Panorama Jiří Smetana : « Je vivais ce que les gens rêvaient »
Le nom de Jiří Smetana n’est pas forcément très connu et pourtant, il est une des personnalités importantes du monde de la culture, et notamment de la musique, à la fois en France et en République tchèque. A travers sa carrière, il nous offre un témoignage sur les années 1960 en Tchécoslovaquie, le développement de la culture rock à l’Est comme à l’Ouest dans les décennies suivantes, et nous livre quelques anecdotes qui sont devenues des moments cultes de l’histoire du rock tchèque.
Jiří Smetana
Auteur, compositeur, DJ, programmateur musical du célèbre club parisien
le Gibus, producteur ; Jiří Smetana, sans être forcément connu du grand
public, a marqué l’histoire de la musique rock, à la fois dans les pays
tchèques, mais aussi en France. Tout commence donc dans les années 1960,
dans la capitale tchèque. Jiří Smetana :
« Avant tout, les années 1960, c’était la décennie de l’explosion du rock anglais, c’était la fin du rock américain et j’avais de la chance d’avoir 20 ans et de vivre cette période. C’était quelque chose de tellement frais et original, c’était incroyable parce qu’à l’époque, avant le rock’n’roll, il y avait du jazz mais il n’y avait pas comme aujourd’hui déjà des groupes de rock qui imitent les groupes de rock du passé. A l’époque, il n’y avait pas de possibilité d’imiter des groupes de rock d’avant parce que ça n’existait pas, sauf quelques exceptions blues. Alors, je vivais à Prague. A la radio on n’entendait pas cette musique mais si on avait de bonnes radios, on pouvait capter Radio Caroline et Radio Luxembourg la nuit parce que le jour, c’était brouillé – surtout parce qu’il y avait des actualités politiques etc.
George Harrison
Ici, j’avais des amis qui fabriquaient des amplis à la maison. Il y
avait une usine tchèque qui fabriquait des guitares électriques pour
l’exportation. C’est assez anecdotique de savoir que la première
guitare de George Harrison était une guitare tchèque ! C’est quand
même drôle de se dire que les premières chansons des Beatles, il les
répétait à Hambourg sur sa guitare tchèque futurama.
On commençait à composer des chansons avec les groupes tchèques et avec
des paroles en anglais. A l’époque, j’étudiais l’anglais au lycée
mais je connaissais peut-être seulement deux cents ou trois cents mots en
anglais. Avec ce vocabulaire j’écrivais des textes. C’était naïf
mais ça sonnait bien, il y avait une sonorité qui nous plaisait à
l’époque. Même aujourd’hui ça me plaît, je les réécoute. »
Vous avez écrit beaucoup de chansons dans votre vie, avec qui avez-vous commencé ?
« C’était un groupe de Prague qui s’appelait The Matadors. A un
moment donné, c’était le groupe le plus important de Prague. A
l’époque, entre 1966 et 1968, c’était le meilleur groupe de Prague et
tchécoslovaque. »
Les années 1960 sont toujours présentées comme une décennie dorée, de liberté, d’effervescence culturelle. Comment avez-vous vécu cette période ?
Matadors « Quand on est jeune, on se préoccupe surtout des plaisirs de la vie et
je dois dire que j’ai de très bons souvenirs de cette époque. On se
moquait plus ou moins du pouvoir, il n’y avait pas énormément de
répression mais ça n’empêche pas que ce n’était pas si simple que
ça. Si on voulait sortir de la Tchécoslovaquie, c’était possible mais
il fallait avoir une invitation de l’extérieur qui était confirmée
officiellement. Si on partait, on nous donnait pour notre voyage quelque
chose comme 40 francs français, ce qui est quelque chose comme 10 euros,
ce qui est ridicule pour un séjour de plusieurs semaines à l’étranger.
On pouvait quitter le pays maximum trois mois. Après il fallait soit
revenir, soit rester à l’extérieur. Mais c’était possible alors que
tout cela n’a plus été possible à partir de 1970. »
Entre 1968 et 1971, pour le monde de la musique, c'est tout de même un tournant, et pour la société tchécoslovaque, c'est un moment où le régime se durcit à nouveau. Comment avez-vous vécu ce moment, avec les Matadors, ou les autres groupes ?
« Les Matadors se sont arrêtés parce qu'une partie des Matadors est
partie en Allemagne. Ils ont joué dans la comédie musicale Hair. Et ils
sont restés là-bas, ont fondé leur propre groupe et se sont fondus dans
le rock allemand. L'autre partie qui est restée ici a formé un groupe qui
s'appelait Blue Effect. Après ils ont été obligés de changer leur nom
parce que les noms en anglais étaient interdits et ils se sont donc
appelés Modrý Efekt.
Je pense que pour la musique à Prague, la meilleure année a été l'année 1969 parce que même si les armées étaient déjà ici, ils se préoccupaient surtout des politiciens, des journalistes. Ils ne s'occupaient pas encore de la musique. Ils avaient d'autres soucis. D'abord ils ont nettoyé dans l’administration, dans les radios, dans les médias, mais la musique, c'est venu seulement en 1970-1971. Puis c'est devenu très dur pour les musiciens parce qu'ils devaient passer des examens devant un jury qui était composé de vieux communistes qui posaient des questions sur l'idéologie. Il fallait savoir quand il y avait eu des réunions du Parti Communiste, quel avait été leur sujet. Il y avait des questions absolument insensées auxquelles les jeunes devaient répondre, c'était vraiment humiliant pour obtenir un tampon pour pouvoir jouer. En plus la maison de disque commençait à sortir des disques uniquement en tchèque. Par exemple, j'écrivais des chansons en tchèque mais j'étais obligé de donner mes textes à la censure qui donnait ensuite le tampon disant s’il était possible ou non de les enregistrer. Si je parlais de la grisaille, on me disait ‘non, non, c'est trop triste, c'est sordide’ et ils la donnaient à un autre parolier. C'était horrible. »
Marié à une Française en 1970, Jiří Smetana quitte le pays en 1972, exaspéré par les tracasseries administratives que lui impose le régime à chacun de ses voyages. En France, il se lance aussi dans la chanson mais c’est au Gibus, célèbre salle de concert parisienne, qu’il entame sa deuxième carrière.
« Pendant sept ans j’ai été DJ. J'adorais cette époque parce que
finalement, à cette époque, il y avait uniquement quatre radios en France
qui étaient très écoutées. C'était France-Inter, Europe, RTL, et Radio
Monte-Carlo. La musique y était très commerciale et même les groupes
comme The Who, Led Zepelin ne passaient pas à l'antenne. Et moi j'avais la
chance, dans le club où je travaillais, de pouvoir y passer ce que je
voulais. Et s'il y avait une chanson que j'aimais bien, je pouvais la
passer même cinq fois dans la soirée, et comme la clientèle qui venait
aimait bien la musique rock, ça fonctionnait parfaitement. En plus j'avais
de très bonnes relations avec les maisons de disque qui étaient contentes
qu'à Paris il y avait au moins un endroit où ils pouvaient diffuser cette
musique tous les jours. J'avais donc beaucoup de disque. C'était au Gibus. »
Avant 1981, il n'y avait pas encore de radios libres, mais il y avait quand même un monde de ce qu'on appelle l'underground musical français qui se développait. Comment vous êtes-vous trouvé en contact avec ce monde ?
« C'était assez facile parce que finalement, ce sont eux qui sont venus
me voir parce qu'à Paris, il y avait seulement deux endroits où écouter
du rock. Un club qui fonctionnait seulement le week-end, et c'était un
club très franchouillard dans le mauvais sens du terme – c'était du
style Johnny etc. Et le Gibus, qui était ouvert aux groupes anglais, qui
venaient parfois, après leurs grands concerts parisiens, y faire des jam
sessions après leur concert. Il y avait aussi des Français mais c'était
plus ouvert. En semaine, il n'y avait pas grand monde, et c'était surtout
des musiciens qui remplissaient le club. Le week-end, c'était les gens qui
travaillaient la semaine. Le club ouvrait à 10h du soir, le concert était
à 1h du matin, jusqu'à 2h puis le club était ouvert jusqu'à 5-6h du
matin. »
Est-ce que vous continuiez à suivre ce qui se passait en Tchécoslovaquie en même temps ?
« Oui, mais ça me déprimait. C'était déprimant parce que je vivais ce
qu'ils rêvaient. Comme j'étais parti officiellement, je pouvais revenir
de temps en temps, même si je ne suis pas revenu pendant 7 ans au début.
Mais quand je suis revenu, finalement, je n'ai pas beaucoup raconté ce que
je vivais, parce qu'ils ne pouvaient pas vivre ça, j'écoutais ce que le
gens me racontaient, et c'était assez déprimant. Mais j'apportais des
disques – il y avait certains DJ à qui j'envoyais les disques qui
sortaient en Occident pour qu'ils les passent dans les discothèques
privées. Des gens comme Jiří Černý etc. Mais c'était triste. »
Jiří Smetana est l’auteur du texte d’une des chansons tchèques les plus connues. La chanson date de 1970, elle est interprétée par le groupe Blue Effect et s’intitule « Slunečný hrob », ce qui veut dire « le cercueil ensoleillé » : elle est devenue un symbole du désarroi provoqué par l’invasion des chars soviétiques et l’écrasement du printemps de Prague en 1968.
Deuxième partie de l’entretien avec Jiří Smetana dans le prochain panorama.







