Panorama Las Vegas Parano à Prague

07-03-2006 16:32 | Alexis Rosenzweig

Si vous avez déjà visité la capitale tchèque, vous vous en êtes peut-être rendu compte, ou alors vous êtes passé à côté sans vous en apercevoir. Dans certains quartiers, c'est même le genre de boutiques que l'on voit le plus dans les rues : la « herna » est devenue, en quinze ans, un commerce florissant en République tchèque.

Une herna, pour faire simple, est un bar équipé de machines à sous - des bandits manchots modernes - et parfois aussi de roulettes électroniques. Voilà pour la version basique de la herna, dont les vitres sont teintées, et qui reste en général ouverte 24h/24. Une enseigne lumineuse rouge faisant défiler des chiffres astronomiques est censée montrer à combien s'élève le jackpot pour attirer le chaland.

A l'intérieur, l'atmosphère est pesante. Ambiance tripot, sauf que les joueurs sont seuls face à leur machine, leurs doigts virevoltant sur les boutons de l'appareil avec une rapidité et une dextérité impressionnantes pour le néophyte. Ils y perdent aussi souvent seuls et il n'est pas rare de voir le matin sortir de ces espaces clos et enfumés des hommes hagards, le regard vitreux et des poches sous les yeux, éreintés et ruinés par une nuit de jeu.

Il n'existe aucune statistique officielle sur le nombre de ces établissements dans le pays. Mais on sait que sur l'ensemble du territoire tchèque, on compte désormais plus de 50 000 machines à sous.

Une véritable industrie du jeu, ou du divertissement - « zabava » comme disent les Tchèques - qui représente des sommes colossales s'est progressivement développé. L'argent qu'en retirent les municipalités est devenu une partie non négligeable de leurs recettes.

En 2003, la mairie de Prague a perçu 139 millions de couronnes (près de 5 millions d'euros) grâce à la fiscalité sur les machines à sous. Le propriétaire d'une herna doit en effet payer un forfait de 5 000 couronnes par machine tous les trimestres, une taxe administrative annuelle de 30 000 couronnes, et entre 6 et 20% de leurs recettes annuelles, selon leur chiffre d'affaires. Des sommes qui sont parfois indispensables pour certaines communes ou certains arrondissements, et qui expliquent le laxisme de la législation censée réglementer ce genre d'établissements, malgré les problèmes évidents qu'ils peuvent engendrer.

Karel NesporKarel Nespor Première conséquence dramatique de la multiplication des salles de jeu : le nombre de joueurs pathologiques en constante augmentation. Karel Nespor dirige le service de traitement des addictions de l'hôpital psychiatrique de Prague-Bohnice. Selon lui, ce que coûte à la société ce phénomène de multiplication des bandits manchots dépasse les recettes qu'il représente pour l'Etat et les collectivités locales :

« Après novembre 1989, le nombre de patients a augmenté de manière exponentielle, en même temps que l'augmentation du nombre de bandits manchots et d'autres formes de jeux de hasard. Car évidemment, plus ces jeux sont accessibles, plus il y a de problèmes. Les dépenses engendrées concernent non seulement les soins mais découlent aussi et surtout de la baisse de productivité du travail chez les joueurs. Imaginez, et je parle d'expérience, un juge, un policier ou un chef d'entreprise qui sont des joueurs pathologiques : cela coûte plus cher à l'économie que le seul coût du traitement de ceux qui se font soigner. »

Et les problèmes causés concernent aussi les mineurs, pourtant officiellement interdits d'entrer dans une herna. Les enquêtes menées par quelques quotidiens nationaux ont toutes montré que la règle n'était quasiment jamais respectée. Selon une récente étude, en 2003, 12% des garçons tchèques de 16 ans déclaraient jouer plusieurs fois par an leur argent de poche dans une herna.

Karel a 24 ans, cela fait trois mois qu'il est en soin à l'hôpital psychiatrique de Bohnice. Il joue depuis l'âge de 18 ans et est devenu à force ce que les médecins appellent un joueur pathologique:

« Mon problème a fait que ma famille ne me fait plus confiance, mes amis m'ont laissé tomber, il ne me restait plus que ma mère, je faisais mal mon travail, bref une situation intenable. Je n'ai jamais volé, mais j'ai menti comme un arracheur de dents pour me faire de l'argent pour jouer. J'ai commis des infractions à la loi mais n'ai jamais volé. »

Karel explique qu'il a par exemple fait de fausses déclarations et trafiqué des documents pour obtenir des prêts à la banque. Lui n'a jamais été dépendant à une autre drogue qu'au jeu. Selon le docteur Nespor, les joueurs pathologiques ont cependant plus de risques de devenir dépendant à l'alcool ou à des drogues dures:

« Si l'individu joue depuis longtemps ou régulièrement, alors le risque de devenir un joueur pathologique est relativement grand. Ce n'est pas une dépendance dans le sens propre du terme mais on observe de nombreux points communs avec la dépendance à l'alcool, la pervétine, ou l'héroïne. C'est donc un problème grave. Et évidemment ce problème engendre d'autres problèmes : les familles s'appauvrissent, les cas de surendettement sont nombreux, la tendance à la criminalisation du joueur est fréquente. Le jeu est relativement souvent lié à la prostitution homosexuelle, et il existe des liens entre le jeu et les drogues : d'après nos statistiques, 46% des hommes qui jouent une ou plusieurs fois par mois prennent régulièrement des drogues. »

Dans certains quartiers de Prague, comme à Zizkov ou à Nusle, les rues offrent parfois un étrange spectacle avec leur succession de salles de jeux et de « bazars-mont de piété » dans lesquels on peut vendre ou laisser en dépôt tout et n'importe quoi à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Des boutiques dont profitent évidemment les voleurs à la tire et les cambrioleurs pour refourguer leur marchandise, mais des boutiques où les joueurs pathologiques peuvent aussi « mettre au clou » leurs biens pour obtenir de l'argent qu'ils vont immédiatement jouer dans la herna voisine. Un chauffeur de taxi croisé après une nuit de travail raconte qu'un client lui a même un jour demandé de l'emmener devant un bazar où il voulait laisser sa dent en or en échange de quelques billets à engloutir dans une machine à sous...

Karel Nespor: « Après novembre 1989, il y a eu cette période d'euphorie pendant laquelle tout le monde pouvait se faire de l'argent comme il veut, légalement ou 'quasi-légalement', et évidemment les jeux de hasard se prêtaient bien au business. Les lois durant les années 90 étaient totalement libérales dans ce domaine. Forcément, aujourd'hui on prend conscience que ce n'est peut-être pas la meilleure chose à faire, et les municipalités se rendent compte qu'il n'est pas dans leur intérêt d'avoir des salles de jeux l'une à côté de l'autre, que cela augmente la criminalité, les tensions entre les gens, bref que c'est une menace pour la société. »

Récemment, la mairie de Prague a annoncé que des mesures allaient être prises pour limiter le nombre de salles de jeux, au moins dans les lieux publics, à commencer par les gares et les stations de métro. Jusqu'à maintenant, une norme très peu respectée interdit l'ouverture d'une herna à une distance trop proche d'une école ou d'une église.

Le passage souterrain de la station Mustek, où une herna fonctionnait 24h/24 a déjà été fermé après minuit. Dans les sept gares de la capitale, y compris la gare principale et celle de Holesovice, les bandits manchots devraient disparaître. « Dans les villes modernes européennes, il n'y a pas de salle de jeux dans les gares; bientôt elles disparaîtront aussi de Prague », annonce Rudolf Blazek, conseiller municipal en charge de la sécurité.

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