Jacques Rupnik : la Tchéquie au cœur ou en marge de l’UE ?

Le politologue et historien Jacques Rupnik était l’un des nombreux invités du festival du Monde du livre (Svět knihy), dont la 24e édition s’est achevée dimanche à Prague. Il a notamment participé à une table ronde autour du thème de la renaissance des nations dans le contexte de l’Europe centrale. Au micro de Radio Prague, il est d’abord revenu sur le sens de cette « renaissance » pour la République tchèque et plus généralement sur les enjeux auxquels fait face aujourd’hui le pays :

Jacques Rupnik, photo: Adam Kebrt, ČRoJacques Rupnik, photo: Adam Kebrt, ČRo « La République tchèque fait bien sûr partie de l’Europe centrale. Elle est l’un des éléments du groupe de Visegrád, qui est peut-être l’incarnation politique la plus connue de l’Europe centrale. En ce sens-là, on a un retour de l’Europe centrale aujourd’hui, pas forcément sous les meilleures couleurs, vu d’Occident en particulier. Mais oui, il y a un retour que l’idée que les pays d’Europe centrale ont quelque chose en commun et qu’ils doivent peser en commun au sein de l’Union européenne. Alors évidemment la question c’est de savoir ce qu’ils ont en commun et ‘peser, pour quoi faire ?’. »

Parce que vu de certains pays occidentaux et notamment de la France, on a souvent l’idée d’un bloc de ces pays du groupe de Visegád, qui partageraient des problématiques communes et notamment la mise en péril de l’Etat de droit. Or, en République tchèque, on n’observe pas forcément les mêmes phénomènes qu’en Hongrie ou en Pologne. Il y a des différences au sein de ce groupe de Visegrád…

« Absolument. Ils ont réagi de façon assez similaire à la crise migratoire. A des degrés divers et avec des rhétoriques qui pouvaient varier mais, en gros, ils ne voulaient pas accueillir de migrants. Ils étaient hostiles à la politique de Mme Merkel qui a ouvert grand les portes et ils ont considéré que c’était une politique irresponsable et dangereuse. Là, le groupe de Visegrád a adopté une position commune, tout de suite, dès septembre 2015, et ils n’ont pas vraiment varié par rapport à cela. Visegrád s’est retrouvé sur une certaine idée de la nation et une certaine protection de l’Europe face à ce qu’ils ont perdu comme une invasion d’un autre continent.

Il y a par contre des différences importantes entre les pays du groupe de Visegrád sur d’autres questions. Ce qui est aujourd’hui pointé du doigt au sein de l’Union européenne, ce sont les manquements à l’Etat de droit en Pologne et en Hongrie. Dans ces deux pays, vous avez véritablement une remise en cause de la Cour constitutionnelle et de son indépendance, de l’indépendance de la justice, de l’indépendance de l’audiovisuelle publique… On n’a pas cette situation en République tchèque.

Photo illustrative: ČT24Photo illustrative: ČT24 Cela ne veut pas dire que la démocratie est florissante et que tout va bien. Il y a eu des élections au mois d’octobre et on nous annonce un gouvernement pour le mois de juin. Cela montre combien cela était difficile et même la nouvelle configuration n’assure pas la stabilité politique du pays. Mais en tout cas, on n’est pas dans une remise en question fondamentale de la séparation des pouvoirs et de menace pour les médias indépendants.

Je ne dis pas que cela ne peut pas venir ou qu’il n’y a pas des phénomènes préoccupants : la poussée du parti de M. Okamura aux dernières élections (le parti d’extrême-droite SPD, ndlr) ou bien l’affaissement des grands partis comme à droite l’ODS, le parti créé autrefois par Václav Klaus, et la social-démocratie, qui a gouverné jusqu’à l’automne de l’année dernière. L’affaissement de ces deux grands partis est une chose préoccupante parce que cela ouvre l’espace à d’autres acteurs. Babiš et son mouvement ANO sont bien sûr les plus connus, les plus puissants. Mais cette fracturation de l’espace politique ne présage rien de bon.

Mais ces problèmes sont d’un ordre différent de ceux qu’on observe en Hongrie ou en Pologne, dans un contexte où il y a des inquiétudes pour la démocratie libérale dans ces deux pays. »

Il y a aujourd’hui des discussions vers une éventuelle réforme de l’Union européenne, impulsées notamment par la France. Il y a également des débats sur la forme que prendra le budget pour la période 2021-2028. On a l’impression que, en Tchéquie, le débat est assez centré sur des problématiques nationales, à savoir « est-ce qu’on disposera de la même somme d’argent ? ». N’y a-t-il pas un risque que la Tchéquie se regarde le nombril, un risque de provincialisme sur le débat national concernant l’Union européenne ?

Photo illustrative: Commission européennePhoto illustrative: Commission européenne « Oui, c’est vrai que ce risque existe, une sorte de provincialisme ou aussi une vision de l’Union européenne uniquement sous l’angle économique. Je crois que c’est dû à deux choses. D’une part, depuis les années 1990, il y avait l’idée que pour la sécurité, il y avait l’OTAN et les Etats-Unis. Pour la démocratie et la politique, ça, c’est l’affaire de chaque Etat. Et ce qu’il y a entre les deux, c’est à dire, essentiellement l’économie, les échanges, le commerce, ça c’est l’Union européenne. C’est une vision assez britannique du projet européen.

Maintenant, on est dans une phase de repolitisation du projet européen, essentiellement à cause des crises que l’UE a connues récemment : la crise de l’euro, la coupure entre le Nord et le Sud, la crise migratoire et la coupure entre l’Est et l’Ouest, les voisinages de l’UE déstabilisés. Regardez Poutine en Ukraine, regardez les islamistes au sud de la Méditerranée, regardez Trump. Et soudain dans ce contexte où l’Europe doit se redéfinir, vous avez une République tchèque ou certains de ses voisins qui raisonnent comme si on était dans la période antérieure, quand on allait débattre simplement sur les montants des fonds structurels.

Ce n’est pas ça la question. La question, c’est de savoir où sont les priorités de l’Union européenne et quels choix budgétaires cela implique. Et si vous dites que la priorité aujourd’hui c’est les menaces de sécurité au Sud et les questions migratoires, cela veut dire qu’une partie du budget sera alloué à ces priorités. Cela veut dire aussi redéfinir la contribution ou diminuer la contribution aux pays d’Europe centrale. Cela fait partie d’un débat politique sur les priorités de l’UE. Prendre ça uniquement sous l’angle comptable sans avoir discuté la dimension politique au préalable est une des faiblesses de la politique tchèque actuelle. Ils ne sont pas les seuls dans ce cas, mais je crois qu’ils devront très vite s’impliquer sur le débat politique de l’avenir de l’Europe. »

Nous sommes au festival du Monde du livre (Svět knihy), qui a mis à l’honneur Israël pour son 70e anniversaire. Or la République tchèque a une relation particulière avec Israël, c’est un de ses alliés depuis longtemps, souvent bien plus que ces voisins européens. Comment expliquez-vous cette relation particulière ?

Jérusalem, photo: public domainJérusalem, photo: public domain « Il y a l’expérience de la Deuxième Guerre mondiale. Il y a l’idée que Prague était une ville où il y avait une forte communauté juive qui a disparu. Il y a un élément de mauvaise conscience peut-être aussi chez certains : ‘nous n’avons rien fait à l’époque, il ne s’agit pas aujourd’hui de lâcher Israël’. Cela peut jouer. Je crois qu’il y avait aussi chez certains l’idée, une idée peut-être un peu simple, que montrer qu’on est vraiment un allié des Etats-Unis, c’était être aussi un allié inconditionnel d’Israël.

La logique peut se comprendre. Mais il y a des moments où lorsque le président Trump décide de déplacer la capitale vers Jérusalem, toute l’UE désapprouve, la République tchèque bloque la décision. On est dans une sorte de myopie, c’est une chose d’être un allié loyal et fidèle d’Israël, et la République tchèque n’est pas le seul pays de l’UE allié à Israël, je dirais même d’ailleurs que tous les Etats de l’UE sont attachés à l’existence de l’Etat d’Israël. Simplement, ils peuvent avoir des réserves sur la politique de cet Etat.

L’Europe est un combat.

Or la République tchèque a décidé de s’opposer, il faut donc qu’elle mesure aussi qu’à un moment où on débat sur l’avenir et le projet politique de l’UE, se mettre en dehors, en marge, peut aussi comporter quelques inconvénients. Je n’en dirais pas plus, mais je crois que ceux qui ont pris cette décision n’ont peut-être pas pleinement mesuré ce que cela signifiait, dans le contexte, d’empêcher une position commune de l’UE. Il y a quand même la question du traité avec l’Iran qui aujourd’hui est remis en cause par le président américain, sous les applaudissements du Premier ministre israélien. C’est un choix pour les Européens, comment vont-ils réagir face à cette nouvelle situation ? Et dans ce contexte où on cherche une position européenne commune, on voit déjà qu’il y a des voix dissonantes… L’Europe est un combat. »