Panorama « Je ne sais pas ce que j'aurais fait si la StB avait menacé de s'en prendre à ma fille »

02-08-2011 12:15 | Alexis Rosenzweig

Première partie aujourd’hui d’un entretien réalisé avec la traductrice-interprète Zuzana Tomanová. Devenue après la Révolution de velours la traductrice officielle du président Havel pour le français, elle nous a d’abord raconté comment elle a commencé sa carrière et a pu la poursuivre, difficilement, sous le communisme.

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Zuzana TomanováZuzana Tomanová Où est-ce que vous avez commencé votre carrière ?

« Cela remonte à la nuit des temps ! J’ai débuté en 1967, après avoir terminé mes études. J’ai passé une année à Paris en 1968-1969. Depuis, j’ai travaillé de façon permanente comme interprète, tout en étant, au départ, assistante à la fac. »

Vous étiez donc à Paris lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie ? Comment était-ce ?

« Tout à fait. Je me souviens que le matin, j’allume la radio et j’entends la fin d‘une émission expliquant que les troupes soviétiques se dirigeaient vers Plzeň. Affolée, je descends et la concierge me prend dans ses bras et me dit : ‘Oh, ma pauvre ! Voilà 40 ans que je suis au Parti communiste mais désormais c’est terminé !’ C’est rare car beaucoup d’autres militants du Parti ont persisté dans leurs convictions. Pour eux, ce qui se passait était tout à fait correct. »

Avez-vous hésité à rentrer ?

« Je me suis demandée ‘que faire ?’. J’ai voulu tout de même profiter de cet intérim pour continuer mes études. J’ai déniché une bourse après maintes et moult démarches. J’ai pu rester une année scolaire et j’ai donc fait une licence à la Sorbonne. »

Avez-vous eu envie de rester à Paris ?

« Oui, mais j’avais ma mère ici. Un copain m’avait même proposé un mariage blanc pour que je puisse sortir sans problème. Mais c’était trop compliqué. Je suis trop franche, trop honnête, donc je n’ai pas opté pour cette solution. »

Vous rentrez donc à Prague et poursuivez votre carrière d’interprète ?

« Je poursuis ma carrière d’assistante à la fac et d’interprète jusqu’à la normalisation. J’ai ensuite profité de mon congé maternité en 1973 pour rendre mon tablier à la fac. Je savais que 2 mois plus tard j’aurais été licenciée. Tout le monde était licencié, enfin tout ceux qui pensaient autrement et n’avaient pas la carte du Parti. »

Pourquoi avoir choisi le français ?

« Pourquoi le français ? C’est une longue histoire mais je dois dire que c’est un amour dont je ne me suis jamais lassée. »

Quand est-ce que vous êtes revenue au métier ?

« J’ai terminé à la fac en 1973 et j’ai continué à travailler comme interprète en free-lance. »

En 1974, être interprète traducteur free-lance, est-ce que cela voulait dire faire uniquement des rencontres bilatérales ou d’autres choses moins politiques ?

Il y avait différentes choses. Il fallait tout d’abord être affilié à une agence. Nous ne pouvions pas être free-lance comme nous le sommes aujourd’hui. A l’époque, il fallait faire partie soit de l’Agence PIS, Service d’Information de Prague, soit de l’Agence MON, Organisation internationale des journalistes. Je faisais partie de l’Agence MON. C’est eux qui nous sollicitaient pour les différents travaux, c’était donc des sujets de type politique, technique etc. »

Etait-ce difficile à l’époque ?

« C’était la seule façon de rester intègre. Nous n’avions pas de patron. L’agence n’était pas un vrai patron et cela m’a permis de garder ma liberté. »

Vous a-t-on également permis de voyager en France à ce moment-là ?

« Pas à titre personnel car il fallait toujours demander une autorisation de sortie et ce n’était pas évident à l’époque. Mais nous pouvions être envoyés quelque part, affectés à une mission à l’étranger. Nous partions souvent en Irak à l’époque, le régime tchécoslovaque était très copain avec Saddam Hussein. Une équipe partait régulièrement faire des conférences internationales à Bagdad. Nous avons aussi été à Helsinki. J’ai voyagé un peu à droite à gauche, jusqu’au jour où la police secrète à jeter son dévolu sur moi. Ceci à cause de mes relations avec les Bartošek, de la famille de Karel Bartošek, l’historien (coauteur du Livre noir du communisme, ndlr). »

Une famille avec laquelle vous étiez liée ?

Suzanne Bartošek Suzanne Bartošek  « J’étais liée avec Suzanne Bartošek qui était ma collègue à la fac. Elle était historienne et géographe, et Karel était son époux. »

Comment cela s’est-il passé avec la StB?

« La StB m’a convoquée sous un prétexte complètement bidon. Si j’avais su je n’y serais pas allée ! Mais c’était impossible d’éviter la convocation car j’étais sur place. Ils m’ont demandé de rapporter ce qui se racontait dans la famille Bartošek. J’ai répondu que ce n’était pas ma façon d’envisager l’amitié. Pour moi, l’amitié ce n’est pas raconter quelque chose dans le dos de quelqu’un. Ils m’ont dit: ‘Si vous n’acceptez pas, nous allons vous sucrer tous vos voyages à l’étranger’. »

En quelle année était-ce ?

« C’était en 1978. Ils m’ont donc supprimé tous mes voyages. Au bout d’un certain temps, j’ai pu partir, une fois sur cinq environ, sur toutes les missions qui existaient à l’époque.

En avez-vous informé les Bartošek ?

 « Evidemment, tout de suite ! De la Kachlikarna, c’est comme cela qu’on appelait le siège du ministère de l’intérieur parce que c’est un bâtiment recouvert de carreaux blancs. J’ai prévenu tout de suite les Bartošek. Mais j’ai décidé de ne plus aller chez eux, de rencontrer Suzanne dans des restaurants. J’étais seule à l’époque et j’avais une fille à élever, donc difficile de résister aux pressions politiques. »

Ont-ils également menacé de poser des problèmes à votre fille ?

« Justement, je suis une des rares à ne pas avoir signé car ils n’ont pas utilisé ma fille. Je me demande ce que j’aurais fait s’ils m’avaient dit : ‘Vous avez une fille qui prend le bus tous les jours pour aller à l’école. Si jamais il lui arrivait quelque chose…’ Je ne sais pas ce que j’aurais fait… »

 

Suite de cet entretien dans la prochaine édition de Panorama

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