la main droite, dans
le monde entier, on se salue et on mange. Avec la main gauche, on
s’essuie le derrière aux toilettes…et « si vous votez à gauche,
c’est la gauche qui s’essuiera le derrière avec vous » concluent avec
beaucoup de finesse les deux protagonistes.
La vidéo a logiquement suscité un certain nombre de critiques, sur la
forme, souvent jugée de mauvais goût, et sur le fond, pour la
dévalorisation des personnes âgées, mais surtout sur le fait que tous
les partis de gauche, des communistes aux sociaux-démocrates, soient mis
dans le même sac. Et effectivement, la gauche n’a pas vraiment la cote
parmi les jeunes, comme l’explique le politologue Michel Perottino :
Michel Perottino
« Parmi les jeunes effectivement, il y a une délégitimation sociale du
terme gauche. Notamment chez certains jeunes vraisemblablement, le terme de
gauche est considéré comme de fait un synonyme de communiste. Donc à
partir de là effectivement, être de gauche, c’est pour la plupart
d’entre eux quelque chose d’absolument impossible, car conservateur,
rétrograde, etc. »
Pourtant cette vision plutôt unilatérale sur la gauche n’a pas toujours été le cas ces vingt dernières années. Tereza Stöckelová est sociologue. Elle n’est pas spécialiste de la jeunesse mais elle a récemment co-fondé une nouvelle initiative qui se veut non partisane tout en étant critique de la politique du nouveau gouvernement.
Tereza Stöckelová
« J’ai réfléchi à ma génération, à l’époque où j’étais
étudiante. Naturellement, j’évoluais dans un milieu particulier,
d’étudiants en sciences humaines. La génération qui a fait la
révolution, c’est-à-dire qui était au collège ou au lycée, a connu
le communisme et se sentait entravée par le régime. Moi j’avais douze
ans, et j’ai senti la nature des changements de novembre 1989 mais ma
révolte adolescente, je l’ai vécue comme une révolte contre le
capitalisme, ou contre la société de consommation. Ma génération se
sentait plus libre de s’associer avec les idées socialistes. Mais il est
arrivé une nouvelle génération. C’est anecdotique mais j’ai
rencontré récemment un étudiant qui vient de terminer ses études de
droit et il m’a dit que ce qui constitue pour lui la plus grande menace,
c’est le retour du communisme et pour lui, les sociaux-démocrates,
c’est le communisme. »
C’est donc clair, les jeunes préfèrent la droite. En témoignent les « élections étudiantes », organisées quelques semaines avant les
législatives, où près de 20 000 étudiants de 135 lycées avaient été
appelés aux urnes. Un vote sans conséquences, et sans aucune valeur
scientifique comme l’a rappellé le politologue Michel Perottino, mais un
vote qui a, lui aussi, alimenté le débat. Ces élections étudiantes ne
se sont pas trompées sur un point : c’est le nouveau parti Top 09,
classé au centre-droit mais clairement néo-libéral, qui a raflé la mise
du vote de jeunes aux vraies élections législatives, avec, selon une
étude réalisée pour la télévision publique tchèque, 28 % des voix des
19-21 ans et 24 % des 22-29 ans.
La question ne serait peut-être pas de quel côté penche le cœur des
jeunes mais celle d’un potentiel rejet des grands partis traditionnels,
à commencer par les Verts, qui jouissait d’une grande popularité
auprès des jeunes. Le parti écolo est un parti assez récent mais déjà
bien implanté sur la scène politique tchèque. Le problème, c’est
qu’on ne sait jamais de quel côté le situer. Sa première participation
au gouvernement, dans une coalition de partis de droite, a plutôt déçu
ses électeurs.
Le grand parti de droite, l’ODS a limité la casse mais il reconnaît
une perte de vitesse. Zbyněk Klíč est vice-président des jeunes
conservateurs, la frange « jeunes » du parti civique démocrate :
Zbyněk Klíč
« Je crois que les jeunes voulaient vraiment voter pour un changement. Il
y a ici deux grands partis qui gouvernement en alternance depuis longtemps,
et il y avait une sorte de mécontentement, notamment avec le leader de la
social-démocratie M. Paroubek et avec une instabilité sous le
gouvernement de droite. Donc les deux partis ont payé cette évolution.
Top 09 a de plus fait une bonne campagne, orientée sur la jeunesse, avec
Internet. On va voir comment ces nouveaux partis vont se comporter dans le
gouvernement, s’ils vont pouvoir assurer leurs promesses. Peut-être
reviendront-ils vers nous, mais dans tous les cas, ce n’était pas un
vote extrême mais un vote pour des partis démocratiques de droite, donc
les résultats des élections sont logiques. »
Et s’il y a crise des grands partis, c’est sans aucun doute la
social-démocratie qui en souffre le plus. Le CSSD a en effet une très
mauvaise image chez les jeunes tchèques, notamment depuis que l’ancien
Premier ministre Jiri Paroubek a envoyé en 2005 la police mettre fin à
une gigantesque fête techno. La rave party avait tourné à
l’affrontement violent avec les forces publiques. Depuis, le parti et son
leader ont dû faire face à des véritables campagnes de diabolisation,
aussi bien dans les médias traditionnels que dans les nouveaux médias,
comme ces batailles d’œufs organisées contre lui pendant la campagne
européenne via le réseau facebook. Pour autant, les jeunes du parti
n’ont pas peur de faire leur autocritique. On écoute Petr Dolínek. A 27
ans, il est le président des jeunes sociaux-démocrates :
Petr Dolínek
« Une des plus grosses erreurs du parti social-démocrate est qu’il
s’est choisi des cibles d’électeurs et qu’il s’est concentré sur
ces cibles. Le parti a choisi des électeurs qui s’intéressent aux
retraites ou aux prix de l’énergie mais il a oublié l’électeur
ordinaire. L’autre problème, c’est qu’en République tchèque, il
n’y a pas d’élite de gauche significative, d’élite intellectuelle,
qui soit assez visible. Il y a maintenant quelques initiatives mais depuis
longtemps, cette élite est à part, elle se retrouve dans des salons, en
catimini. Et si le parti social-démocrate leur donnait un peu de place
pour ouvrir les discussions avec les jeunes et les étudiants, peut-être
qu’une nouvelle orientation pourrait être envisagée que celle où
chacun essaie de gagner le plus d’argent possible pour s’occuper
seulement de soi. »
De l’espoir donc chez les jeunes sociaux-démocrates mais encore beaucoup de chemin à faire. On laisse le mot de la fin à Michal, jeune programmateur informatique de 26 ans, qui travaille pour une société qui réalise des enquêtes d’opinion, notamment au service de partis politiques. C’est peut-être la raison pour laquelle Michal aime beaucoup parler de politique et s’improvise parfois politologue.
« Il y a une crise de la social-démocratie dans toute l’Europe et
aussi en République tchèque. Ici, le parti social-démocrate a mélangé
la politique sociale avec le populisme. Et en plus aujourd’hui, avec le
marché économique ouvert, les instruments des gouvernements de gauche
sont inefficaces. Donc ils doivent se transformer, je ne sais pas comment,
mais ils doivent le faire. Mais c’est vrai que c’est absurde de voir
ces jeunes gens un peu grunge qui portent des dread locks voter à droite
alors que partout en Europe, ils votent à gauche. Il doit y avoir une
erreur quelque part. »
Erreur, ou plutôt exception peut-être mais finalement pas de paradoxe dans ce vote des jeunes à droite. Un vote qui n’est d’ailleurs pas structurel mais bel et bien conjoncturel, et qui témoigne en définitive d’une bonne santé démocratique de la République tchèque, une santé qui sera confirmée ou infirmée lors des prochaines élections, sénatoriales et municipales à l’automne prochain.







